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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - Bure: pari réussi

Date Fri, 14 Nov 2025 17:58:18 +0000


Une manifestation a eu lieu à Bure le 20 septembre dernier. La date n'avait pas été choisie au hasard. Il manque encore quelques autorisations avant le démarrage du chantier, mais les expropriations ont déjà commencé - notamment l'ancienne gare de Luméville-en-Ornois située sur le tracé de la future voie d'acheminement des wagons irradiés, lieu occupé emblématique, est expulsable depuis le 11 octobre. ---- Un projet démentiel ---- Le projet CIGEO est difficile à visualiser tellement il est hors norme. Il s'agit d'enterrer à 500 mètres de profondeur les déchets radioactifs les plus dangereux, les déchets hautement radioactifs à durée de vie longue. La «vie longue» du nucléaire, c'est lorsque ces déchets restent dangereux plusieurs siècles, et même des milliers voire centaines de milliers d'années. Les déchets de différentes durées sont en fait mélangés entre eux car difficiles et dangereux à séparer. En gros, il est prévu que rien ne bouge au niveau géologique et au niveau de la continuité administrative (pour gérer le site et prévenir du danger) sur une durée à peu près équivalente à celle qui nous sépare des peintures de la grotte de Lascaux. La radioactivité, ça chauffe, et les nucléocrates prétendent avoir un système de prévention des incendies efficace sur cette durée... Même l'ASNR (1) reconnaît que le risque d'explosion ou d'incendie n'est pas écarté, mais elle s'apprête à donner l'autorisation quand même («sous réserve que...»).

Évidemment, un truc pareil, ça prend de la place: plus de 250 kilomètres de galeries et d'alvéoles à creuser, 10 à 15 kilomètres carrés de surface souterraine, 7 à 8 millions de mètres cubes de roche à extraire... Le chantier est prévu pour durer 170 ans (retards de chantier non compris). Les infrastructures autour du chantier prendront de la place elles aussi.

Une répression importante

Bure a été choisi comme site de déchets parce que c'est un endroit très peu habité et en déshérence, donc il est facile d'acheter les communes et une population en déclin qui ne se voit pas d'avenir. Bure même comporte moins de 100 habitants; si on s'en tient aux communes limitrophes immédiatement impactées par le projet, on arrive à environ 500 habitants, un peu moins de 5 au kilomètre carré. Le site est dans la Meuse mais s'étendra souterrainement jusque dans la Haute-Marne, toute proche, histoire de se concilier deux départements, et à l'époque deux régions.

Mais voilà, les choses ne se passent jamais comme prévu. Il y a quand même eu des protestations, et, conscients de l'enjeu énorme, des gens se sont installés sur place pour pouvoir mieux s'opposer au projet. Leurs activités, si anecdotiques qu'elles puissent paraître vues de loin, ont commencé à redynamiser le coin. Bure est devenu un lieu de rencontres pour antinucléaires plus ou moins radicaux mais pas seulement, les gens sont venus avec leurs débats et leurs approches queer, féministes, décoloniales, etc. Ce qui peut paraître un peu hors sol quand on considère la région, mais qui rajeunit considérablement le coin et lui donne une dynamique (maraîchage, boulangerie...).

La décision d'un «laboratoire souterrain» à Bure a été prise en 1998 sous Jospin. Un premier est construit de 1999 à 2005. Le débat public préalable à l'autorisation du projet n'a, lui, eu lieu qu'en 2013 et a été boycotté, parfois empêché. Le Bois Lejuc, lieu prévu pour une partie des futures installations, est occupé à partir de 2016 et évacué violemment début 2018. La répression quotidienne se fait extrêmement pesante, digne d'une véritable occupation: contrôles quotidiens pouvant se terminer au tribunal, etc. Et surtout, pendant que la Commission nationale des débats publics a été obligée de changer ses garants sous pression judiciaire des opposants, une énorme épée de Damoclès pèse sur l'ensemble des militants pendant sept ans: le procès pour association de malfaiteurs. On sait la démesure des moyens policiers mis en oeuvre (écoutes, filatures, etc.) pour constituer un dossier épais de milliers de pages, sans aucune preuve, et qui s'est terminée en déroute judiciaire pour le pouvoir.

