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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - «Saint Luigi: comment répondre à la violence du capitalisme?» de Nicolas Framont
Date
Mon, 29 Dec 2025 17:24:27 +0000
Luigi Mangione assassine le 4 décembre 2024 Brian Thompson, patron de
UHC, premier assureur santé états-uniens. Il devient rapidement une
icône aux USA. Pour N. Framont, cet assassinat réactive le débat sur
l'usage de la violence contre la classe capitaliste. ---- Nous avons
déjà fait des critiques positives de deux livres de N. Framont
(«Parasites» et «Vous ne détestez pas le lundi», CA 347). Ce dernier
livre de cet auteur possède les mêmes qualités de ses deux premiers:
clairement positionné sur le terrain de la lutte des classes, il
argumente de façon simple et illustrée son propos. ---- Le symbole de
cet assassinat ---- Aux USA, pour pouvoir se soigner, il faut souscrire
à une assurance privée très chère qui ne couvre que certains risques et
avec des procédures compliquées. UHC rejette ainsi 29 % des demandes de
remboursements... et avait donné à B. Thompson 10,2 millions $ de primes
pour cette efficacité. Alors, lorsque Luigi Mangione a tué ce PDG, il
est devenu presque un héros national. Des milliers de gens ont témoigné
de comment ils étaient tombés dans la misère pour rembourser des soins;
comment faute de soins des dizaines de milliers mourraient; comment les
overdoses d'antidouleurs (opioïdes) tuaient des centaines de milliers
personnes (que des états-uniens consomment pour pouvoir continuer
travailler).
Le livre commence donc par rappeler que la lutte de classe n'est pas une
abstraction, mais une violence que l'on vit dans nos corps. «Le marché
capitaliste de la santé récompense ceux qui donnent des solutions
addictives et inefficaces [antidouleurs et anxiolytiques] à des
souffrances corporelles liées au capitalisme lui-même». L'auteur
exemplifie le cynisme de la bourgeoisie et les méthodes des politiciens
tâtant le terrain social pour savoir s'ils peuvent enfoncer encore un
peu plus le clou, aidés par les médias qui invisibilisent les
conséquences désastreuses du capitalisme.
Pour N. Framont, ce meurtre symbolise la responsabilité de la classe
dominante dans nos souffrances et il faut «discuter sans trembler des
questions posées par l'affaire Luigi Mangione» qui a noté avant son
meurtre «Lorsque les autres formes de communication échouent, la
violence est nécessaire pour survivre».
De l'action directe à la collaboration de classe
N. Framont rappelle par différents exemples comment la peur de la
radicalité ouvrière peut, seule, faire infléchir les capitalistes. Il
revient par exemple sur le mouvement Industrial Workers of the World
(IWW) qui refusait la discussion, la négociation et la représentation:
leur stratégie était l'action directe (collective) qui a effrayé la
bourgeoisie états-unienne début XXème (avant que l'IWW ne soit
violemment réprimée...) très loin des orientations syndicales actuelles.
La stratégie d'action directe a été remplacée aujourd'hui par le
"dialogue social". Les organisations syndicales et politiques sont
présentées comme nos représentantes pour exprimer notre colère. Or,
elles cherchent la respectabilité, cadrant les manifestations et grèves
qui ne sont plus que des actions inoffensives dirigées par des «notables
de la lutte de classe». N. Framont illustre cette intégration à la
collaboration de classe par son exemple. Conseiller parlementaire pour
LFI en 2018, il considérait que ses connaissances (universitaires et
militantes) pouvaient le rendre utile à cette fonction via la rédaction
d'amendements. Il gagnait bien sa vie et côtoyait en permanence
l'Assemblée: «Mes ambitions révolutionnaires initiales s'étiolent dans
cet endroit où on partage une condition professionnelle commune et une
grande reconnaissance sociale». Le mouvement des GJ éclate, «animé par
des personnes que je pensais défendre et qui n'avaient aucune confiance
en moi et mes semblables». Il rejoint les manifestations de GJ et
«quitte le parlement et [ses] illusions républicaines».
Pour lui, dès lors, seuls des mouvement sociaux «hors de contrôle»
peuvent faire peur à la bourgeoisie. En conséquence, N. Framont pose
qu'il faut s'émanciper des représentants syndicaux et politiques qui
«confisquent aux peuples leur combat pour les mener à leur place, et
dans le calme s'il vous plaît [...] Les partis et les syndicats ne sont
plus le lieu où réside la radicalité».
Riposter par la violence?
Il discute dès lors de la violence d'un point de vue pragmatique et
moral. N. Framont pose avec raison l'impasse des assassinats politiques
menés par Action Directe, Les Brigades Rouges, ... Néanmoins il voit
dans le geste de L. Mangione un sens différent car il est fait par une
personne ordinaire, qui n'est pas un militant politique ayant théorisé
l'action violente, et qui a reçu un écho très favorable dans la population.
Au-delà de l'acte individuel, ce meurtre renvoie aux questions
politiques de la violence révolutionnaire et de ses conséquences car
elle a justifié les répressions suite à des révolutions (France, URSS,
...). Cependant, aucun régime n'acceptera son renversement sans réagir
violemment. Or, le pacifisme et la non-violence dominent les mentalités
actuelles... alors que la classe dirigeante augmente sa violence et
radicalité. On sent que N. Framont se réjouit de l'assassinat de B.
Thompson, et on le comprend: «L. Mangione a contribué à briser le mythe
de l'invincibilité de la classe dominante». A partir de cet acte, il
pointe clairement la nécessité de sortir des sentiers militants actuels.
Pourtant, N. Framont utilise à la fin le terme "rapport de force" plutôt
que "violence" des opprimés. D'une part, c'est la classe dirigeante qui
définit ce qui est "violence" des opprimés ou pas, et N. Framont préfère
donc "rapport de force"; par ailleurs l'auteur refuse de se poser en
donneur de leçon; et enfin il questionne la tension entre la violence
sociale nécessaire des opprimé.es et les risques politiques si cette
violence est monopolisée par des appareils politiques dits
révolutionnaires. Pour lui, renverser le capitalisme nécessitera de «la
force», mais «sans que l'usage de cette force nous éloigne une fois
encore de la perspective d'une paix égalitaire à venir en lieu et place
de l'actuel calme oppressant».
Conclusion
La problématique de la violence révolutionnaire est rarement discutée
aujourd'hui. Nous n'avons pas plus de réponse que l'auteur de ce livre
sur ce sujet, mais comme lui la conviction que seule la radicalité
sociale débordant le carcan politico-syndical peut nous frayer un chemin
vers notre émancipation collective.
Plus fondamentalement, son livre est un outil militant très accessible
pour caractériser la violence de la classe dominante et la nécessité de
rompre avec le train-train militant actuel. S'il n'y avait qu'une raison
de lire ce livre, la critique de Libération nous la donne: «Avec «Saint
Luigi», Nicolas Framont pousse un peu loin la lutte des classes».
RV
NB: Signalons que Nicolas Framont est rédacteur en chef de Frustration
magazine, Le magazine de la guerre des classes
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4588
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