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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - «Moins de stades, plus d'hôpitaux»: le mouvement GenZ 212 aux prises avec un Maroc fracturé

Date Sat, 8 Nov 2025 08:24:57 +0000


Après le Népal dès le 8 septembre, le Pérou à partir du 20 et Madagascar après le 25, c'est au Maroc qu'un mouvement se revendiquant de la génération Z (les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) s'est enclenché le 27 septembre. L'appel à manifester avait été lancé sur le serveur discord GenZ 212, créé une dizaine de jours auparavant, pour une réforme des services de santé et d'éducation publiques. Le mouvement lève le voile sur les contradictions d'un modèle économique basé sur les grands projets et les grands événements tels que la Coupe du monde de football. Il se heurte néanmoins à des limites bien réelles et aux lignes rouges d'un régime autoritaire. ---- ++++ "Note: cet article a été rédigé à distance, sans observation directe des mobilisations, sur la base d'un suivi de la presse, d'observations antérieures et de quelques discussions avec des amis, militants et chercheurs en sciences sociales. " ++++

L'élément déclencheur: un scandale sanitaire à Agadir, fief du Premier ministre

En aout dernier, à l'hôpital Hassan II d'Agadir, huit femmes sont mortes en l'espace de dix jours après avoir accouché par césarienne. Cet hôpital, sous-équipé, sous-doté en personnel, sous-approvisionné en médicaments et à l'hygiène déplorable, est souvent comparé à une morgue. Le centre hospitalier universitaire destiné à prendre le relais pour la région est en chantier depuis quasiment dix ans, mais la priorité semble avoir été donnée à la rénovation du stade de foot de la ville: le Maroc va accueillir la Coupe d'Afrique des nations en décembre-janvier prochain, et la Coupe du monde en 2030 (conjointement avec l'Espagne et le Portugal)... «La santé d'abord! Nous ne voulons pas de la Coupe du monde», pouvait-on entendre dans les manifestations qui se sont organisées à Agadir au courant du mois de septembre, à la suite de l'appel à rassemblement d'un «youtubeur», Mohamed Reda Taoujni (1). Des associations locales se sont jointes au mouvement, et l'affaire a progressivement acquis un écho national. Il faut dire que le maire de la ville d'Agadir n'est autre qu'Aziz Akhannouch, le Premier ministre, qui fait partie des plus grosses fortunes du Maroc (1,5 milliard de dollars). Détenteur de sociétés dans les secteurs du pétrole, de l'immobilier, du tourisme et des médias, il est régulièrement soupçonné de favoritisme et de conflit d'intérêts dans sa gestion des affaires locales et nationales, notamment en ce qui concerne l'attribution des marchés publics.

Dans ce contexte déjà explosif, un premier appel à tenir les 27 et 28 septembre des «marches pacifiques» pour l'amélioration des systèmes de santé et d'éducation a été diffusé sur Instagram, TikTok et Telegram à partir de la mi-septembre par le groupe Moroccan Youth Voice. Ce dernier s'est présenté comme un groupe de jeunes peu expérimentés, se tenant à distance des partis politiques et des organisations instituées. S'il a été tenté de faire marche arrière à la suite d'intimidations policières, l'appel a été repris sur le serveur discord nouvellement créé GenZ212 (2), qui a rapidement compté plusieurs milliers de membres. Les administrateurs de GenZ212 l'ont aussi relayé sur Facebook, X, Instagram et Youtube. Originellement utilisée par les gamers, la plateforme discord est organisée en serveurs que n'importe qui peut créer et administrer, en cooptant par la suite d'autres membres pour tenir les rôles d'admin, de modérateur, etc. Il est aussi assez aisé d'organiser des sondages, c'est d'ailleurs ainsi que la nouvelle Première ministre du Népal, Sushila Karki, a été élue par 200 000 personnes après la chute du gouvernement mi-septembre.

Une internationale de la GenZ?

