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(fr) Courant Alternative #359 (OCL) - Retour de Cisjordanie/ interview

Date Wed, 29 Apr 2026 18:32:35 +0100


En Cisjordanie mais aussi pour les Palestinien·nes vivant en Israël, la situation s'est dégradée dès avant le 7 octobre 2023. La guerre génocidaire à Gaza qui a fait des dizaines de milliers de morts a en partie masqué ce nettoyage ethnique renforcé et de grande ampleur. Le projet en train de s'accomplir est celui du Grand Israël, de la mer au Jourdain, avec la complicité des États-Unis et le silence complice des pays européens dont la France. Il s'agit, en effet, de pousser dehors tous Palestinien·nes de Cisjordanie, de Jérusalem Est, de Gaza. [1] ---- Verveine tu es allée en Cisjordanie, avec une délégation de l'Union syndicale Solidaires, fin janvier 2026. Peux-tu nous dire dans quel cadre et qui avez-vous rencontré? ---- Le syndicat Solidaires est impliqué dans la solidarité avec la Palestine depuis longtemps, dans la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, sanctions) par exemple et a aussi tissé des liens directs avec des syndicats indépendants palestiniens. Indépendants, c'est-à-dire indépendant de l'Autorité palestinienne comme évidemment des forces d'occupations israéliennes. Nous n'avons jamais eu de lien avec la Histadrout qui est le syndicat israélien qui dès avant 48 s'attachait à promouvoir en Palestine le «travail juif» et qui continue à le faire.

Plusieurs délégations se sont rendues en Cisjordanie dans le passé et nous avons décidé d'y retourner sachant que les militant·es des syndicats comme celleux des associations, ONG, dont certaines ont été déclarées terroristes par Israël, sont dans une situation difficile et en demande de contacts concrets.

Comment s'organise la vie de la population dans les villages ou les camps, et qu'est-ce qui a changé depuis votre dernière visite? Peuvent-ils et elles encore travailler en Israël?

La situation s'est considérablement aggravée depuis que nous y étions allé·es en 2019. Pour préciser: il y avait 170 000 Palestinien·nes travaillant en Israël avant le 7 octobre, il en reste 10 000 avec des permis, et 30 000 de façon clandestine. [2] Pour passer le mur de façon clandestine, les personnes, essentiellement des hommes, prennent des risques très importants, il y a des tués, des blessés graves, des emprisonnés. La suppression de ces permis constitue un manque à gagner considérable pour l'économie locale en Cisjordanie.

Par ailleurs, Israël retient aujourd'hui 62% du budget de l'Autorité palestinienne qui est constitué des ressources de TVA. Cela veut dire que les travailleur·euses dépendant de l'Autorité palestinienne ne sont pas payé·es en totalité. Les enseignant·es, les postier·ères,travaillent 3 jours sur 5 par exemple. Cela veut aussi dire que les enfants vont à l'école 3 jours sur 5 et que l'économie et la société palestiniennes déjà très entravées par la colonisation tournent au ralenti. Il faut ajouter à cette situation la pression que fait Israël sur les ONG internationales pour les amener aussi à quitter le pays, entraînant aussi des suppressions d'emplois, qui s'ajoutent aux effets de leur départ en termes d'action humanitaire, de soutien à des projets économiques et sociaux, à l'éducation ou à la santé.

Dans les camps la situation est très difficile car Israël, dans sa tentation d'annexion totale de la Cisjordanie, veut se débarrasser des camps. Ils représentent de façon symbolique et très concrète l'esprit et la permanence de la résistance à l'occupation et à la colonisation. Les camps au nord de la Cisjordanie font face à des offensives terribles: opérations militaires, destructions des maisons avec des bulldozers. Et c'est aussi le sens des attaques israélo-étatsuniennes contre l'Unrwa qui est l'agence onusienne pour les réfugié·es palestinien·nes depuis 1949 et qui est en charge des écoles jusqu'à 9 ans et des centres de soins dans les camps. Les conditions de vie dans ces camps qui sont de véritables villes sont donc très menacées. C'est le cas aussi des personnes qui y animent la vie sociale: comités populaires, animateurs de centres de jeunes, de clubs culturels ou sportifs, victimes de répression et d'emprisonnement particulièrement féroces en ce moment.

On a un contexte où les personnes sont réfugiées, une fois, deux fois, ou plus. Celles qui sont expulsées des camps doivent se réfugier dans des villages, chez des proches ou dans des écoles. Une des formes de solidarité que pratiquent les syndicats indépendants c'est le soutien matériel avec des paniers repas à leurs membres sans travail et aussi aux réfugié·es des camps.

Les colons sont de plus en plus agressifs et à l'offensive pour s'accaparer des terres, avec le soutien de l'armée et du gouvernement. Avez-vous été témoin de ces exactions?

