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(fr) CNT-AIT - Pourquoi les dictatures militaires du Myanmar sont des régimes fascistes
Date
Mon, 8 Dec 2025 19:38:51 +0000
Le terme » fascisme «, comme l'a un jour mis en garde George Orwell, a
souvent été dilué, perdant son sens précis et devenant une insulte
générique. Cela a conduit à son utilisation abusive, son idéologie
fondamentale étant négligée au profit de traits plus superficiels, tels
que l'autoritarisme et le militarisme. Si ces caractéristiques sont
indéniables dans les régimes fascistes, elles ne constituent pas les
seules caractéristiques déterminantes. Cependant, certains groupes
politiques sont précisément identifiés comme fascistes. Les dictatures
militaires birmanes, y compris la junte actuelle, constituent un exemple
particulièrement pertinent et précis de régime fasciste. ---- Armée
birmane: le produit de l'armée impériale japonaise ---- La fondation de
l'armée birmane remonte à la Seconde Guerre mondiale, lorsque le Japon
impérial, puissance fasciste, recruta et entraîna des nationalistes
birmans pour combattre les forces britanniques et alliées. Admiré pour
sa victoire lors de la guerre russo-japonaise, le Japon promit
l'indépendance à la Birmanie en échange de son soutien.
En janvier 1942, l'Armée d'indépendance birmane ( AIB ) fut formée sous
la direction de Keiji Suzuki et d'Aung San (le père d'Aung San Suu Kyi).
Initialement composée de 2300 hommes, l'AIB connut une croissance
significative en participant à l'invasion japonaise de la Birmanie.
Cependant, ses efforts de propagande échouèrent à convaincre le peuple
Karen, resté fidèle aux Britanniques. Cela conduisit au massacre d'au
moins 1800 villageois Karens, première atrocité révélant la nature
brutale de l'AIB, entraîné par les Japonais.
Comprendre le fascisme: du socialisme internationaliste au socialisme
nationaliste
Bien que le marxisme se soit voulu initialement un » socialisme
scientifique » novateur et distinctif par rapport aux autres mouvements
contemporains ( notamment utopiques ), son histoire interne a été marqué
par une série de crises. Ces crises ont déclenché divers mouvements de
révision doctribale (d'où leur appelation de «révisionnistes»),
conduisant au développement de différentes formes de socialisme, allant
du révolutionnaire au progressiste.
Georges Sorel, un penseur marxiste de premier plan, a identifié une »
crise » ou » décomposition » du marxisme résultant de deux courants
principaux: le marxisme orthodoxe ( social-démocratie révolutionnaire )
et le marxisme révisionniste ( social-démocratie réformiste ).
Sorel soutenait que les tendances dominantes du marxisme avaient
essentiellement dépouillé l'idéologie de sa finalité révolutionnaire, la
transformant en un programme politique bourgeois. Il estimait que les
deux courants marxistes de l'époque visaient simplement à installer une
nouvelle classe de politiciens et d'intellectuels socialistes comme
administrateurs, remplaçant les capitalistes en place, au lieu de
rechercher un changement fondamental. Pour préserver l'esprit
révolutionnaire du marxisme, Georges Sorel proposa le syndicalisme
révolutionnaire, déplaçant l'accent de la politique parlementaire de la
social-démocratie vers l'action directe, portée par l'image inspirante
et irrationnelle de la grève générale (élevée au rang de mythe), menée
par des union autonomes ( syndicats ) afin de parvenir à la régénération
morale du prolétariat. Convaincu que le syndicalisme révolutionnaire ne
parvenait toujours pas à rejoindre le prolétariat, il tenta à nouveau de
résoudre la » crise du marxisme «. Cet effet culmina avec la fondation
du Cercle Proudhon, un groupe politique atypique [servant de passerelle
entre marxistes et nationalistes et] regroupant des personnalités de
tous bords politiques dont les marxistes (comme Sorel), des
syndicalistes (Édouard Berth), d'anciens anarchistes devenus
monarchistes (Georges Valois), des monarchistes (Henri Lagrange) et des
nationalistes (Charles Maurras). Ce mouvement proto-fasciste syncrétique
mêlait le » syndicalisme révolutionnaire ou marxisme sorelien » au
nationalisme, créant un » syndicalisme national » visant à attirer un
plus large public vers le rêve d'une nation socialiste.
