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(fr) Alternative Libertaire #368 (UCL) - Anarchisme au Soudan: Revendiquer la liberté par temps de guerre et de révolution
Date
Thu, 5 Feb 2026 17:16:23 +0000
En 2024, le Comité des relations internationales de Black Rose/Rosa
Negra (BR/RN) [4] a commencé à travailler en étroite collaboration avec
des révolutionnaires anarchistes au Soudan. Dans cet article que nous
traduisons ici, rédigé en consultation avec nos camarades soudanais,
BR/RN retrace l'histoire de la création de l'organisation désormais
connue sous le nom de Groupe anarchiste au Soudan. ---- La révolution
soudanaise a été l'un des grands soulèvements révolutionnaires du
XXIesiècle. Comme trop souvent, elle a été étouffée dans le sang et la
dictature. Mais comme toutes les grandes révolutions, elle a été le
creuset qui a forgé de nouvelles idéologies et tendances politiques
importantes. ---- Si l'anarchisme n'est pas nouveau en Afrique, il a
récemment lutté pour dépasser le stade de tradition intellectuelle ou de
mode de vie et devenir un mouvement vivant avec des stratégies
concrètes. En s'investissant dans les mouvements sociaux qui ont conduit
à la révolution soudanaise, tout en développant leur propre organisation
politique, les anarchistes du Soudan ont pu développer une pratique
révolutionnaire qui a une réelle signification pour la lutte des classes
dans le pays.
Avant le début des manifestations de masse dans les rues en décembre
2018, le Soudan connaissait déjà une opposition latente à la dictature
d'Omar el-Bechir et aux conditions économiques écrasantes auxquelles le
peuple était confronté sous son règne. Cette atmosphère de
manifestations successives d'étudiants, étudiantes, travailleurs et
travailleuses a encouragé les jeunes qui militaient à rechercher des
idéologies qui les aideraient à surmonter les nombreux obstacles
auxquels ils et elles étaient confronté·es. C'est à cette période que
des membres fondateurs du Groupe anarchiste du Soudan (AGS) ont
découvert l'anarchisme et ont fondé l'organisation, en avril 2017.
L'émergence de l'AGS
L'AGS était au départ une petite organisation étudiante qui a commencé
par concentrer ses efforts sur l'établissement d'une base dans les
universités soudanaises. Elle s'est organisée secrètement et s'est
concentrée sur les campus plus petits et plus périphériques, où l'oeil
de l'État n'était pas aussi présent. Dans l'opposition soudanaise, la
clandestinité était une pratique courante. L'AGS elle-même a évité la
confrontation directe avec le pouvoir, ses membres essayant plutôt de
s'immerger dans les espaces de lutte populaire, en particulier les
syndicats étudiants. La portée du groupe s'est élargie à mesure qu'il
entrait en contact avec de plus en plus de militantes et militants à la
recherche d'alternatives aux idéologies politiques dépassées.
Au fur et à mesure de sa croissance, l'organisation a attiré des
professionnel·les tel·les que des avocat·es et des ingénieur·es, qui
constituaient une organisation de premier plan représentant une couche
sociale spécifique à l'origine de la révolution. L'AGS a commencé à
mettre davantage l'accent sur le recrutement, s'est étendu à de
nombreuses universités et a acquis une influence au sein de la coalition
des syndicats étudiants.
La création et la croissance initiale de l'AGS ont coïncidé avec la
révolution soudanaise en décembre 2018. Cette dernière a été menée par
des mouvements sociaux populaires tels que les syndicats, les étudiants
et étudiantes, les organisations de femmes et les comités de résistance
de quartier.
Les comités de résistance soudanais méritent une attention particulière.
À l'instar des comités de coordination locaux de la révolution syrienne
de 2011, il s'agit de petits groupes de voisinage qui s'organisent de
manière autonome pour participer aux manifestations et au processus
révolutionnaire. En se rapprochant des centaines d'autres comités
locaux, ils ont formé le tissu du mouvement visant à renverser
el-Bechir. Nous les considérons comme un exemple du pouvoir populaire en
action, où des voisins et voisines affrontent le pouvoir étatique tout
en commençant à prendre le contrôle de leur propre quartier et à créer
les structures d'autogestion qui pourraient remplacer l'État.
L'AGS a activement travaillé au sein de ces comités et des organisations
étudiantes pendant les premiers mois de la révolution, tout en restant
dans la clandestinité. Les militants et militantes ont pu défendre des
positions libertaires et influencer l'orientation des groupes sans
s'afficher publiquement comme anarchistes. En participant à cette vague
massive d'auto-organisation associée à des affrontements de rue de
grande ampleur, l'anarchisme est passé d'une idée à une pratique
stratégique. Ils et elles considéraient l'anarchisme comme un moyen de
s'impliquer dans la lutte sociale tout en combattant les forces
autoritaires qui oppriment le peuple soudanais, qu'elles soient
tribales, culturelles, militaires ou religieuses.
