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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - Quel avenir pour la Syrie post-Assad?

Date Mon, 10 Nov 2025 19:52:28 +0000


Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar Al-Assad, miné par le discrédit interne, s'effondre comme un château de cartes après plusieurs jours d'une offensive éclair coordonnée par le groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), soutenu par la Turquie. Ce basculement historique met fin à plus de cinquante ans de tyrannie des Assad père et fils, mais n'ouvre pas pour autant une séquence très prometteuse pour les travailleurs et les classes populaires syriens. Le nouveau pouvoir, dirigé par Ahmed Al-Charaa, oscille entre sectarisme religieux et libéralisme économique, tout en cherchant à s'attirer le soutien international afin de financer la reconstruction d'une Syrie en ruine après treize ans de guerre civile. Ce territoire faible et divisé voit aujourd'hui se rejouer sur son sol les contradictions du capitalisme global alors que les impasses ethno-confessionnelles et autoritaires dans lequel le nouveau pouvoir semble s'embourber ne font que renforcer les lignes de fracture territoriales et sociales.

Il n'aura pas fallu longtemps au soulèvement syrien, qui éclate en mars 2011 dans le contexte des «printemps arabes», pour se militariser face à la répression implacable du régime d'Assad. Dès l'été 2011, la création de l'Armée syrienne libre (ASL) amorce ce mouvement qui va vite se fragmenter, à mesure que la guerre civile se propage, en multiples groupes armés bientôt affiliés à des puissances régionales ou internationales (Turquie, Russie, Iran, États-Unis, etc.). La chute du régime d'Assad il y a presque un an résulte ainsi moins d'un soulèvement populaire que d'une dynamique militaire portée par HTC, organisation islamiste issue d'Al-Qaïda, qui a su capitaliser sur l'épuisement du régime, les divisions de l'opposition et le soutien logistique turc. Cette victoire n'est pas celle d'une révolution sociale mais bien plus d'une reconfiguration autoritaire, où Al-Charaa et ses soutiens, forts de leur légitimité militaire, tentent désormais d'imposer petit à petit un pouvoir islamiste, non djihadiste, mais profondément réactionnaire, qui marginalise les minorités ethniques et religieuses et criminalise les formes d'autonomie populaire.

Consolidation de l'appareil répressif et légitimation autoritaire

Depuis son accession au pouvoir, le Président de facto Al-Charaa a recréé un appareil sécuritaire centralisé, articulé autour du Conseil de sécurité nationale, aux contours rappelant fortement l'ancienne Direction de la sécurité nationale assadiste, et dont les postes clés sont très majoritairement tenus par d'anciens cadres de HTC ou des proches d'Al-Charaa. Officialisée en mars 2025 avec l'adoption de la Constitution provisoire, cette structure à laquelle est subordonné le ministère de l'Intérieur (historiquement faible en Syrie) regroupe les anciens services de renseignement partiellement purgés (Mukhabarat), les forces de sécurité intérieure et des unités issues de factions rebelles alliées (le but étant de renforcer leur intégration). Elle est directement rattachée à la présidence, ce qui renforce l'emprise personnelle d'Al-Charaa sur les leviers de coercition, alors que la Constitution provisoire autorise les mesures d'exception afin de «préserver la stabilité nationale», ce qui donne une base juridique à la répression.

Depuis un an, les arrestations arbitraires se sont ainsi multipliées, notamment dans les quartiers alaouites de Lattaquié (les Alaouites étant assimilés à l'ancien pouvoir), les zones druzes de Soueïda (aujourd'hui largement autonomes et en conflit direct avec le pouvoir central), et les banlieues de Damas. Le prétexte évoqué est toujours le même: la lutte contre les «restes de l'ancien régime», une catégorie floue qui englobe aussi bien les anciens fonctionnaires que les militants laïques, les journalistes critiques, syndicalistes ou diverses minorités ethniques ou religieuses. Cette rhétorique permet de criminaliser toute forme d'opposition, même non violente, et de justifier la surveillance de masse, les détentions sans procès et les disparitions forcées.

