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(fr) Alternative Libertaire #366 (UCL) - Kamerun: «L'autre Algérie» et la naissance de la Françafrique
Date
Mon, 29 Dec 2025 17:24:30 +0000
Au Cameroun, Paul Biya vient de rempiler pour un huitième septennat. Âgé
de 92ans, c'est le plus vieux président en exercice. Il est au pouvoir
depuis 1982 soit 43ans de règne. Seul un autre le dépasse en terme de
règne actuel, son voisin de Guinée équatoriale le «président» Teodoro
Obiang Nguema qui est au pouvoir depuis 1979. Le Cameroun, surnommé
«l'Afrique en miniature» par la diversité de ses climats, de ses
paysages, de ses langues et ethnies, est aussi le point de départ d'une
longue histoire coloniale avec la métropole française et d'une guerre
trop souvent méconnue, effacée par celle de l'Algérie pour le plus grand
bonheur de la France. ---- À la fin de la Première Guerre mondiale, un
partage des territoires africains est effectué de nouveau après la
conférence de Berlin en 1885 [1]. Le Kamerun [2] qui appartenait à
l'Allemagne est coupé en deux. Une petite partie du Nord-Ouest revient à
l'Angleterre quand tout le reste du territoire devient français.
Aujourd'hui, cela a encore un impact avec les tensions en Ambazonie [3].
En marche vers la colonisation française
Les colons français reprennent juste la suite des affaires des colons
allemands. Déjà à l'époque, le Chancelier allemand Bismark disait «le
marchand d'abord, le soldat ensuite». La colonisation française se dit
«plus humaniste» que les Allemands, mais au final, rien ne change pour
les populations au Cameroun qui sont forcées de travailler sur les
grands projets, notamment les infrastructures portuaires et chemins de
fer, tel que celui de Douala-Yaoundé qui fera des milliers de morts et
mortes dues aux maladies, aux mauvais traitements et au manque de
nourriture. Mais ce qui intéresse principalement la métropole, c'est
l'agriculture. Particulièrement les plantations d'hévéas pour le
caoutchouc, le cacao et l'huile de palme, ensuite les bananes et
l'exploitation du bois. Les indigènes travaillent dans un état proche de
l'esclavage; sans nourriture suffisante, ne comptant pas leurs heures et
payé·es une misère, lorsqu'ils et elles sont payé·es. Ces travaux et ces
projets permettront aussi aux Français de diviser les ethnies pour mieux
régner. Certaines d'entre elles seront spécifiquement soumises à
certains travaux quand d'autres le seront ailleurs. Certaines tribus et
chefferies seront plus riches que d'autres ce qui permettra un contrôle
indirect de la France qui restera cachée derrière ces différences
qu'elle provoquera, pointera du doigt et jouera de la brutalité et de la
violence inter-ethnique. L'exemple le plus parlant est le génocide au
Rwanda en 1994. L'Église au Cameroun ne sera pas en reste pour profiter
de cette main d'oeuvre «bon marché» puisqu'elle construira des églises
avec cette dernière quand les blancs chrétiens écoperont d'une prière.
Cependant, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un repartage du monde
se fait entre les deux grands vainqueurs. Les États-Unis et la Russie ne
voient pas d'un très bon oeil les anciennes colonies tant anglaises que
françaises. Ils font pression pour que les pays colonisés ne le soient
plus et essayent d'avoir la mainmise sur eux. Pour certains, ils auront
un statut particulier. Ce qui sera le cas du Cameroun et du Togo
vis-à-vis de l'ONU qui seront placés sous «tutelle» française.
