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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - Des sociaux-traîtres?

Date Mon, 17 Nov 2025 17:29:55 +0000


Coup sur coup deux épisodes de la vie politique française ont réveillé cette vieille tentation de masquer la faiblesse des mouvement sociaux en désignant des boucs-émissaires qui auraient trahi la cause. ---- D'abord après la séquence du 10 septembre et l'appel à une journée d'action venu des tréfonds de la société civile, qui promettait beaucoup mais qui n'a pu se développer comme on l'espérait. En une semaine le mouvement naissant s'est «syndicalisé» pour aboutir à la journée du 17 septembre beaucoup moins massive que la précédente, mais mieux encadrée! D'une volonté de mettre en échec les attaques du gouvernement contre les travailleurs par le moyen d'une pression de la rue contrôlée et organisée par la base, on est passé au soutien du rôle - essentiellement symbolique - que le patronat voulait bien accorder aux syndicats pour discuter avec le gouvernement. Trahison a-t-on entendu à l'extrême gauche comme à chaque fois que les syndicats joue la carte de la pacification et de la reprise du travail!

Ensuite, et dans la sphère strictement politicienne, se sont déroulées les rencontres secrètes à Matignon entre le premier ministre Sébastien Lecornu et le socialiste Olivier Faure qui ont scellé un accord de non censure du gouvernement par le Parti de la rose.
Là encore, on a pu entendre au bistrot comme sur les marchés, dans la bouche de fervents électeurs de LFI comme de la gauche molle, sur les blogs et les réseaux sociaux, qu'il s'agissait-là d'une véritable trahison vis-à-vis de toute cette partie de la population (majoritaire dans le pays) qui voulait en finir avec Macron.

Il est clair pourtant qu'on ne peut pas trahir une cause qui n'a jamais été la sienne

En 1914, socialistes et syndicats se rallient à l'union sacrée théoriquement rejeté quelques moins avant; trois ans plus tard les socio-démocrates éliminent physiquement la révolution spartakiste en Allemagne et font assassiner Rosa Luxembourg; en 1936 les socialistes et les syndicats (avec les communistes) décrètent la reprise du travail: «Il faut savoir terminer une grève»: certains SFIO voteront les pleins pouvoir à Pétain en 1940; en 1947 le ministre de l'Intérieur socialiste Jules Moch fait tirer sur les grévistes; pendant la guerre d'Algérie, Le Pen torture mais c'est Mitterrand qui est ministre de la justice; en 1956 Guy Mollet (SFIO) obtient les pouvoir spéciaux dans le cadre de l'état d'urgence pour réprimer la révolte algérienne, et Mitterrand alors ministre de la justice approuve l'usage massif de la guillotine dans l'Algérie française (45 exécutions lors de son passage place Vendôme); le même, en 1983 ayant accédé au pouvoir suprême au pouvoir organise avec le patronat le tournant de la rigueur. En 1968 les syndicats remettent le couvert pour «savoir terminer une grève» mais sont désavoués par la forteresse ouvrière chez Renault.

Les syndicats ont structurellement une fonction, celle d'être un intermédiaire pacificateur entre le capital et le travail. Ils peuvent être à la base un lieu de regroupement des salariés mais jamais un instrument d'éradication du patronat. Si ce dernier disparaissait ils disparaîtraient eux aussi et pour les milliers de bureaucrates ce n'est pas envisageable. Cela fait des décennies qu'ils sabotent les luttes et la combativité des travailleurs. Non seulement il ne croient pas que l'autonomie ouvrière soit possible mais ils n'en veulent pas.
Le parti socialiste, quant à lui, non seulement ne croit pas en la possibilité d'abattre le capitalisme mais il ne le veut pas. les uns comme les autres sont profondément et structurellement attaché au système, ils en vivent, ils en jouissent.

Alors, dire que le mouvement du 10 septembre est parti en dehors des syndicats et qu'il a été trahi une semaine après par eux, que le ralliement de Faure à Macron est une trahison, est une double erreur qui permet de ne pas regarder la réalité en face, d'oublier l'histoire, de nourrir des illusions néfastes.

C'est sur notre propre faiblesse qu'il faudrait se pencher, sur les raisons qui font que les prolétaires ne parviennent pas (pour l'instant!) à se constituer en classe autonome pour elle-même. Des salauds et des traitres il y en a, certes, mais ils ne sont pas la cause principale de nos difficultés et de nos échecs.

N'attendons pas que les partis et les syndicats changent et se redressent, attachons-nous plutôt à voir pourquoi nous ne parvenons pas à nous en passer et donc à les rendre inutiles. Par exemple, dans un mouvement comme celui du 10 septembre préférer les ronds-points comme lieu de rencontre et de discussion entre prolétaires, aux AG d'après manif dites populaires où la plupart du temps quelques militants qui ne représentent rien se tirent la bourre sous l'oeil goguenard des chefs syndicaux intersyndicalisés, bien au chaud dans leur locaux, préparant des lendemains qui ne chanteront pas.

C'est certainement plus en dehors des bureaux et des lieux de travail, dans la rue au sens large que peut se reconstituer cette unité de classe pour soi. Pas seulement par les émeutes, les black bloc ou les cortège de tête, mais dans toutes les tentatives de se réapproprier un espace confisqué par la bourgeoisie mais difficile à contrôler par celles et ceux qui veulent devenir calife à la place du calife.

jpd

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4565
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