A la même époque en Italie, Mussolini fut d'abord membre de la Direction
nationale du Parti socialiste italien et responsable du journal
socialiste » Avanti! «. Déçu par le marxisme orthodoxe, Mussolini fut
influencé par le » syndicalisme révolutionnaire » de Georges Sorel, une
idéologie marxiste révisionniste. De plus, ses convictions
internationalistes furent encore affaiblies par ses observations dans le
Trentin en 1909, où il vit les socialistes autrichiens privilégier
l'identité nationale à l'internationalisme, promouvant un » socialisme
racial » marginalisant les Italiens. Ses doutes se renforcerent avec le
déclenchement de la Première Guerre mondiale, les partis socialistes
européens abandonnant l'internationalisme pour soutenir l'effort de
guerre de leurs nations respectives. Cela le conduisit à adopter le
national-syndicalisme, comme il l'expliquait dans son livre Opera Omnia:
» L'Origine de notre malaise psychologique est la suivante: nous,
socialistes, n'avons jamais examiné les problèmes des nations.
L'internationale n'a jamais abordé ce sujet; elle est morte, dominée par
les événements. Bien sur, la nation représente une étape du progrès
humain, non encore dépassée. Le sentiment national existe et ne peut
être nié! «.
Le fascisme est ainsi né d'une synthèse d'idées socialistes et
nationalistes, cherchant à attirer une masse en privilégiant la nation
au détriment de la solidarité internationaliste. Cette évolution a
conduit au développement du corporatisme d'État, une théorie
mussolinienne visant à unifier les différentes classes pour construire
un État fort, capable de résister à l'impérialisme occidental, plutôt
qu'à encourager la lutte des classes, qui affaiblirait la nation. En ce
sens, le corporatisme d'État mussolinien est comparable à la théorie de
la nouvelle démocratie de Mao Zedong. Cette théorie appelait à la
collaboration des quatres classes nationales pour faire prospérer la
nation et lui permettre de résister à l'impérialisme occidental. Des
réalités similaires de collaboration nationale de classe, au nom de
l'anti-imperialisme et au détriment de la lutte des classes sont
observées dans divers «pays socialistes existants » comme la République
Populaire Chinoise, la République démocratique allemande, la République
populaire démocratique de Corée [Corée du Nord] et la République
socialiste de l'Union de Birmanie.
Le fascisme japonais: le socialisme pur
L'idéologie fasciste du Japon impérial puise ses racines dans les idées
d'Ikki Kita, souvent surnommé le » père du fascisme japonais «. Sa
philosophie qu'il qualifiait de » socialisme pur «, était un mélange de
socialisme, de nationalisme, de bouddhisme [1], de shintoïsme et de
militarisme. Il prônait un Japon transformé- un Japon puissant,
équitable et anticapitaliste- pour mener une révolution mondiale contre
l'impérialisme et le colonialisme occidentaux, à l'avant-garde des
nations prolétariennes. Cette vision fut plus tard adoptée par l'État
impérial japonais, constituant le noyau du fascisme japonais, une
idéologie qui inspira de nombreuses personnes, mais qui finit par le
condamner à mort.
Cette influence s'est étendue à l'Asie du Sud-est colonisée. Subhas
Chandra Bose et Aung San, initialement attirés par les idéaux
communistes et socialistes dans leur jeunesse, ont fini par solliciter
l'aide militaire de l'Empire du Japon pour décoloniser leurs nations
respectives du colonialisme britannique. Bose a fondé l'Armée
d'Indépendance de l'Inde (AII) et Aung San l'Armée d'Indépendance de la
Birmanie (AIB). Formé par l'Armée impériale japonaise, ils ont
probablement été exposés et influencés par ces idées fascistes
syncretiques. Bose, par exemple, a même tenté de créer une synthèse du
national-socialisme et du communisme dans sa propre pensée politique.