De plus, après un envoi au front sur la base du «volontariat» de
milliers de Camerounais, se pose la question de la décolonisation et de
l'indépendance du Cameroun. Les massacres de Thiaroye au Sénégal en
décembre 1944 [4] et Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie en mai 1945
[5] remettent en question la colonisation française. Au Kamerun, c'est à
Douala que des manifestations débordent en septembre 1945 [6]. Des
cheminots commencent une grève pour obtenir une augmentation de salaire,
bientôt rejoints par d'autres grévistes et des jeunes en colère qui
demandent plus d'accès à la nourriture. Des magasins sont pillés, mais
contrairement à Sétif et Guelma aucun Blanc n'est tué. Cela n'empêche
pas la riposte de l'aviation française qui mitraille à vue et les colons
qui s'organise en milices. Ils veulent reproduire ce qu'il se passe en
Afrique du Sud: une sécession avec la métropole qui ne leur laisse pas
assez de pouvoir et un État fondé sur la ségrégation raciale qui donnera
lieu en Afrique du Sud à l'apartheid en 1948. Il est difficile encore
aujourd'hui de faire un décompte des morts et mortes de ces journées de
septembre 1945, mais certains et certaines parlent d'une centaine de
décès côté indigène. La métropole autorise depuis peu les syndicats au
Cameroun et les colons ne l'entendent pas de la même oreille: les
syndicalistes français sont aussi pris pour cible. C'est le cas du
secrétaire général de l'Union des syndicats confédérés du Cameroun
(USCC), affilié à la CGT, Maurice Soulier. Étienne Lalaurie,
syndicaliste français faisant le lien avec l'USCC échappe de peu au
lynchage et tue un colon en légitime défense. La naissance des syndicats
au Cameroun va permettre à l'Union des populations du Cameroun (UPC) de
prendre son envol à la fin des années 1940 et au début des années 1950.
Naissance de l'UPC et d'un militant infatigable: Ruben Um Nyobe
L'UPC est créée dans un café à Douala le 10avril 1948 par une poignée
d'intellectuels et de syndicalistes tous Camerounais formés par des
syndicalistes communistes français. L'UPC est vue par Paris comme un
mouvement communiste. Bien que certains upécistes soient sensibles aux
idéaux communistes, elle sera plutôt nationaliste. Ruben Um Nyobe, son
secrétaire général, le dira: «les peuples coloniaux ne peuvent faire ni
la politique d'un parti, ni celle d'un État, ni, à plus forte raison,
celle d'un homme. Les peuples coloniaux font leur propre politique, qui
est la politique de libération du joug colonial». L'UPC prône
l'indépendance immédiate, la réunification des deux parties du Cameroun
parce qu'une majorité de ses membres sont Douala et Bamiléké -des
ethnies qui vivent mal la nouvelle frontière du Cameroun- et enfin une
augmentation du niveau de vie des habitants et habitantes. L'UPC est un
mouvement de décolonisation qui a une section jeune et féminine emmenée
en partie par Marthe Moumié qui dirigera l'Union démocratique des femmes
camerounaises (UDEFEC), une branche de l'UPC qui jouera un grand rôle
pour la liberté des femmes au Kamerun. Marthe Moumié aura aussi des
liens avec de nombreux autres dirigeants indépendantistes tels que
Nasser, Nkrumah, Ben Bella, Sékou Touré, Ho-Chi Minh et Mao. Elle sera
torturée pendant 5ans en Guinée et au Cameroun juste après l'assassinat
de son mari Félix Moumié et sera violée et assassinée dans son
appartement en 2009 à 77 ans.
Mais l'homme qui représente encore un symbole aujourd'hui est Ruben Um
Nyobe qui sera regardé autant par ses ami·es que par ses ennemi·es comme
«un pur intellectuel», «un politique qui voit juste et loin» surnommé
«le Mpodol» dans son village, autrement dit le porte parole et le
pédagogue du savoir. Ce sera un très grand orateur, d'autant plus qu'il
est polyglotte. Il sillonnera le Cameroun en répétant qu'il faut l'unir
et sortir de la colonisation à l'aide de solides argumentations et
d'exemples de la vie quotidienne. L'UPC va rapidement devenir un
mouvement incontournable au Cameroun notamment avec la double casquette
de ses membres UPC et USCC: un pied dans la décolonisation et l'autre
dans le travail. Les dirigeants et dirigeantes de l'UPC l'ont très bien
compris: sans pouvoir économique il n'y a pas de pouvoir politique et
vice versa. L'organisation aura un fort pouvoir culturel. Il faut saluer
le travail du grand intellectuel camerounais Achille Mbembe qui a fait
des recherches sur les archives et le «procès de l'indépendance», Nkaà
Kundè en langue bassa -l'ethnie de Um Nyobe. Des journaux apparaissent,
des chants et des comptines pour célébrer l'indépendance et la
non-violence. De nouveaux mots sont employés ou remis au gout du jour,
notamment par Um Nyobe qui traduit et écrit quantité de textes:nlimil
valet ou «celui qui ne dit rien», dikokon pour désigner les traîtres et
les collaborateurs, ou encore le mot bijo qui renvoie aux pratiques
précoloniales de délibération. La délibération sera à l'ordre du jour
pendant les premières années de l'UPC autant dans les foyers que dans
les grandes réunions.
