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(fr) Alternative Libertaire #371 (UCL) - Voir Raoul Peck: Orwell, 2+2=5
Date
Sun, 24 May 2026 19:43:39 +0100
«Un ramassis d'inepties bolcheviques et marxistes», voici le résumé
donné par un avis trouvé en ligne sur le dernier film de Raoul Peck. De
quoi rendre curieux ou curieuse! D'autant que son réalisateur a brillé
par le passé autant dans la fiction -Le Jeune Karl Marx notamment- que
dans le documentaire, avec entre autres I Am Not Your Negro sur la
figure de James Baldwin, et la mini-série Exterminez toutes ces brutes
sur la colonisation et les génocides. ---- On retrouve ici un exercice
cher à Raoul Peck: le portrait. En l'occurrence, celui de Georges
Orwell, avec l'intention revendiquée de remettre en avant ses réflexions
politiques, et de proposer une lecture anti-autoritaire et antifasciste
de son roman 1984, souvent référencé par l'extrême droite ces dernières
années. Le film nous présente les jeunes années d'Orwell, pur produit de
la bourgeoisie coloniale anglaise, né en Inde, avant de faire ses études
au prestigieux collège d'Eton, puis de s'engager durant cinq ans dans la
police impériale en Birmanie. Cette introduction est peut-être la
meilleure partie du film: elle met en avant le parcours de pensée d'un
homme qui a connu la machine impérialiste au plus près en y prenant
part, son analyse matérialiste du colonialisme, et comment les premiers
profiteurs d'un système d'exploitation peuvent aussi choisir de se
rebeller contre lui.
Mais passé ce démarrage, le film s'enlise rapidement, en s'attardant
longuement sur les dernières années de l'auteur pendant lesquelles il
écrit son dernier roman, 1984. Le réalisateur veut tirer des parallèles
entre l'ouvrage et le monde actuel. On pouvait craindre que l'exercice
soit maladroit. Il l'est. Perdu dans l'ivresse d'un montage par ailleurs
virtuose, la réalisation finit par tout mélanger, en mettant sur le même
plan tous les autoritarismes, toutes les foules, toutes les morts et
mortes. Le déluge d'images devient rapidement frénétique, passant d'une
situation à une autre sans transition ni explication, et n'hésitant
jamais à recourir à des images chocs. On finit avec l'impression d'une
démonstration tourbillonnante mais chaotique, dont de nombreux éléments
posent questions, comme la lourde insistance à vouloir calquer l'idée de
novlangue partout, mais également l'usage d'image générées par IA: pour
dénoncer son usage certes, mais était-ce une bonne raison d'y recourir?
À tous ces endroits, on garde la sensation d'un réalisateur brillant,
mais dont le fond du propos a été totalement sacrifié au profit de la
forme. Si on pensait trouver une réponse aux reprises confusionnistes
d'Orwell par l'extrême droite, on finit face à une vision tout aussi
confusionniste, mais qui se revendique de l'autre bord.
À la sortie du film, il reste une question: à qui s'adresse-t-il? Ses
partis pris sont tellement tranchés qu'on finit par comprendre qu'un
spectateur de droite, même modérée, ne puisse y voir que des «inepties».
À l'inverse, quand on est engagé·e dans les luttes sociales, difficile
de sortir de là sans avoir l'impression d'avoir assisté à une longue
démonstration d'enfonçage de portes ouvertes, aussi enthousiaste que
vaine. D'autant que le film ne donne aucune arme pour sortir de la
torpeur dans laquelle il nous plonge, se contentant d'évoquer la foi
dans le peuple qui ne renoncerait pas à sa «morale»: dur à croire après
des dizaines de minutes d'images de foules fascisées enchaînées de façon
stroboscopique. Reste un film dont la grande dénonciation floue du monde
moderne fera surement plaisir à la «gauche Telerama» qui pourra se
satisfaire de se sentir du «bon côté de l'histoire», et qui résonnera
peut-être chez quelques individus confus, mais pas encore perdus aux
discours conservateurs. Mais sinon, difficile de sortir de là sans la
désagréable impression qu'on a passé deux heures à nous expliquer que
2+2 ne font pas 5. Pas certain que la démonstration avait besoin d'être
aussi longue.
N. Bartosek (UCL Alsace)
* Raoul Peck, Orwell: 2+2=5, sortie en salles le 25 février 2026,
120minutes.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Voir-Raoul-Peck-Orwell-2-2-5
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