La succession de mobilisations se revendiquant de la GenZ aux quatre coins du monde (mais surtout dans des pays à la démographie jeune, occupant des places plutôt dominées dans les chaînes de valeur mondiales, marqués par une concentration des richesses aux mains d'un petit nombre, etc.) ne laisse pas d'impressionner: on entend parler de «vague», d'«effet domino», voire d'un seul mouvement GenZ qui aurait pris le drapeau pirate de Luffy, héros du manga One Piece, pour emblème. Les circulations de symboles, de modes organisationnels et de postures à travers des pays aussi éloignés témoignent de la diffusion des moyens de communication numériques, de leur capacité à infléchir les répertoires d'action et des possibilités d'inspiration mutuelle ouvertes par la circulation de l'information.

Mais les animateurs des mouvements formulent des demandes par rapport à des enjeux propres à chaque pays et les contextes nationaux apparaissent déterminants dans les modes d'action utilisés, les dynamiques des séquences protestataires et leurs débouchés. La révolte de la «GenZ» népalaise a été déclenchée par la décision du gouvernement d'interdire les réseaux sociaux afin de mettre un terme aux critiques du train de vie des «nepo kids», les enfants des hommes politiques, et de la corruption. Face à une répression sanglante, elle s'est intensifiée et est parvenue à renverser le gouvernement très rapidement. Les groupes de jeunes qui sont sortis dans la rue au Pérou en septembre protestaient au départ contre une réforme des retraites défavorable aux travailleurs indépendants, avant que la contestation ne déborde sur un ras-le-bol plus général contre le gouvernement, la crise économique, l'insécurité... Dans la nuit du 9 octobre, le Parlement a destitué la Présidente Dina Boluarte pour essayer de calmer la révolte. A Madagascar, c'est la question des coupures d'eau et d'électricité qui a mobilisé au départ, adossée à la remise en cause des inégalités et à la dénonciation de la corruption de l'administration du Président Rajoelina. Ce dernier a fui son pays à bord d'un avion militaire français le 13 octobre, alors que le Capsat, une branche de l'armée, prenait le pouvoir tout en «laissant l'Assemblée nationale travailler».

Au Maroc, le mouvement GenZ 212 s'ancre bien dans la trajectoire politique nationale marocaine. Il s'inscrit dans une certaine continuité avec les mouvements passés. Il a hérité de certains des slogans du Mouvement du 20 février 2011 (M20F, déclinaison marocaine du «printemps arabe»), comme «Travail, dignité, justice sociale» et a des points communs avec lui, comme un usage intense des réseaux sociaux et un caractère jeune et national (même si le M20F mettait davantage l'accent sur la question de la démocratie et rassemblait plus ouvertement des membres affiliés à des partis et des organisations). La focalisation du mouvement GENZ 212 sur les enjeux des services et politiques publics et les inégalités rappelle aussi les mouvements plus récents qui se sont déployés dans certaines régions, comme le hirak (mouvement) du Rif en 2016-2017 (3), ou encore celui de Jerada dans l'Oriental (2017-2018) (4). Le Mouvement met l'accent sur les déficiences des politiques publiques - et notamment le manque de moyens dans la santé et l'éducation publiques (sachant que les politiques ont largement favorisé le privé dans ces secteurs) - mais souligne aussi en filigrane les ratés de l'insertion de l'économie nationale au capitalisme mondialisé.

Un Maroc à deux, voire dix vitesses

Depuis une vingtaine d'années, les chantiers sont nombreux au Maroc: des ports, des usines (production automobile, aéronautique, engrais phosphatés), des centrales solaires géantes (Noor à Ouarzazate), des gares, des lignes de TGV (Tanger-Marrakech en 2 h 40), des unités de dessalement d'eau de mer sortent de terre à un rythme soutenu, pour le grand bonheur des grands groupes internationaux impliqués, des capitalistes de connivence nationaux et des agences d'intérim. Le Maroc enchaîne les stratégies industrielles conseillées par des cabinets du type McKinsey - plans et programmes d'«émergence», d'«accélération», de «relance industrielle»... - qui reposent sur de grands projets infrastructurels et sur la création de pôles tournés vers les marchés extérieurs visant à attirer des investissements directs étrangers (IDE). Le plus emblématique est probablement la zone de Tanger Med, dédiée aux secteurs de l'automobile, l'aéronautique, la logistique, le textile. Les approches les plus récentes cherchent à pallier certaines limites des stratégies antérieures - la faiblesse du marché intérieur, le développement industriel en silos - en évoquant par exemple le projet de créer des «écosystèmes industriels» capables d'inclure davantage de PME dans ces grands projets.