Il reste cependant difficile de cerner les responsabilités après chaque flambée de violence, et de comprendre exactement le rôle joué par la présidence: après la chute d'Al-Assad, de nombreux groupes armés ont en effet été intégrés nominalement aux forces nationales tout en conservant leur commandement. C'est par exemple le cas de l'Armée nationale syrienne (ANS), créée de toutes pièces par la Turquie après l'invasion des territoires d'Afrin et Serekaniye (2018 et 2019), qui faisaient alors partie de l'AANES (Administration autonome du Nord-Est syrien, devenue Administration autonome démocratique du Nord-Est syrien depuis la promulgation de leur nouveau «contrat social» faisant office de Constitution en décembre 2023). Bien qu'officiellement intégrée aux nouvelles forces armées, l'ANS conserve une certaine autonomie de facto à l'intérieur des structures militaires du nouveau gouvernement. Cette situation rend parfois difficile l'exercice de remonter les chaînes de commandement. En mars 2025, lors des massacres d'Alaouites sur la côte, les responsabilités ont par exemple énormément tardé à être objectivées: il était clair que des combattants de l'ex-ANS y avaient participé, mais la responsabilité gouvernementale (qui a depuis été confirmée, notamment par Reuters, sans que cela ne soit accepté par le gouvernement syrien) n'a été sérieusement démontré qu'en juillet, quatre mois plus tard. Ce sont les mêmes processus qui ont pu jouer lors de l'offensive de groupes armés tribaux dans les territoires druzes de Soueïda en juillet 2025.

Les élections du 5 octobre, sous contrôle d'Al-Charaa (un tiers des 210 sièges était directement pourvu par Al-Charaa alors que l'ensemble des candidats élus au suffrage indirect via des comités locaux devait d'abord être validés par une commission dont les membres avaient également été choisis par le Président par intérim), lui permettront peut-être de se débarrasser de certains de ses alliés les plus encombrants - chefs de guerre ou non - tout en consolidant un exercice personnel du pouvoir, sous couvert de légitimité populaire.

Une thérapie de choc néolibérale sous habillage islamiste

Sur le plan économique, la politique adoptée par Al-Charaa depuis un an repose sur une libéralisation brutale, présentée comme nécessaire à la reconstruction nationale, dans un contexte où les infrastructures du pays sont pratiquement effondrées et où neuf personne sur dix vivent en dessous du seuil de pauvreté (chiffres du Programme des Nations unies pour le développement pour l'année 2024). Cette «thérapie de choc» s'inspire des modèles appliqués dans les années 1990 en Russie ou en Irak post-2003: privatisations massives, dérégulation, ouverture aux capitaux étrangers et démantèlement des protections sociales, risquant d'aggraver encore les conditions des classes populaires déjà laminées par treize ans de guerre civile.

Il s'agit d'une extension au territoire national de la politique que HTC avait adoptée quand le groupe ne contrôlait que le réduit d'Idlib: un capitalisme de connivence favorable au privé qui, à l'instar de ce qui pouvait se passer dans la Syrie de Bachar Al-Assad, permet d'irriguer les réseaux proches du pouvoir et d'Al-Charaa.

Les secteurs stratégiques syriens - énergie, télécommunications, infrastructures - sont ainsi aujourd'hui confiés à des consortiums turcs, saoudiens ou émiratis, souvent liés à HTC. Le Caesar Act, qui imposait des sanctions économiques à la Syrie, a été partiellement levé sous la pression du Qatar et de la Turquie, permettant l'arrivée de flux financiers et la montée en puissance d'une nouvelle bourgeoisie islamo-compradore: une bourgeoisie religieuse alliée aux intérêts étrangers, tirant profit de la guerre et de la reconstruction.

Si le nouveau pouvoir n'est pas djihadiste (son islamisme reste cantonné au niveau national), la charia est tout de même devenue la base légale de la Constitution intérimaire, qui établit officiellement la Syrie comme un «État musulman», même si elle reconnaît parallèlement aussi la liberté de culte. Si la charia est progressivement intégrée dans le système judiciaire, notamment pour les affaires civiles (mariage, divorce, héritage) - sans toutefois les châtiments corporels prévus -, les tentatives d'imposer certaines des restrictions inspirées par la charia, comme sur l'alcool ou un potentiel code vestimentaire (hijab obligatoire), rencontrent une forte opposition, surtout dans les zones urbaines et parmi les minorités. De même, les réformes éducatives (comme la suppression des cours sur l'évolution, remplacés par des cours sur la jurisprudence sunnite) suscitent des critiques sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux, obligeant le nouveau pouvoir à promettre un «dialogue inclusif».

Ces pressions internes, comme la volonté de s'intégrer pleinement à la communauté internationale, obligent Al-Charaa à une modération au moins de façade, pour obtenir la levée des sanctions économiques et des aides à la reconstruction.