Le syncrétisme derrière la voie birmane vers le socialisme
Après le coup d'État de 1962, l'armée birmane, dirigée par le général Ne
Win , ancien membre du Parti Communiste Birman, créa le Parti du
programme socialiste birman (BSPP) pour gouverner le pays avec une
nouvelle idéologie: la » Voie birmane vers le socialisme «. Thein Phe
Myint, troisième secrétaire général du Parti Communiste Birman, et
nombre de ses membres saluèrent le régime du BSPP comme un gouvernement
marxiste-léniniste, même si le Parti Communiste Birman dans son ensemble
considérait le régime de Ne Win comme illégitime. Le Parti Communiste
Birman rejeta la légitimité du Parti du programme socialiste birman
(BSPP) comme avant-garde de la classe ouvrière, arguant que le BSPP
s'était emparé du pouvoir par un coup d'État pour faire avancer son
propre programme, en contradiction avec celui du PCB. Cependant, la
doctrine directrice du BSPP, la » Voie birmane vers le socialisme «,
intégrait néanmoins de nombreuses caractéristiques et politiques
associées au marxisme-léninisme. En conséquence, Thakin Chit Maung,
cofondateur du Parti des Travailleurs de Birmanie ( un autre parti
marxiste-léniniste ), ainsi que nombre de ses membres, ont également
accueilli favorablement ou rejoint le régime du BSPP. Thakin Tin Mya,
membre suppléant du Comité central du Parti Communiste de Birmanie, a
même aidé le régime du BSPP à développer son idéologie, la Voie birmane
vers le socialisme, aux côtés d'U Chit Hlaing, principal architecte de
cette idéologie.
U Chit Hlaing était une figure politique active au Myanmar, ayant
appartenu à trois partis distincts: le Parti Communiste Birman, le Parti
communiste birman du Drapeau Rouge et le Parti Socialiste Birman. Il fut
également le fondateur de la Compagnie de littérature populaire, qui
traduisit et interpréta les oeuvres de Karl Marx et de Mao Zedong. Le
parcours intellectuel de Chit Hlaing fut façonné par ses expériences à
l'étranger. En raison de ses désaccords avec la ligne stalinienne
officielle du Parti Communiste Birman, il se vit refuser l'opportunité
d'étudier en Union soviétique et se rendit à Paris. De 1951 à 1955, il y
fut exposé aux nouvelles idées «révisionnistes» [au sens stalinien]
marxistes-leninistes, notamment au marxisme du maréchal Tito en
Yougoslavie, qui avait défié Staline sans s'aligner sur le bloc
occidental. Cet exemple de communisme non orthodoxe et la montée du
Mouvement des non-alignés influencèrent profondément Chit Hlaing. À son
retour en Birmanie en 1955, Chit Hlaing commença à écrire pour le
magazine militaire Myawaddy. Dans ses articles, il critiquait le
stalinisme et développait le cadre philosophique de la « synthèse de
l'idéalisme et du matérialisme «. Cette nouvelle idéologie cherchait à
combiner le matérialisme marxiste avec les principes bouddhistes. Elle
renforçait cette corrélation en employant des termes traditionnels pali
[Ancienne langue religieuse de l'Inde méridionale et du Sri Lanka, qui
est la langue lithurgique du bouddhisme theravada, pratiqué
majoritairement en Birmanie] pour introduire et recontextualiser les
idées marxistes et socialistes. De fait, l'idéologie syncrétique de Chit
Hlaing cherchait à poser les bases philosophiques d'un futur État
socialiste compatible avec les valeurs morales bouddhistes. Bien que
Chit Hlaing utilisat des concepts marxistes-leninistes tels que
l'anticapitalisme, le parti d'avant-garde de type bolchévique et le
socialisme dans un seul pays, elle était à la fois explicitement
nationaliste et conservatrice. Similaire au corporatisme d'État de
troisième position et à la nouvelle démocratie de Mao, » La Voie birmane
vers le socialisme » privilégiait la construction de l'État par la
collaboration de classes au nom de l' » anti-impérialisme «, se
considérant comme une nation opprimée, et mettait en place une économie
contrôlée par l'État par le biais des nationalisations. De plus, à
l'instar des nationaux-bolcheviques, elle pratiquait une politique
d'altérité » ultranationaliste » envers ceux qu'elle considérait comme
des étrangers et des bourgeois ( notamment les Indiens et les Chinois ).
Dans le contexte politique birman, Chit Hlaing peut être considéré comme
l'architecte intellectuel de l'idéologie du régime, à l'instar de
Giovanni Gentile, philosophe du fascisme italien, tandis que Ne Win
était le leader politique qui a mis en oeuvre et incarné cette
idéologie, à l'instar de Mussolini.
Ainsi, la dictature militaire originelle en Birmanie, sous la » Voie
birmane vers le socialisme «, adopta une forme de socialisme similaire
au » modèle du socialisme dans un seul pays » et au »
national-bolchevisme «, en mêlant nationalisme et socialisme. Dans ce
système politique, le parti d'avant-garde, seul parti legal, utilise
l'État pour remplacer la bourgeoisie en contrôlant les moyens de
production et en s'appropriant de fait la plus-value (la classe
capitaliste ayant disparu). Pour maintenir son empire, le Parti interdit
les mouvements syndicaux et reprime toute forme de dissidence, la
qualifiant de contre-révolutionnaire pour » l'État socialiste «.
