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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - Affaire Ben Barka: Un crime d'Etats

Date Tue, 18 Nov 2025 19:51:44 +0000


Bachir Ben Barka est venu en octobre à Limoges, à l'invitation du MRAP (1) local, pour évoquer la figure de son père, Mehdi Ben Barka, les circonstances de sa disparition il y a 60 ans, le 29 octobre 1965, et faire le point sur l'enquête judiciaire toujours en cours. La soirée a commencé par le visionnage du documentaire de Simone Bitton (2), très précis et retraçant la carrière de ce leader indépendantiste, sans complaisance. C'est essentiel pour comprendre quelle personnalité il était et comment il a concentré la haine de plusieurs services spéciaux. Voici des extraits d'une interview donnée par Bachir Ben Barka à l'occasion de cette soirée. ---- Quel sens revêtent pour toi les engagements de Mehdi Ben Barka au milieu des années 60? ---- Bachir Ben Barka: Mehdi Ben Barka est né en 1920. C'est dire s'il fut marqué par l'histoire d'une partie du XXe siècle. Celle de la lutte des peuples du tiers-monde pour leur indépendance politique, mais aussi pour leur émancipation de la tutelle des anciennes puissances coloniales, dans la perspective d'un réel développement économique, social et culturel. Plus que témoin attentif de cette histoire, il en fut un acteur de premier plan.

Dans l'Organisation de solidarité des peuples afro-asiatiques - qui siégeait au Caire -, il était le responsable opérationnel du Comité de fonds de solidarité, chargé de distribuer l'aide logistique et matérielle aux mouvements de libération en lutte pour l'indépendance et contre l'apartheid.

La justesse de ses analyses et sa connaissance approfondie de la réalité des luttes pour une authentique indépendance politique et économique des peuples du tiers-monde sont les raisons pour lesquelles il est choisi pour diriger le Comité préparatoire de la Conférence de solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, plus connue sous le nom de Tricontinentale, devant se tenir à La Havane en janvier 1966 (3).

Sa pensée et son action ont largement débordé du cadre marocain, maghrébin et arabe, pour aborder les questions fondamentales de l'époque; elles demeurent d'une brulante actualité: indépendance et libération des peuples du tiers-monde, décolonisation et lutte contre le néo-colonialisme, démocratie, droits de l'homme, justice sociale, sous-développement et construction d'une société nouvelle.

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* Repères biographiques sur Mehdi Ben Barka

* 1920: Naissance à Rabat, alors que le Maroc est sous protectorat français, dans une famille modeste mais de père lettré (secrétaire).
* 1934: Adhésion au Comité d'action marocaine, premier mouvement nationaliste.
* 1937: Rejoint le Parti national pour la réalisation des réformes.
* 1942: Étudiant en mathématiques à la faculté des sciences d'Alger, il devient vice-président de l'Association des étudiants d'Afrique du Nord, premier engagement internationaliste.
* 1943: Professeur de mathématiques au lycée Gouraud à Rabat, et au Collège impérial, avec pour élève Moulay Hassan, futur Hassan II.
* 1944: Le Parti national pour la réalisation des réformes devient Parti de l'Indépendance (Istiqlal), parti nationaliste de droite. Mehdi ben Barka en est membre fondateur et cosignataire du manifeste du parti. Pour ce motif, il est incarcéré plusieurs mois.
* 1951: Considéré comme «le plus dangereux adversaire de la présence coloniale» au Maroc (dixit le général Juin, résident général), il est assigné à résidence au sud de l'Atlas jusqu'en 1954.
* 1955: Participe aux pourparlers qui aboutissent le 16 novembre au retour du sultan Mohamed Ben Youssef, dès lors roi Mohamed V, et à la fin du protectorat (2 mars 1956).
* 1956: Mehdi Ben Barka préside l'Assemblée nationale consultative jusqu'à sa démission en 1959.
* 1957: Il initie la «Route de l'Unité» pour réunir au nord du Maroc l'ancien protectorat français et la zone espagnole du Rif.
* 1959: Il se démarque de l'Istiqlal, parti trop complaisant avec les conservateurs opposés à une démocratisation et à une réforme agraire. Il fonde l'Union nationale des forces populaires.
* 1961: Ben Barka devient agent des services secrets tchèques (information révélée après l'ouverture de leurs archives).
* 1962: En mai au congrès de l'UNFP, il dénonce «la duplicité d'un pouvoir qui se dit national» et l'autoritarisme d'Hassan II, devenu roi en 1961. Le 16 novembre, Ben Barka est victime d'une tentative d'assassinat maquillée en «accident de la route».
* 1963: Ayant dénoncé depuis l'étranger une «guerre d'agression» du Maroc dans le conflit frontalier avec l'Algérie, il est condamné à mort par contumace. En exil au Caire et à Genève, il milite dans l'Organisation de solidarité des peuples d'Afrique et d'Asie, active à faire progresser l'émancipation des peuples et le tiers-mondisme inauguré à la conférence de Bandoung (1955). Il multiplie les rencontres (Ben Bella, Nasser, Hô Chi Minh, Che Guevara...).
* 1964: Condamné à mort une seconde fois, sous prétexte de complot contre le roi.
* 1965: Tout en réprimant des manifestations étudiantes et populaires (le 23 mars, l'armée tire sur elles à Casablanca: 200 à 400 morts d'après Le Monde), Hassan II envisage un appel à l'UNFP et un retour de son fondateur «pour résoudre une équation...». Ouverture compromise par l'état d'exception décrété en juin et par l'arrestation d'Abdelkader, le frère de Mehdi Ben Barka.
* A partir de mai 1965, Mehdi Ben Barka assume le secrétariat du comité préparatoire de la conférence Tricontinentale prévue à La Havane. Le 3 octobre, reçu à Cuba par Fidel Castro, il lance un appel contre les bases étrangères, les armes nucléaires, la ségrégation raciale et l'apartheid.
* 29 octobre 1965: Mehdi Ben Barka est enlevé à Paris par deux policiers français et livré aux services secrets marocains qui le traquaient depuis des mois.
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Quelle place la mémoire de ton père occupe-t-elle dans le Maroc actuel?