La normalisation progressive avec Israël (malgré les interventions israéliennes sur le territoire syrien) et la potentielle future entrée du pays dans les accords d'Abraham marquent un arrimage à la sphère d'influence occidentale - processus facilité par les chancelleries occidentales, qui ont opéré un rapprochement éclair avec Al-Charaa (la France a par exemple accueilli en grande pompe le Président par intérim en mai dernier, fermant les yeux sur son passé à l'intérieur du groupe État islamique).

Ce processus visant à ouvrir grand les portes à l'entrée de capitaux occidentaux risque d'accélérer la transformation de la Syrie en protectorat économique.

Un territoire fragmenté

Le principal territoire échappant au contrôle du pouvoir central est celui de l'Administration autonome démocratique du Nord-Est syrien (AADNES). Se limitant au départ aux zones de peuplement kurde (Rojava) et implémentant le projet politique du Parti de l'union démocratique (PYD) - parti frère du PKK -, le territoire de l'AADNES s'est avec la lutte contre l'État islamique étendu en dehors de son coeur kurde pour intégrer des populations diverses (notamment et surtout arabes sunnites). Fonctionnant selon un modèle décentralisé inspiré du «confédéralisme démocratique» théorisé par Öcalan (dont les trois grands piliers revendiqués sont le système des communes, l'auto-organisation des femmes et l'écologie politique) lui-même inspiré du municipalisme libertaire de Bookchin, l'AADNES se pose comme le seul acteur réellement capable d'intégrer les diverses composantes ethnico-religieuses de la société syrienne et de proposer une alternative inclusive au pouvoir d'Al-Charaa. Depuis la chute d'Assad, des liens avec les Druzes de Soueïda et avec certains groupes alaouites de Lattaquié ont pu se nouer dans la perspective d'imposer un modèle décentralisé au nouveau régime.

Si des négociations (voulues notamment par les États-Unis et l'Union européenne) ont pu commencer entre le régime syrien et l'AADNES, allant dans le sens d'une intégration progressive des institutions civiles et militaires aux structures de l'État syrien - tout en conservant une autonomie dont les contours n'ont jamais été clarifiés, les événements à Soueïda comme les dernières tensions entre ces deux acteurs (heurts près de Tel Tamer, tentative de blocus des quartiers kurdes d'Alep) rendent la suite de ce processus, déjà timide, plus qu'incertain. Ce qui est sans compter sur les oppositions de la Turquie, dont l'objectif principal - outre assurer le retour des réfugiés syriens présents sur son sol et profiter des opportunités économiques ouvertes depuis que ses alliés ont pris le pouvoir - reste d'empêcher tout projet d'autodétermination kurde, processus de paix engagé ou pas sur son propre territoire.

A Soueïda, les affrontements entre Druzes et Bédouins et l'intervention militaire du régime aux côtés des milices bédouines en juillet dernier ont conduit à une intervention d'Israël (qui s'est ainsi posé en «défenseur des minorités» afin d'assurer ses propres intérêts, c'est-à-dire surtout la fragilité du régime). Depuis, une partie de la région est de facto indépendante et les liens avec le régime semblent durablement rompus.

A ces deux territoires s'ajoutent les territoires auparavant tenus, au nord comme au sud, par les diverses milices qui, si elles ont été formellement intégrées et doivent donc répondre à l'autorité du pouvoir central, sont toujours susceptibles de faire sécession si elles se sentent menacées. C'est en ce moment le risque qui court avec les forces djihadistes, longtemps alliées à HTC mais qui se sentent désormais lâchées par le pouvoir, pour qui ces forces sont devenues un obstacle dans la volonté d'intégration de la Syrie à la communauté internationale.

Conclusion

L'avenir de l'État syrien apparaît aujourd'hui plus que jamais incertain, le nouveau pouvoir ayant depuis un an bien plus nourri le ressentiment que contribué à réparer les fractures laissées par des décennies de dictature du parti Baath. La Syrie apparaît aujourd'hui politiquement divisée, et sa souveraineté en sursis du fait de l'interventionnisme constant de pays tiers.

La mise en place d'un pouvoir personnel comme le maintien et l'approfondissement des politiques néolibérales impulsées par Bachar Al-Assad à partir des années 2000 et la continuation des mêmes dynamiques clientélistes ne pourront que mener aux mêmes conséquences: appauvrissement, répression et montée de l'opposition. Peut-être que l'AANES aura une carte à jouer à ce moment-là.

F.M., le 23 octobre 2025

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4559
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