La guérilla de l'UPC
L'UPC fera face à deux choix. Le premier est une décolonisation
«pacifique» telle l'Inde de Gandhi, ou bien une décolonisation brutale
par la guerre comme Ho-Chi Minh au Vietnam. Ces deux choix ne dépendent
pas que des habitants et habitantes de ces deux pays, mais aussi des
pays colons que sont l'Angleterre et la France. Pour cette dernière, il
est beaucoup plus compliqué de lâcher ses anciennes colonies. Jusqu'au
tournant de 1955, aucune violence ne sera tolérée de la part des
militants et militantes de l'UPC. C'est par le droit seulement qu'on
doit sortir de la colonisation. Ils et elles ne veulent pas d'une guerre
avec la France. Ruben Um Nyobe sera catégorique. Il insiste notamment au
sein de l'ONU auquel il croit: ce n'est pas contre les Français qu'ils
sont, mais contre les colons, il faut se libérer sans verser le sang,
avec le droit international.
Fin mai 1955, des manifestations anticoloniales ont lieu, elles sont
réprimées dans le sang par le pouvoir français. Les militants et
militantes de l'UPC sont arrêté·es ou tué·es et d'autres sont
contraint·es à l'exil. Il n'y a plus d'autre choix que de prendre le
maquis et de changer de stratégie: passer de la non-violence à la
légitime défense contre le pouvoir raciste et colonial. Ce dernier
mettra en place de toutes nouvelles méthodes contre-insurrectionnelles
ou contre-révolutionnaires. Le Haut Commissaire au Cameroun Roland Pré
suivi de Pierre Mesmer prendront appuis sur des textes écrit par le
colonel Lacheroy, un haut théoricien de «la guerre psychologique» après
la défaite sanglante de la France à Dien Bien Phu (Indochine) en 1954.
Les Français ne veulent plus reproduire cette débâcle. Ces instructions
serviront autant au Cameroun qu'en Algérie, utilisant la torture ou la
pression psychologique sur la population, l'infiltration et la délation
comme clef de voute. Ils mettront aussi en place des camps d'internement
et de «redressement» pour emprisonner les indigènes qui lutteraient
contre le pouvoir français et casser l'appui des maquisards et
maquisardes. Du napalm aurait été lâché sur les villages de
Sanaga-Maritime, mais il c'était plus probablement des balles
incendiaires pour effrayer les populations [7]: il s'agissait d'un des
deux plus gros foyers de guérilla avec le pays Bamiléké.
De leurs coté, des commandos upécistes incendient les cases des
collaborateurs et des traîtres, sabotent des chemins de fer et orchestre
des coupures de courant. À la frontière avec le Cameroun anglais où
certains dirigeants sont en exil, ils profitent de la mésentente
Français-Anglais depuis le fiasco de Fachoda. Quatre des plus grands
leaders de l'UPC, Moumié, Ouandié, Afana et Kingué, plus favorables à la
prise des armes que Um Nyobe, pensent que le pouvoir colonial ne lâchera
pas sur le droit, mais par la violence. Ils auront raison et subiront
les ¬affres de la répression. Le premier sera empoisonné à Genève par
les services secrets français qui ne reconnaitront son assassinat que
récemment. Les deux suivants seront assassinés quand le dernier sera
un·e des rares dirigeant·es de l'UPC à ne pas mourir d'une mort violente.
Lorsque le charismatique Um Nyobe est tué dans le maquis le 13septembre
1958, les militaires français attachent et trainent sa dépouille dans la
boue pour le montrer aux villages qu'ils traversent. Ils le défigurent
pour l'annihiler complétement et couleront son corps directement dans un
bloc de béton anonyme et sans épitaphe. Toute évocation de Um Nyobe sera
désormais interdite au Cameroun jusque dans les années 1990. Le pouvoir
français ayant «levé l'hypothèse» Um Nyobe, il accordera
l'«indépendance» au Cameroun en 1960 à un pantin, Amadou Ahidjo, que
l'UPC ne reconnaitra pas, voyant Paris sous cette soit disante
«indépendance». Ahidjo continuera à mener la bataille contre les
derniers maquis de l'UPC et tuera les derniers résistants et résistantes
en 1971 avec l'aide des militaires français pour asseoir une véritable
dictature qu'il maintiendra jusqu'en 1982. Il aura même l'appui du
gouvernement israélien dans les années 1960 pour «pacifier» le Cameroun,
créer des structures «éducatives» et «agricoles»: Israël s'y connaissait
déjà en matière de colonisation [8]. Il laissera sa place à son unique
successeur jusque là: son Premier ministre Paul Biya. En aout 2025, soit
70ans après, la France reconnaît enfin que durant ces années elle a mené
une guerre contre le Cameroun [9].