BBB: Pendant les premières années du Maroc indépendant, avant la rupture avec le Palais, Mehdi Ben Barka, président de l'Assemblée nationale consultative, avait commencé à mettre en pratique sa vision d'une société nouvelle, s'appuyant sur la mobilisation populaire pour des projets de développement économique et culturel, régional et national. L'une de ses réalisations, la Route de l'Unité, est restée longtemps le seul projet de désenclavement de la région du Rif, totalement délaissé par le régime de Hassan II. Il a également été à l'origine de la création des deux plus anciennes associations d'éducation populaire encore en activité: l'Association marocaine pour l'éducation de la jeunesse (AMEJ) et la Toufoula chaâbia (Enfance populaire).

Jusqu'à la fin du règne de Hassan II, le régime et ses zélateurs ont vainement essayé d'effacer le nom de Mehdi Ben Barka de l'histoire du pays et de la mémoire populaire. Ce fut peine perdue. Aujourd'hui, de nombreuses avenues, places, institutions éducatives et culturelles portent son nom. Grâce à l'action de l'Institut Mehdi Ben Barka - Mémoire vivante, ses écrits sont largement diffusés. Les jeunes manifestants du «printemps arabe» marocain reprenaient en slogans les revendications contenues dans ses écrits, dénonçant le délabrement économique et social du pays après un demi-siècle de politique antipopulaire et validant sa vision d'une société de justice, d'égalité et de dignité.

Comment avez-vous vécu la disparition de votre père, toi et ta famille, sur le moment et ensuite? Auprès de qui avez-vous trouvé de la solidarité?

BBB: Même si on savait qu'il était sous la menace des agents du pouvoir marocain, la nouvelle de l'enlèvement à Paris de mon père nous a surpris et bouleversés. Nous étions convaincus que, malgré les connivences que nous connaissions entre les polices marocaine et française, il était relativement protégé en France. Le piège a pu se refermer sur lui parce que les organisateurs du crime ont fait appel à de vrais policiers français.

Nous habitions au Caire depuis un an, depuis que mon père nous avait fait quitter le Maroc, après que la pression des services sécuritaires s'était faite trop forte. Pendant plusieurs semaines, nous avons nourri l'espoir que l'enquête allait aboutir à sa libération. Hélas, il a fallu se résoudre à sa disparition.

Le combat judiciaire et politique pour la vérité, initié dès l'annonce de l'enlèvement, allait se poursuivre jusqu'à aujourd'hui. Dans un premier temps, c'est mon oncle Abdelkader, présent à Paris, qui le mena avec le soutien des amis politiques de mon père et de très nombreuses personnalités au sein du Comité pour la vérité sur l'affaire Ben Barka (4).

Depuis 1975, pour empêcher la clôture définitive du dossier, j'ai moi-même déposé une seconde plainte pour enlèvement et assassinat. Elle est toujours en instruction au tribunal judiciaire de Paris. Dans ce combat pour la vérité, la justice et la mémoire, et pour mettre fin à l'impunité des criminels, nous avons le soutien de l'ensemble du mouvement de défense des droits humains au Maroc et en France et de nombreuses associations et organisations progressistes et démocratiques dont le MRAP depuis les premiers jours.

