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(fr) Alternative Libertaire #366 (UCL) - Grèves de 95: Quelles locomotives pour un mouvement de masse?
Date
Tue, 23 Dec 2025 15:44:22 +0000
Les grandes grèves de 95 fêtent leurs 30ans. Pour cette occasion,
Alternative libertaire prête la plume à Rémi, auteur d'une thèse sur ce
mouvement social historique. Contexte économique morose et attaque
frontale de la bourgeoisie ne sauraient suffire à déclencher et
entretenir un tel mouvement. Alors quels enseignements en tirer pour
entrer et faire entrer en lutte? ---- En 1995, les rêves de progrès sans
faille, incarnés par les voitures volantes, s'éloignent. Les
capitalistes restent terre à terre, veulent gagner plus et ont l'État
social dans le collimateur. Les gouvernants de gauche comme de droite
ne promettent que des temps difficiles, une gestion par la rigueur du
temps présent. La crise économique s'installe, marquée par le chômage
touchant plus de 10% de la population active.
Les politiques de modernisation entraînent stress et perte de sens pour
celles et ceux en activité. La crise sociale s'illustre par des émeutes
des banlieues où les jeunes sont stigmatisé·es et sans perspective
d'avenir. De La Haine au groupe NTM, des premiers cris de révolte
percent. Face à cela, le président Jacques Chirac, récemment élu en
affirmant combattre «la fracture sociale», nomme comme premier ministre
un énarque, au discours technocratique et rendu coupable de délit
d'ingérence de biens sociaux, Alain Juppé. Son gouvernement propose
notamment entre septembre et novembre: gel des salaires, privatisation
des services publics, recul de l'âge à la retraite et étatisation de la
Sécurité sociale.
Qu'est-ce qu'on attend
Dans ce contexte, l'émergence d'un immense mouvement social à l'automne
1995 n'est en rien spontanée. Déjà en début d'année, les différentes
confédérations se mobilisaient pour les 50ans de la Sécu lors de grands
meetings, conférences et manifestations. Durant toute l'année, les
syndicats des secteurs publics ont animé de nombreuses grèves locales ou
nationales, souvent très suivies [1]. Les renseignements généraux et le
patronat s'alarment en septembre d'un imminent troisième tour social. En
octobre, après une journée de grève d'une ampleur inédite, majoritaire
dans la plupart des administrations, un mouvement reconductible apparaît
comme probable. Les intersyndicales sectorielles et locales se
réunissent souvent à l'initiative de la CGT et les militant·es de
terrain mènent une campagne assidue en novembre derrière une pétition
intersyndicale «la Sécu c'est la vie».
Toutefois, le développement d'une grève reconductible dans le rail
permis grâce à l'enchaînement du 24, 25 et 28novembre [2] n'était pas
prévisible. La décision de se mettre en grève, même derrière un appel
syndical, n'est pas réellement anticipée. Les travailleuses et
travailleurs, en dehors de quelques militant·es, n'avaient pas cette
idée en tête. C'est par la joie, l'envie et la détermination de quelques
un·es que le mouvement se décide lors des assemblées générales (AG) et
réunions syndicales.
Cet entrain collectif se répand par ces délégations cheminotes qui vont
à la rencontre des autres professions pour propager la grève, à
commencer par les postiers et postières des centres de tri. La grève
reste donc, malgré toute la préparation, une expérience sensible à
l'image de ces étudiants et étudiantes d'une classe de l'université de
sciences de Rouen qui décident le 9octobre de sortir de cours refusant
d'accepter des conditions d'étude dégradées: les premier·es à entrer en
mouvement à l'automne 1995.
Old Skool
Le mouvement s'amplifie et perdure grâce aux AG de salarié·es.
Contrairement à des pratiques passées, elles ne sont plus uniquement
pensées comme des meetings syndicaux. De nombreuses personnes qui
travaillent dans les services publics ont fait l'expérience dans les
années 1970 des coordinations étudiantes et lycéennes puis de celles
cheminotes ou infirmières dans la décennie suivante. Le secrétaire du
syndicat n'est plus le représentant des salarié·es en lutte. La parole
est plurielle et des grévistes «de base» témoignent dans la presse sur
les raisons qui les ont poussé·es à se mettre en action.