«Les stratégies proposées par les anarchistes au Soudan sont sans
précédent pour faire face à la crise sociale complexe. Le principe de
rejet des petites autorités locales, telles que la domination tribale et
le racisme fondé sur l'ethnicité, est au coeur du démantèlement des
structures de pouvoir dans la société soudanaise. Cela a des
conséquences sociales qui peuvent les amener à une confrontation directe
avec l'autorité établie. Nous croyons que la liberté est indivisible et
que chaque individu mérite d'être libre, même en dehors du pouvoir
institutionnel L'autorité est un comportement social enraciné dans le
désir de l'individu de monopoliser la violence et de priver les autres
de leur liberté.» [1]
Au sein des comités de résistance, l'AGS coordonnait les activités afin
de les orienter vers une direction plus anti-autoritaire. Ces comités
étaient une expression organique de la société soudanaise existante. Les
éléments fondamentaux de solidarité et d'entraide étaient nécessaires
pour survivre dans un pays où le gouvernement ne fournissait rien pour
assurer la survie de la population. Si cela leur donnait de la force,
cela signifiait également qu'il y avait beaucoup à faire pour leur
donner le pouvoir et la vision nécessaires afin de défier l'État. L'AGS
s'est efforcée, par exemple, d'élargir la nature de nombreux comités,
qui étaient constitués de groupes plus limités, pour les ouvrir à tous
et toutes afin qu'ils et elles puissent y adhérer et y participer.
Parallèlement au travail d'organisation pratique, l'AGS a lancé la mise
en place de «cercles de réflexion» pour discuter des idées libertaires
et s'est efforcé de rendre les textes anarchistes disponibles en arabe.
Il a aussi utilisé les cotisations de ses membres pour imprimer des
brochures et organiser des événements universitaires.
Une répression féroce
Alors que les mouvements sociaux soudanais ont réussi à renverser
el-Bechir en avril 2019, l'armée a pris le contrôle du gouvernement et
la lutte s'est intensifiée. Le 3juin, les forces gouvernementales ont
massacré un sit-in à Khartoum, la capitale, faisant plus de 100morts et
mortes et violant plus de 70personnes. Ce n'était que le plus grand des
nombreux massacres commis pendant cette période au cours de laquelle
nombre de manifestant·es et camarades ont été assassiné·es par les
forces de l'État.
Les travailleurs et travailleuses ont réagi au massacre du 3juin par une
grève générale qui a paralysé le pays et amené les dirigeants militaires
à la table des négociations. C'est dans ce contexte, alors que le pays
était au bord du gouffre et que les comités de résistance prenaient le
contrôle du territoire, que l'AGS s'est présentée pour la première fois
au public lors d'une grande marche à Khartoum le 30juin.
Comme on pouvait s'y attendre, l'organisation a essuyé de vives
réactions après s'être déclaré publiquement comme une organisation
anarchiste. Mais comme elle s'était intégré aux syndicats étudiants et
aux comités de résistance, et s'était fait connaître de ses camarades et
voisins comme un groupe militant engagé aux idées sensées, elle a pu
recruter de nombreux membres. Beaucoup de jeunes, déçu·es par les faux
choix proposés par les soi-disant dirigeants -y compris les communistes
étatiques de la «libération nationale» qui avaient soutenu la dictature-
ont été attiré·es par la position de principe des anarchistes en faveur
de la liberté.
Cependant, l'anarchisme au Soudan n'a pas pu se développer librement. Le
soulèvement populaire a remporté une victoire historique en renversant
la dictature militaire en juillet 2019, avec la mise en place d'un
gouvernement civilo-militaire de transition issu d'un compromis. Mais il
s'agissait d'une solution intrinsèquement instable, et l'armée et les
Forces de soutien rapide (RSF) ont mené ensemble une contre-révolution
en octobre 2021 qui a entraîné le retour d'une dictature sévère [2].
Cette solution était elle aussi instable, et les RSF et les Forces
armées soudanaises (SAF) se sont affrontées dans une lutte pour le
pouvoir qui a déclenché une guerre civile en avril 2023. Les tragédies
qui se sont abattues sur le pays depuis lors sont trop profondes et trop
nombreuses pour être détaillées dans le présent compte rendu.