Mais ces orientations structurantes génèrent des contradictions profondes par rapport à l'objectif affiché du «développement» du pays. Pour séduire les investisseurs internationaux, le Maroc mise sur l'«avantage comparatif» de la disponibilité d'une main-d'oeuvre bon marché, si possible pas trop revendicative. Les salaires restent donc très bas. La précarité du travail (sous statut légal ou à divers degrés d'informalité), mais aussi la mise en place du dialogue social avec les multiples syndicats permettent de mater assez largement la conflictualité ouvrière, d'autant qu'il existe plusieurs millions de travailleurs surnuméraires. Par ailleurs, les investissements et les grandes infrastructures se concentrent sur la façade littorale et les écarts se creusent avec les territoires périphériques, à plusieurs niveaux d'échelle.

Dans le domaine agricole, le plan Maroc vert lancé à la fin des années 2000 a conforté un modèle productiviste, axé sur la «grande ferme» et les grands exploitants, aux dépens de l'agriculture familiale pourtant dominante en nombre d'exploitants. Les réserves en eau qui n'ont pas été mises à sec par le changement climatique servent à arroser des fraises, des tomates, des pastèques destinées à l'exportation (ou à remplir les piscines des touristes). Ce plan comportait certes un second pilier «solidaire», comme pour gérer les dégâts entraînés par cette politique productiviste sur les exploitations peu «compétitives». Mais les conséquences sont là: la population active agricole est passée de 39 % à 26 % entre 2014 et 2024, d'après les données du recensement du Haut-Commissariat au plan. Les populations rurales viennent gonfler les franges urbaines des villes, en se trouvant souvent dans des situations désespérées (5).

Au milieu de tous ces chantiers, le roi Mohammed VI n'a cessé de s'enrichir, en multipliant par 1 000 (au minimum) la fortune de son père Hassan II (6), grâce à la holding royale Al Mada (banque, assurance, télécommunication, distribution, immobilier, matériaux de construction, mines et énergie, agroalimentaire...). Mais il a su se dépeindre comme un ennemi de la «pauvreté» en lançant en 2005 l'Initiative nationale de développement humain (INDH). Ce programme, dont les fonds importants ont été sans cesse reconduits depuis, est censé servir à réaliser des équipements de base et encourager des «activités génératrices de revenus» pour les catégories sociales «vulnérables», tout cela de manière «participative» et en partenariat avec le secteur privé et la «société civile» (soit en parfaite harmonie avec les canons néolibéraux). Les «femmes rurales» sont donc encouragées à s'organiser en coopératives (sur lesquelles elles ont en réalité peu de pouvoir décisionnel) et les jeunes à devenir auto-entrepreneurs. Au passage, l'INDH permet aussi de renforcer l'autorité des gouverneurs de province et les réseaux de clientèle locaux...

++++
Balade à Rabat, «ville lumière» au vernis fissuré

Difficile de prendre au sérieux le stress hydrique lorsque l'on admire les pelouses verdoyantes qui bordent les routes de Rabat les plus empruntées par les SUV des cadres et les bus de touristes (certes peu nombreux quand on compare à Marrakech et Agadir). Des hommes en tenue de travail à l'effigie des entreprises contractantes les arrosent en continu, même à midi sous le cagnard. Les déchets des quartiers aisés sont ramassés par des camions-poubelles portant l'inscription «Rabat ville lumière», qu'on retrouve sur les panneaux des nombreux chantiers de la capitale. Dans ces mêmes quartiers, les balayeurs traquent le moindre mégot, la moindre feuille morte. Ils font partie du décor pour les cadres supérieurs en costume-cravate qui arpentent leur terrain de jeu tels des cow-boys. L'attention à la propreté se trouve renforcée lorsque s'annonce une sortie royale. Alors, sur le tracé du cortège, les façades sont repeintes en blanc et des drapeaux marocains sont hissés sur leurs pieux, et les forces de police sont encore plus nombreuses qu'à l'accoutumée.