Des initiatives ont été prises pour arriver à poursuivre la lutte malgré la terreur répressive qui éloignait des actions beaucoup de sympathisants, locaux ou non: Atomik'tour, les Burlesques tous les deux ans au mois d'aout, dont on peut dire que ça a été un succès. Même l'évêque de Troyes a exprimé ses inquiétudes tant sur les risques du projet que sur l'énormité de la répression, inquiétudes exprimées dans un document signé des quatre archevêchés du coin!

On peut dire que cette répression a pesé très lourdement sur la lutte, et que l'ANDRA en a profité pour dérouler son rouleau compresseur: la déclaration d'utilité publique est arrêtée le 8 juillet 2022, utilité publique confirmée par le Conseil d'État le 1er décembre 2023, l'arrêté d'autorisation environnementale est pris le 11 juillet 2025. Et la campagne d'expropriations a commencé.

Une pierre posée pour l'avenir

La manifestation du 20 septembre avait donc un caractère d'urgence. C'est un peu la dernière ligne droite avant le démarrage du chantier (mais nous avons quand même 170 ans pour arriver à l'interrompre!). Depuis les affrontements au Bois Lejuc, aucune manifestation n'avait pu se tenir calmement à Bure même. Un projet de manifestation avait été abandonné il y a trois ans à cause des risques encourus du fait de la conjugaison entre la volonté répressive du pouvoir et celle de certain·es de s'affronter aux forces de l'ordre.

Cette manifestation a fait carton plein. Il y avait environ 1 500 personnes plus un black bloc d'environ 200 personnes. Des cars sont venus de Nantes, Lyon, Paris, Strasbourg... La majorité des manifestant·es venaient de la région. L'appel du CEDRA (Collectif contre l'enfouissement des déchets radioactifs) a été bien suivi.

La préfecture avait fait monter la pression toute la semaine, alertant contre les hordes de terroristes qui allaient déferler, prévenant qu'elle ne tolérerait aucun débordement, interdisant tout objet y compris de protection... Toutes les routes étaient barrées et les véhicules contrôlés, y compris pour les cars où les fouilles ont été exécutées avec des chiens. Deux blindés Centaure avaient été mobilisés. La préfecture a ensuite fièrement exhibé ses prises de guerre: un spray au poivre et un sabre japonais (!) appartenant probablement à de malheureux passants ignorant l'existence de la manifestation...

La préfecture a aussi fait monter la symbolique. Elle a instauré une «zone rouge» interdite de pénétration autour du Bois Lejuc, alors qu'il n'y a aucune installation. Un peu comme à Sainte-Soline. Symbole pour symbole, la préfecture a voulu marquer son autorité sur le territoire, le black bloc a voulu démontrer qu'on pouvait manifester où on voulait. D'où des affrontements.

Le départ de la manifestation «pacifique» et des black blocs était le même, mais les routes différentes entre le trajet autorisé et la route qui menait au bois. D'un côté, les black blocs ont plutôt réussi leur action (non, ils n'ont pas réoccupé le bois, mais ils ont harcelé la police); de l'autre, à un ou deux gazages près, les flics ne se sont pas vengés sur la manifestation autorisée. Consignes de modération données pour une manifestation qui se situait entre le 18 septembre et le 2 octobre, le pouvoir (comme nous d'ailleurs) ne sachant pas très bien comment les choses peuvent tourner en ce moment?

Et au final, c'est une vraie réussite et une pierre posée pour l'avenir. La plus grosse manifestation qu'ait connue Bure. Une manifestation sans blessés graves ni arrestations, c'est le gage que les gens vont pouvoir revenir. Les poursuites pour association de malfaiteurs ont pesé très lourd et tendu les rapports entre les différents courants des opposants à Bure. Démonstration a été faite qu'il était possible de faire les choses en coexistence.

Les choses sérieuses commencent, au sens que ce qui était un immense projet relativement abstrait, à l'arrosage des communes près, va devenir concret: nombreux sondages, élargissement des routes, réfection de la voie ferrée, essaims de camions... Avec les premières expropriations, une prise de conscience se fait dans la population. Certes, plusieurs communes ont été achetées, mais certain·es commencent à s'apercevoir des conséquences dans leurs vies. C'est là-dessus que les collectifs de Bure comptent pour relancer la lutte. Et cette manifestation a montré que c'était possible.

Sylvie

Note
(1) Autorité de sureté nucléaire et de radioprotection, nouveau nom de l'Autorité de sureté nucléaire depuis la dissolution de l'IRSN (Institut de radioprotection et de sureté nucléaire).

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4564
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