La guerre civile, qui trouve ses racines à la fois dans l'héritage du
colonialisme britannique et dans l'histoire locale, est également une
guerre pour la survie des Noirs contre une tentative de génocide. Les
pouvoirs en place au Soudan, en particulier les RSF, sont des
suprémacistes arabes qui cherchent à dominer et à purifier les groupes
ethniques soudanais à la peau foncée. Nos camarades rapportent que
l'esclavage est pratiqué à l'encontre des Noirs au Soudan. Ils et elles
considèrent donc la lutte actuelle comme un combat pour la libération de
l'autoritarisme racial.
Alors que le mouvement révolutionnaire poursuivait sa lutte acharnée
contre le retour du pouvoir militaire, cette période a vu de nombreux
martyrs, notamment des camarades anarchistes tels qu'Omar Habbash,
médecin à El Fasher, Sara, militante de premier plan à Khartoum, et
d'autres. Où qu'ils et elles se trouvent, les camarades sont constamment
menacé·es d'emprisonnement, ce qui signifie généralement la mort dans le
mois qui suit.
Face à ces pertes, l'AGS s'engage à poursuivre sa lutte avec
détermination. Alors que le conflit armé s'étendait, les camarades
anarchistes ont adopté deux approches: se battre aux côtés des milices
de résistance indépendantes qui tentent de défendre la population contre
les ravages des RSF et des Forces armées soudanaises, et s'efforcer
d'éviter les affrontements armés en s'organisant à la base pour
développer le mouvement. L'AGS soutient actuellement ces deux approches
stratégiques.
Alors que le pays est déchiré par une guerre par procuration menée par
des puissances extérieures telles que les Émirats arabes unis et
l'Égypte, déterminées à exploiter ses ressources naturelles, et que sept
factions militaires différentes sèment la terreur parmi la population
soudanaise, l'AGS a néanmoins survécu. Ses membres ont été dispersé·es
en tant que réfugié·es internes et parfois externes mais ont réussi à
rester en contact et à se coordonner. Dans la mesure du possible, ils et
elles aident à gérer des cuisines communautaires, aident les réfugié·es
à se mettre en sécurité, fournissent des soins médicaux, soutiennent les
milices de résistance et continuent à faire de la propagande anarchiste
chaque fois que cela est possible.
Soutenir, construire
Black Rose/Rosa Negra coordonne la solidarité avec l'AGS en
collaboration avec nos organisations camarades de la Coordination
internationale pour l'anarchisme organisé (ICOA), en particulier Die
Plattform en Allemagne et l'Union communiste libertaire en France.
Parallèlement à des initiatives de moindre envergure, une campagne
publique de collecte de fonds a permis de récolter plus de 20000dollars
américains afin d'aider l'AGS à acheter une presse industrielle qui
servira à la fois à diffuser la propagande anarchiste et à assurer son
autonomie financière.
Les anarchistes du Soudan estiment que la solidarité internationale
sera essentielle pour mettre fin au conflit, en particulier en ciblant
les puissances qui alimentent la guerre civile: «Pour lutter contre
l'intervention étrangère dans la guerre au Soudan, il faut un
soulèvement mondial des réseaux de lutte afin de dénoncer les entités
qui profitent du sang du peuple, non seulement au Soudan, mais dans
toute la région. Idéalement, leurs propres populations devraient s'y
opposer pour mettre fin au bain de sang en échange de l'accumulation de
richesses. Chacun et chacune peut contribuer à dénoncer ce crime de
soutien à la guerre dans sa propre région et sensibiliser la population
au fait que la guerre au Soudan peut cesser si le soutien extérieur qui
lui est apporté prend fin et que la paix s'ensuivra.» [3]
L'objectif politique immédiat de l'AGS est désormais de mettre fin à la
guerre et aux massacres commis par les RSF et l'armée. À plus long
terme, elle continue de lutter pour surmonter les divisions tribales et
ethniques exacerbées par le colonialisme raciste afin de mener à bien la
révolution sociale et de créer une société socialiste et féministe
autogérée au Soudan et dans toute l'Afrique.
Morgan P. (Black Rose/Rosa Negra), traduit par Harkal (commission
Relations internationales de l'UCL)
Notes:
[1] 2
[2] Les Forces de soutien rapide (RSF) ont été créées comme groupe
paramilitaire composé principalement de membres de la tribu des
Janjawids. Elles agissaient auparavant comme force auxiliaire de l'État
soudanais et ont été utilisées par la junte militaire qui a pris le
pouvoir en 2019 pour réprimer violemment les manifestations populaires.
Depuis 2023, elles sont en conflit armé avec les Forces armées
soudanaises (SAF).
[3] Témoignage d'un·e membre de l'AGS lors d'un dialogue avec des
membres du BRRN, septembre 2025.
[4] Black Rose/Rosa Negra est l'organisation soeur de l'UCL aux États-Unis.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Anarchisme-au-Soudan-Revendiquer-la-liberte-par-temps-de-guerre-et-de
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