Mais ce visage du Maroc qui réussit a des allures de décor de carton-pâte. Surplombant la vallée du Bouregreg, la tour Mohammed VI doit incarner l'image d'une ville moderne du haut de ses 55 étages. Elle attend toujours d'être inaugurée. Finalisé en 2021, le Grand Théâtre dessiné par la «starchitecte» Zaha Hadid a bien fini par être inauguré par la princesse Lalla Hasna et Brigitte Macron fin 2024 (1), mais l'édifice n'a toujours pas accueilli de spectacle. A quelques encablures, les fausses pierres des façades de la «marina» de Salé, qui fait face à la kasbah des Oudayas, se décollent.

Qu'à cela ne tienne! Les opérations de requalification urbaine se poursuivent. Dans les quartiers de l'Océan et El Akkari sur la corniche face à l'Atlantique, les pelleteuses ont déjà détruit de nombreux immeubles auparavant habités par des classes moyennes et populaires. Pour l'État qui a acquis les terrains, il s'agit de redessiner la façade littorale en prévision de la Coupe du monde de 2030 et de permettre la construction d'immeubles de standing. Les habitants qui ont accepté le relogement vont être envoyés à Tamesna, «ville [plus si] nouvelle» à 20 kilomètres de Rabat, quadrillée d'immeubles résidentiels, sous-équipée, mal desservie en transports en commun, où on vit une «vie fantôme» (2). Vu les prix stratosphériques de l'immobilier à l'achat comme à la location (3) à Rabat, habiter au sein même de la capitale est de plus en plus inaccessible, d'ailleurs celle-ci a perdu 11 % de sa population entre les recensements de 2014 et 2024.

Notes de l'encadré:
1. L'inauguration a eu lieu à l'occasion de la visite de Macron, qui mettait en scène la réconciliation entre les deux États après une bouderie longue de plusieurs années, se traduisant notamment par la signature de contrats juteux au Sahara occidental, dont Macron venait de reconnaître la «marocanité», pour les institutions (AFD, Bpifrance) et entreprises françaises (Engie, HDF Energy).
2. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
3. La location mensuelle d'un studio dans un des quartiers centraux (Agdal, Hassan, etc.) dépasse facilement les 5 000 dirhams (un peu moins de 500 euros) quand le salaire minimum interprofessionnel garanti (smig) ne dépasse pas 2 800 dirhams.
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La dynamique de la mobilisation, entre répression, désir de légitimation, clivage de classe et tentatives de cooptation

Revenons au mouvement GenZ 212. Dans un contexte national marqué par un haut niveau de propagande, il a fait face à des attaques virulentes avant même son émergence dans l'espace public. Cela a incité ses animateurs à insister, dès le départ, sur leur pacifisme, leur patriotisme, leur non-opposition au roi et au système monarchique «qui garantit la stabilité du Maroc», distillant au passage quelques invocations à la protection divine. L'appel à la première manifestation le samedi 27 septembre diffusé sur le serveur discord rappelait, outre les revendications de réformer la santé, l'éducation et de mettre un terme à la corruption, les consignes de manifestation: respect des lois, respect de la propriété privée, pas d'acte de vandalisme. Il annonçait des lieux de manifestation dans l'essentiel des grandes villes du Maroc.

Dès cette première soirée, la police a dispersé les rassemblements et des dizaines de manifestants se sont retrouvés en garde à vue, encore plus nombreux le lendemain (7)... Ces tentatives d'étouffement de la contestation l'ont en fait nourrie, avec un élargissement des villes concernées. A partir du 30 septembre, les mobilisations ont tourné à l'affrontement ouvert avec la police, voire à l'incendie de banques et de supermarchés, dans les villes délaissées du Sud (Inezgane, Guelmin, Aït Amira), du Rif et de l'Est (Errachidia, Oujda) et dans les quartiers populaires des grandes villes. A Oujda, un camion de police a foncé sur la foule et a blessé grièvement deux jeunes hommes le 30 septembre. La nuit suivante, lors d'une tentative d'assaut d'une gendarmerie à Lqliâa près d'Agadir, les gendarmes ont tiré à balles réelles et tué trois hommes, invoquant après coup la «légitime défense». Mais cette version semble peu crédible: un jeune diplômé en cinéma qui, d'après les dires, se contentait de filmer la scène compte parmi les victimes (8). Si l'essentiel des jeunes interpelés dans les rassemblements pacifiques des centres-villes ont été relâchés sans aucune charge, certains jeunes hommes majeurs ayant été arrêtés lors des émeutes (9) ont écopé de lourdes peines de prison, allant jusqu'à 15 ans (et de nombreux jugements restent en attente).