Néocolonialisme
Paul Biya est donc la seconde marionnette de Paris au Cameroun et se
tient sage pour l'ancienne colonie puisqu'il est au pouvoir depuis de
nombreuses années, malgré ses longs séjours dans sa villa au bord du lac
Léman. Bien que la domination de Paris soit remise en cause par la
Chine, cela n'empêche pas les dirigeants et dirigeantes d'entreprises
françaises d'investir au Cameroun, tel le groupe Bolloré à l'origine de
nombreuses plaintes et accidents notamment dans ses plantations d'huile
de palme, ou plus grave dans ses infrastructures ferroviaires causant la
mort de nombreux et nombreuses Camerounaises [10]. Nous pouvons espérer
vu son âge avancé que ce soit le dernier mandat de Paul Biya. Mais qui
pour le remplacer ensuite? C'est aux populations du Cameroun de décider.
Et pourquoi pas, comme le dit Achille Mbembe, reprendre le flambeau de
la lutte révolutionnaire comme l'a fait en son temps Ruben Um Nyobe et
mettre à terre une bonne fois pour toute la mainmise des autres pays sur
le continent africain. «La politique touche à tout et tout touche à la
politique. Dire que l'on ne fait pas de politique, c'est avouer que l'on
n'a pas le désir de vivre», Ruben Um Nyobe.
Marcel (UCL Toulouse)
Notes:
[1] Clélia Coret, « Conférence de Berlin et le partage de l'Afrique (La)
», Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe, 23 juin 2020,
https://ehne.fr/fr/node/14355.
[2] Les deux orthographes peuvent être employées ; Le Kamerun est une
orthographe allemande. Elle est utilisée par les résistants et
résistantes à la colonisation française, pour réunir la partie anglaise
et la partie française et ne former qu'un seul pays.
[3] Frédéric de Natal, « L'Ambazonie, un conflit oublié de tous en
Afrique », Conflits, juillet 2024,
https://www.revueconflits.com/lambazonie-un-conflit-oublie-de-tous-en-afrique/.
[4] « 1944: Thiaroye, un massacre colonial prémédité »,Alternative
libertaire n°o355, décembre 2024,
https://unioncommunistelibertaire.org/?1944-Thiaroye-un-massacre-colonial-premedite.
[5] « Un autre 8 mai 1945: Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata »,
Alternative libertaire n°360, mai 2025,
https://unioncommunistelibertaire.org/?Un-autre-8-mai-1945-Les-massacres-de-Setif-Guelma-et-Kherrata.
[6] Robert Paris, « La révolte des travailleurs de Douala (Cameroun) en
septembre 1945: écrasée dans le sang ! », Matière et révolution, juin
2015, https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3711.
[7] Sam La Touch, « Gestapo, napalm et massacres français au Cameroun
(1956-1971) dans la plus grande indifférence », blog Mediapart,
septembre 2013,
https://blogs.mediapart.fr/sam-la-touch/blog/150913/gestapo-napalm-et-massacres-francais-au-cameroun-1956-1971-dans-la-plus-grande-indifference.
[8] Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun !: une
guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), p.769-771
sous-chapitre: « La militarisation de l'économie: le modèle israélien »,
La Découverte, 2019.
[9] « Emmanuel Macron reconnaît que la France a mené une "guerre" au
Cameroun pendant la décolonisation », Le Monde, aout 2025,
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/08/12/emmanuel-macron-reconnait-que-la-france-a-mene-une-guerre-au-cameroun-pendant-la-decolonisation_6628569_3212.html.
[10] 1Fanny Pigeaud, « Catastrophe ferroviaire au Cameroun: la
mystérieuse disparition d'un rapport défavorable au groupe Bolloré »,
Basta !, février 2020,
https://basta.media/Catastrophe-ferroviaire-Cameroun-Camrail-Bollore-disparition-rapport.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Kamerun-L-autre-Algerie-et-la-naissance-de-la-Francafrique
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