Les régimes militaires post BSPP et leur neofascisme
Cependant, en 1988, l'armée birmane s'empara du pouvoir, dissolvant le
Parti du programme socialiste birman et créant le Conseil d'État pour la
restauration de l'ordre public ( SLORC ), rebaptisé plus tard Conseil
d'État pour la paix et le développement ( SPDC ). Ce régime abandonna le
socialisme et gouverna comme un État autoritaire pragmatique jusqu'en
2010. Bien que le SLORC/SPDC manquat d'idéologie claire, son chef
suprême, Than Shwe, était un ancien membre du BSPP et avait même suivi
avec succès le cours de commandement superieur et d'état-major de
l'académie militaire Frounze en Union soviétique. Il avait également
reçu une formation d'officier militaire spécialisée du KGB en Union
soviétique. Ce régime SLORC/SPDC n'avait pas d'idéologie significative,
même s'il était en résonance avec les vues anti-fédérales staliniennes,
et imitait la russification de l'URSS en mettant en oeuvre des
politiques de birmanisation contre les populations ethniques non bamar
[ethnie majoritaire du Myanmar, qui a donné le nom Birmanie, elle
représente 75% de la population]. Le régime a systématiquement eu
recours à une violence grave, sanctionnée par l'État, comme des
massacres, des violences sexuelles (utilisées comme tactique militaire)
et des tentatives de génocide, contre les populations ethniques qui
s'opposait à sa campagne d'assimilation culturelle forcé (Birmanisation).
À la suite des élections contestées de 2010, le gouvernement dirigé par
le président Thein Sein et l'USDP (Parti de l'Union pour la solidarité
et le développement), a adopté une idéologie qualifiée de neofascisme
identitaire d'extrême droite. Cette nouvelle orientation s'est centrée
sur l'ultranationalisme et l'identité bouddhiste, ciblant spécifiquement
les non-bouddhistes, notamment les musulmans rohingyas et bengalis. Ce
changement d'idéologie a incité de nombreuses nationalistes bouddhistes
pourtant antimilitaristes à rallier le régime militaire. Cette vague
d'ultranationalisme a directement alimenté des politiques xénophobes et
des tentatives de génocide contre les groupes bengalis et rohingyas. De
plus, elle a renforcé la défense du processus de birmanisation et
maintenue des positions anti-federales (staliniennes), décrivent toute
avancée en faveur du fédéralisme comme une tentative de séparatisme
ethnique.
Après le coup d'État de 2021, la junte militaire du général Min Aung
Hlaing a manifesté son intention de rejeter le néolibéralisme en prônant
un État unitaire et en rétablissant le système économique coopératif de
l'État, en vigueur à l'époque du BSPP. La junte continue de mener des
campagnes génocidaires contre les Rohingyas, d'assimiler fédéralisme et
séparatisme pour semer la peur, et de commettre des crimes de guerre
contre tous les civils qui s'opposent sa définition de » l'état «.
Résumé
Le régime du BSPP était un syncrétisme idéologique de philosophie
antithétiques telles que le bolchevisme et le nationalisme, ainsi que de
matérialisme dialectique et d'idéalisme absolu. Bien que la deuxième
génération de la junte militaire n'ait pas adhéré à une doctrine
officielle unique, elle a néanmoins mis en oeuvre des politiques
ultranationalistes, antifederales, isolationnistes et totalitaires. Son
approche de la gouvernance- notamment son accent sur la birmanisation et
sa position anti-impérialiste- rappelait fortement les idées du
stalinisme et du national-bolchevisme.
La junte actuelle adapte ces deux courants idéologiques historiques,
ainsi que l'identitarisme neofasciste, comme une stratégie désespérée
pour maintenir son emprise sur le pouvoir. Les différents régimes
militaires birmans ont, à différentes époques, manifesté leur adhésion à
au moins une forme de fascisme, que ce soit par leur nature
opérationnelle, leur philosophie sous-jacente ou leur idéologie exprimée.
Source: https://c4ss.org/content/60832
Traduction: CNT-AIT Aveyron
[1] Sur les liens entre bouddhisme zen et militarisme impérial japonais
cf. notamment:
Uchiyama GUDO: le moine bouddhiste anarchiste et le crime de lèse-majesté
https://cnt-ait.info/2020/09/01/uchiyama-gudo
https://cnt-ait.info/2025/12/08/dictatures-myanmar/
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