Vous avez engagé des démarches pour que la justice fasse son oeuvre concernant l'enlèvement et l'assassinat de ton père. Quelles en ont été les suites?

BBB: La plainte pour enlèvement, séquestration et assassinat, déposée en octobre 1975, est toujours en instruction au tribunal judiciaire de Paris. La juge en charge du dossier doit être la douzième ou la treizième, près de cinquante ans après cette seconde plainte et soixante ans depuis le crime. Nos questions initiales sont toujours sans réponse: Comment est mort Mehdi Ben Barka? Qui sont ses assassins? Où est sa sépulture? Toutes les responsabilités ont-elles été établies?

Autant de questions essentielles de ma famille pour connaître enfin la vérité et pouvoir faire son deuil; mais également nécessaires pour les citoyens que nous sommes face à un crime d'État(s) avec des implications qui débordent largement du simple cadre judiciaire.

Il est indéniable que les responsabilités politiques marocaines à l'origine de l'enlèvement se situent au plus haut échelon du régime marocain. Le ministre de l'Intérieur marocain et le chef de la sureté ont été chargés de mener à bien cette mission criminelle; des truands notoires français ont été utilisés; les complicités françaises et internationales au niveau des services de renseignement (France, Israël (5) et États-Unis) et de la police ne sont ni «vulgaires» ni «subalternes (6)».

Les raisons d'État, principalement marocaine et française, restent aujourd'hui l'obstacle majeur à l'action de la justice pour établir toute la vérité sur l'enlèvement suivi de la disparition de Mehdi Ben Barka, un des principaux responsables de l'opposition marocaine et symbole du mouvement international de la solidarité des peuples du tiers-monde.

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* Une affaire sans fin

* 2 novembre 1965: La famille Ben Barka se constitue partie civile. Instruction confiée à Louis Zollinger, premier de la douzaine de juges qui auront à instruire.
* 3 novembre: Mohamed Oufkir, ministre de l'Intérieur du Maroc, est reçu au ministère de l'Intérieur par son homologue, Roger Frey, et le préfet de police Maurice Papon.
* 11-13 novembre: Les policiers Souchon et Voitot, en garde à vue, avouent leur participation à l'enlèvement.
* 10 janvier 1966: L'Express titre en couverture «J'ai vu tuer Ben Barka. Le récit d'un témoin», selon Georges Figon, interrogé par Jacques Derogy et Jean-François Kahn.
* 17 janvier 1966: Figon est retrouvé mort à son domicile, officiellement «suicidé».
* 21 février 1966: En conférence de presse, de Gaulle reconnaît l'implication de membres des services français mais dément toute complicité de hauts responsables.
* 5 septembre 1966: Ouverture du procès des inculpés interrompu par l'arrivée du directeur de la sureté marocain Ahmed Dlimi, venu se constituer prisonnier; procès repris le 17 avril 1967.
* 8 novembre: De Gaulle assure la mère de Mehdi Ben Barka de la «diligence» de la justice.
* 21 février 1967: Procès secret en Israël. Le rédacteur en chef de l'hebdomadaire Bul est condamné à un an de prison pour avoir mis en cause le Mossad. Mise en cause renouvelée par Haaretz en mars 1987 et par Yediot Aharonot en avril 2015.
* 5 juin 1967: Fin du procès à Paris. Antoine Lopez, chef d'escale à Orly, informateur des services marocains et du SDECE, et le policier Louis Souchon sont seuls condamnés à la prison; Dlimi est acquitté; Oufkir, le policier Miloud Tounsi alias Larbi Chtouki, Boucheseiche et les trois truands de sa bande sont condamnés par contumace à la réclusion à perpétuité.
* 16 aout 1972: Tentative d'attentat contre le roi par Mohamed Oufkir, alors ministre de la Défense, lequel a probablement été exécuté, peut-être par Ahmed Dlimi, lui-même victime d'un «accident de voiture» le 25 janvier 1983.
* 22 octobre 1975: Bachir Ben Barka dépose plainte pour enlèvement, séquestration et assassinat.
* 1976: La CIA admet détenir 1 846 documents concernant Ben Barka, sans les rendre publics.
* 23 juillet 1999: Mort d'Hassan II. Le 27 novembre, la famille Ben Barka est reçue chaleureusement au Maroc. Une avenue de Rabat prend le nom de Mehdi Ben Barka.
* 1999, 2004, 2005: Déclassifications partielles des documents du SDECE: des résultats décevants.
* 22 octobre 2007: Mandats d'arrêt du juge Patrick Ramaël contre l'ex-commissaire Miloud Tounsi et le général de gendarmerie Hosni Benslimane, sans suite en raison de l'obstruction marocaine et de la non-transmission à Interpol par l'autorité judiciaire française.
* 29 juillet et 3 aout 2010: Perquisition à la DGSE contrecarrée par la Commission sur le secret-défense.
* 23 octobre 2014: Le juge Cyril Pasquaux relance les mandats d'arrêt internationaux (inapplicables au-delà de l'espace Schengen).
* Aujourd'hui: L'instruction judiciaire est toujours en cours.
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A votre avis, une affaire Ben Barka serait-elle encore possible de nos jours?