Dans leur quête de respectabilité, les animateurs de GenZ 212 ont eu tendance à se désolidariser face au recours au registre émeutier par une partie de la jeunesse populaire, en «regrettant la survenue d'actes de vandalisme» (10), en se bornant dans plusieurs annonces à réclamer la libération des personnes ayant manifesté «pacifiquement», en organisant des campagnes pour nettoyer les dégâts des émeutes (11). Même s'ils ont appelé à se vêtir de noir en signe de deuil après les trois morts à Lqliâa, cette distanciation témoigne du poids du clivage de classe dans la société marocaine, y compris au sein de la GenZ...

La répression des rassemblements pacifiques a fait évoluer les revendications du collectif GenZ 212, en mettant à l'honneur la question de la liberté d'expression et de manifestation, celle de la redevabilité des hommes politiques corrompus, ainsi que la destitution du Premier ministre Aziz Akhannouch et l'appel au boycott de ses entreprises, surtout après que ce dernier s'est exprimé platement le 2 septembre en disant son gouvernement prêt au dialogue, mais «dans le cadre des institutions et des espaces publics». Ce jour-là, l'annonce des trois morts de Lqliâa et la faiblesse de la réaction d'Akhannouch ont constitué un point d'inflexion dans le traitement médiatique réservé au mouvement. Les médias se sont défoulés contre le Premier ministre et son bilan, et se sont mis à inviter des représentants de «la jeunesse» sur leurs plateaux.

Questions ouvertes

Si le mouvement GenZ 212 se revendique à distance des organisations politiques, il n'en est pas moins un espace de politisation où de jeunes personnes font l'expérience de la délibération, du conflit, de la confrontation avec la police et la justice, etc. En ce qui concerne les tendances politiques possiblement représentées, la liste des invités à intervenir en live sur le serveur discord, par ailleurs très masculine, peut donner des pistes d'interprétation: hormis l'influenceur confus Rachid Achachi et le président de l'association marocaine d'économie islamique Talal Lahlou, la plupart d'entre eux expriment des positions critiques de l'autoritarisme, en faveur des libertés individuelles, de la démocratie et, à des degrés divers, de davantage de redistribution sociale: plusieurs journalistes ayant connu la prison ou exilés - Omar Radi (ancien membre d'Attac Maroc, 4 ans de prison, officiellement pour «atteinte à la sureté extérieure et intérieure de l'État, viol et attentat à la pudeur» [12]), Tawfik Bouachrine (5 ans de prison, officiellement pour «agressions sexuelles»), Ahmed Benchemsi (fondateur de l'hebdomadaire Tel Quel et aujourd'hui directeur de plaidoyer de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord chez Human Rights Watch), Aboubakr Jamaï (fondateur de plusieurs médias, résidant à l'étranger) -, le socialiste Omar Balafrej, l'économiste de gauche Najib Akesbi (13), etc. Ces choix d'invités ont clivé au sein du mouvement et entraîné des départs, d'autant que certains propos tenus ont été jugés hostiles à la cause amazighe. Mais difficile, dans les conditions d'écriture de ce papier, d'y voir clair...