Nous n'avons pas été témoins directs d'opérations des colons et de l'armée parce que nos interlocuteur·trices sont dans des villes et des zones les moins touchées aujourd'hui, mais ça ne veut pas dire qu'elles ne le sont pas. Même Ramallah est visée régulièrement par les incursions. Mais nous avons vu l'étendue de la présence israélienne, à Jérusalem, à Hébron, les colonies en construction sur les collines, sur les routes qui mènent au nord de la Cisjordanie. Les colons plantent des drapeaux israéliens dès qu'ielles en ont la possibilité. Ielles marquent leur territoire. Par ailleurs la multiplication des check points, barrages mobiles facilitent la vie des colons puisque de nombreuses routes sont barrées avant 9 heures le matin et après 16h pour permettre aux colons de se rendre au travail. Les Palestinien·nes doivent
attendre, arriver plusieurs heures en retard, voire ne pas arriver du tout, au risque évidemment de perdre leur emploi.

Il y aussi les chantiers archéologiques. L'archéologie est en Cisjordanie une arme contre les Palestinien·nes puisqu'il y a même de nouvelles mesures qui viennent d'être décidées pour faire que les terres puissent être appropriées par l'État israélien si des fouilles peuvent y être effectuées.

Depuis le 7 octobre 2023, l'armée israélienne pratique un génocide à Gaza. Mais comment qualifier ce qui se passe en Cisjordanie et à Jérusalem Est?

Nos interlocuteur·trices avec qui nous parlions en anglais disent «ongoing Nakba». C'est un terme très utilisé. Cela veut dire que la Nakba, la «catastrophe» de l'expulsion de 800 000 Palestinien·nes entre 1948 et 1949 ne s'est pas arrêtée. Une organisation que nous avons rencontré qui s'appelle Badil, le documente de façon précise, par le nombre de réfugié·es mais aussi en montrant toutes les méthodes d'expulsion: les destructions de villages, de maisons individuelles, la privation des droits de propriété, de résidence... C'est aussi ce que faisait le centre "Decolonizer" en Israël avec une carte montrant les villages détruits à différentes époques, en vagues successives depuis 1948. Bien sur, la situation s'est considérablement dégradée encore depuis le 7 octobre, ainsi, le nombre de logements autorisés à la construction par Israël a été multiplié par 4 entre les années 2017 à 2022 et l'année 2025 [3]. Israël a une manière d'agir opportuniste, c'est-à-dire que ses dirigeants à toutes époques et tous gouvernements ont saisi les occasions pour étendre la colonisation. Et on sent bien aujourd'hui le cap supplémentaire qui est franchi, l'idée étant aussi de s'affranchir totalement des accords d'Oslo, quoi qu'on en pense par ailleurs.

Quels liens de solidarité subsistent entre Gaza et la Cisjordanie? Comment s'organisent les personnes rencontrées? Une résistance est-elle possible? Un message d'espoir?

De nombreuses organisations existaient et existent encore dans ces deux parties de la Palestine. Évidemment, le génocide et les destructions massive de la société gazaouie ont rendu l'existence des organisations à Gaza difficile. Mais subsistent des liens des organisations les plus anciennes, les plus constituées: c'est le cas du syndicat des journalistes palestiniens PJS, du syndicat paysan UAWC ou de l'organisation de défense des droits des travailleurs DWRC et sans doute d'autres encore. Les Palestinien·nes rencontré·es ne parlent pas d'espoir au sens d'une ou de voies qui permettraient d'envisager des solutions politiques. Leur espoir c'est que la solidarité à l'extérieur, les mobilisations aux États-Unis par exemple, les mouvements BDS, puissent un jour peser sur la situation... Il y a plus qu'une défiance envers les dirigeants des pays occidentaux, une véritable colère et un sentiment d'abandon. Face à cela, la demande de solidarité venant des sociétés civiles, des syndicats, des associations, est grande.

Il ne faut pas non plus oublier qu'il y a eu le Covid avant, tout cela pèse considérablement sur le sentiment d'isolement. Mais désespoir, sentiment d'isolement, colère ne veulent pas dire renoncement. «C'est notre terre» revient comme un leit-motiv.

En rentrant nous voulons porter leur témoignage mais aussi créer des liens solides entre syndicats professionnels au niveau sectoriel comme cela nous l'a été demandé et comme cela existe par exemple entre le syndicat des postiers et Sud PTT. Encourager des délégations de tous types à retourner là-bas. Ils et elles ont besoin de voir du monde, de sentir concrètement le soutien.

Notes
[1] *Les notes et l'introduction et l'encadré sont de la Commission Journal de Caen *
[2] Les travailleurs-euses palestinien-nes ont été remplacé-es par des personnes venues des Philippines, du Sri-Lanka ou de Thaïlande.
[3] voir à ce sujet l'article de Jean Stern dans Orient XXI

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4689
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