BBB: Il y a sept ans, un opposant au régime d'Arabie saoudite, Adnan Khashoggi, entrait dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul. Il n'en est pas sorti vivant. L'horreur de sa mort tragique montre ce dont sont capables les exécutants d'une décision prise au plus haut niveau osant agir sur le sol d'un État étranger. Que se passa-t-il ensuite? Rien ou presque. Quelques comparses furent jugés et exécutés en Arabie saoudite; la raison d'État reprit le dessus et les commanditaires redevinrent fréquentables.

En 1972, un militant syndicaliste marocain, Houcine El Manouzi, est enlevé à Tunis, puis livré aux autorités marocaines. Depuis, son sort reste inconnu de sa famille et de ses proches.

En France, un phénomène nous inquiète: depuis 1965, plusieurs dizaines d'assassinats politiques ont été commis sur le sol français. Les victimes sont des opposants à des régimes coloniaux, oppresseurs et antidémocratiques. Ces assassinats ont des points communs: les assassins ont agi en toute tranquillité, presque certains qu'ils ne risquaient rien; ils ont bénéficié de complicités en France et/ou d'une bienveillante léthargie des services de police français; les auteurs de ces crimes et leurs commanditaires ont bénéficié ensuite d'une impunité scandaleuse. La quasi-totalité des dossiers ont été classés, des non-lieux ayant été prononcés. Les rares dossiers encore instruits sont ceux des assassinats des trois militantes kurdes en 2015, d'un militant tamoul et, le plus ancien d'entre eux, de Mehdi Ben Barka. Grâce à la persévérance et à la détermination des familles, les dossiers relatifs aux assassinats d'Henri Curiel et de Dulcie September ont été réouverts. Cependant, le secret-défense continue d'entraver l'action de la justice.
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L'implication du Mossad

Selon les journalistes de Yediot Aharonot, le Mossad, service d'espionnage et d'exécution israélien, avait déjà travaillé pour la France (attentats contre des membres du FLN). Le Mossad propose un deal au Maroc: si celui-ci facilite l'émigration des juifs marocains vers Israël, et si le Maroc communique à Israël la totalité des discussions internes à la Ligue arabe, le Mossad se charge de surveiller et localiser Mehdi Ben Barka.

C'est ce qui fut fait: le Mossad communiqua les coordonnées de Ben Barka à Genève, fournit des faux papiers à plusieurs intervenants français et marocains, imagina et organisa le projet de réalisation d'un documentaire qui servit de prétexte pour faire venir Ben Barka à Paris... mais le Mossad se garda bien de participer directement à son enlèvement et son exécution.
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Notes
1. Le Mouvement contre la racisme et pour l'amitié entre les peuples participe depuis le début au soutien de la famille Ben Barka pour faire établir la vérité.
2. Ben Barka, l'équation marocaine, film réalisé en 2001 avec le soutien d'Arte.
3. Cette initiative était largement liée au bloc soviétique, mais Ben Barka s'efforçait aussi de tisser des liens avec d'autres puissances (Chine, Inde...).
4. La cheville ouvrière de ce comité, son secrétaire, fut l'historien et militant communiste-libertaire Daniel Guérin qui avait réussi à rassembler autour de cette cause (lors de l'appel initial) 16 personnalités de sensibilités politiques très différentes (Mauriac, Aragon, D'Astier de la Vigerie, Jean Rostand, René Cassin, Alain Savary, etc.). Les archives du comité sont déposées à la Contemporaine à Nanterre.
5. Voir l'encadré sur le rôle du Mossad.
6. Termes utilisés par le général de Gaulle pour dédouaner l'État français de toute responsabilité en la rejetant sur les deux policiers ayant procédé à l'arrestation.

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4566
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