Les protestataires se retrouvent donc en AG pour organiser leurs
actions. Celles-ci réunissent le plus souvent les travailleuses et
travailleurs d'une même corporation sur leur lieu de travail. Au fur et
à mesure du mouvement, les grévistes ont souhaité encourager la
participation de chacun·e en préférant des «petites» AG de postes dans
les entreprises publiques, de départements dans les universités ou de
regroupement des écoles d'un même quartier ou d'une petite ville. Par
exemple à la gare de Toulouse, chaque jour une dizaine d'assemblées
différentes se tiennent. Les AG communes réunissant plusieurs centaines
de personnes sont plus rares et vécues comme un moment d'émulation
collective et non d'organisation.
Le mouvement est pluriel et des milliers d'AG qui ont eu lieu, il ne
serait pas pertinent de généraliser. Les militants et militantes qui les
animent en donnent parfois la couleur (autogestionnaire ou bien
directive). Elles sont l'espace démocratique de décision de la grève;
elles peuvent être des lieux d'échanges très souvent sur le travail,
plus rarement sur la société; parfois, elles deviennent des espaces
d'organisation pratique de la grève où les actions sont proposées et
discutées. Certainement, la parole des délégués syndicaux n'est plus la
seule à faire foi.
Nouvelle école
En dehors de Roanne et d'espaces plus ruraux, les AG n'ont pas donné
lieu à des coordinations territoriales. Le mouvement de 1995 a réaffirmé
le rôle des organisations syndicales et particulièrement de la CGT après
une quinzaine d'années de critiques et de déperdition des effectifs.
Ainsi, l'organisation des manifestations reste le propre des
intersyndicales départementales.
La coordination des actions se fait le plus souvent au sein des bourses
du travail, principalement par les équipes de la CGT. L'assemblée des
salarié·es et l'organisation syndicale dialoguent, parfois dans la
confrontation mais souvent dans le respect, pour construire ensemble la
lutte. Ces structures, tout comme la grève et la manifestation, ne
s'opposent pas mais se nourrissent mutuellement. La lutte de 1995
affirme donc en son sein la popularité d'un modèle syndical de
contestation face à celui de la cogestion et du dialogue social promu
par la direction de la CFDT.
Rémi Azemar (historien, auteur d'une thèse sur les grèves de 1995)
++++
L'exceptionnelle lutte roannaise
La ville de Roanne connaît une mobilisation exceptionnelle en 1995: des
manifestations quotidiennes (35 entre novembre et mars), un mouvement
qui perdure localement quatre mois après la fin de la conflictualité
nationale, un dixième de la commune en manifestation, des victoires
locales contre la délocalisation de l'industrie et la fermeture de
services publics. Comment expliquer ce tour de force?
Tout d'abord, Roanne se situe dans une région très mobilisée en 1995, la
CGT y est fortement structurée. Cette dernière propose d'ancrer la lutte
nationale au coeur des préoccupations locales transformant le rejet du
plan Juppé en une défense de la ville. Les animatrices et animateurs
locaux de la grève développent une forte autonomie par rapport aux
journées d'actions décidées nationalement à travers un rendez-vous
hebdomadaire interprofessionnel devant les Assedics pour combattre le
fléau du chômage qui fait consensus et lien entre le privé et le public.
En proposant des réunions entre réseaux syndicaux, salariaux, politiques
et associatifs, ils et elles se dotent également d'une structure interne
forte et large. Le «Tous ensemble», principal slogan du mouvement,
devient alors réel et la diversité des acteurs et actrices des
mouvements sociaux profitent de la grève pour construire une unité d'action.
Notes:
[1] Avant le mois de novembre, seulement à la SNCF, 716 préavis de grève
dont 21 d'ampleur nationale avaient été déposés par les syndicats cheminots.
[2] Respectivement une journée intersyndicale Fonction publique élargie
par la CGT au privé, une journée à l'appel d'une centaine
d'organisations pour les droits des femmes et une journée de grève à
l'appel de Force ouvrière pour la Sécurité sociale.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Greves-de-95-Quelles-locomotives-pour-un-mouvement-de-masse
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