Une autre question qui se pose est le rapport à la monarchie. Dans sa dénonciation des collusions entre hommes politiques et monde des affaires, le mouvement GenZ 212 concentre tous ses griefs sur le Premier ministre, mais la fortune que la famille royale a pu amasser en captant diverses rentes est bien plus colossale. C'est aussi au palais que se définissent les grandes orientations économiques... En prévision du discours que le roi tient habituellement à l'ouverture de la session parlementaire, les animateurs du mouvement lui avait adressé une lettre ouverte - ils y déclarent avoir perdu confiance dans le gouvernement et les partis politiques, exigent la démission du gouvernement et réaffirment les revendications du mouvement, assorties d'un appel à «impliquer la jeunesse dans la prise de décision politique». Rituel obséquieux ou manière de responsabiliser le roi? Le discours du roi du 10 octobre (14), très attendu, et ses formules incantatoires - «Il ne devrait y avoir ni antinomie ni rivalité entre les grands projets nationaux et les programmes sociaux, tant que le but recherché est de développer le pays et d'améliorer les conditions de vie des citoyens, où qu'ils soient» - semblent avoir produit une certaine déception, si l'on en croit les discussions (sous couvert d'anonymat) sur le serveur. Il n'empêche que la dynamique a eu du mal à rebondir après cette échéance. Les rendez-vous quotidiens sont interrompus, au profit d'appels plus dispersés. Force est de constater que la critique de la monarchie continue de faire partie des lignes rouges du régime, aux côtés de la critique de l'Islam (15) et de la contestation de la souveraineté marocaine au Sahara occidental. Et le quadrillage du territoire national via le système des moqaddem, relais entre le pouvoir et les populations locales - qui a été renforcé lors de la colonisation française - permet la remontée d'informations au pouvoir central et la division ou le désamorçage de nombreuses mobilisations.

Même si le mouvement devait s'essouffler, et malgré toutes ses limites, il aura au moins eu le mérite d'écorner la carte postale et de fournir un espace d'expression et de discussion, ce qui n'est pas négligeable dans un contexte où les réseaux militants traditionnels sont affaiblis sous le poids de la répression, et où la mémoire des luttes passées ne se transmet que de façon fragmentaire.

D., le 20 octobre 2025

Notes
1. La répression judiciaire passant souvent par des moyens détournés, le prince Hicham, cousin du roi, vient de porter plainte contre lui pour diffamation: [https://www.yabiladi.com/articles/details/177031/moulay-hicham-annonce-poursuites-judiciaires.html]
2. +212 est l'indicatif téléphonique du Maroc
3. Le hirak a été déclenché en octobre 2016 à El Hoceima par la mort de Mohcine Friki, vendeur de poissons broyé dans la benne à ordures qui devait détruire sa marchandise, pêchée illégalement et confisquée par la police. Il était monté dans la benne pour empêcher la destruction de la marchandise. La police aurait alors mis en marche la machine... Se sont ensuivies des manifestations contre la violence policière et la hogra, auxquelles ont participé les habitants d'El Hoceïma et des villages environnants, hommes et femmes. Dans cette région brutalisée, marginalisée et discriminée depuis la période coloniale, les revendications mettaient en avant des revendications culturelles - accorder une plus grande place au tamazight - et socio-économiques - demandes d'investissements gouvernementaux dans les infrastructures et l'économie locales. La répression par les forces gouvernementales s'est intensifiée à partir de mai 2017 et les figures principales du mouvement ont été emprisonnées - la figure la plus connue, Nasser Zefzafi, a écopé de 20 ans de prison.
4. Jerada est une ancienne cité minière formée autour de l'extraction de charbon. La fermeture des mines industrielles en 1998 a laissé 9 000 ouvriers sur le carreau, et l'exploitation a continué de manière artisanale et clandestine, en l'absence de plan de reconversion de l'économie locale. Les «barons du charbon», élus locaux qui ont obtenu les permis d'exploitation à la fermeture de la mine, empochent les bénéfices et ne reversent qu'une part minime aux mineurs clandestins. La mort de deux mineurs, noyés dans une galerie fin 2017, a donné un nouveau souffle à des manifestations contre les prix de l'électricité et de l'eau. Les autorités ont répondu au mouvement par des annonces de plan d'urgence pour la ville, prévoyant notamment l'organisation des mineurs artisanaux en coopérative. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
5. Certains en viennent à s'immoler par le feu lorsqu'ils ne parviennent pas à trouver de quoi subvenir aux besoins de leur famille, ou lorsqu'ils se font expulser de leurs logements.
6. De 500 000 dollars à son arrivée au pouvoir, la fortune royale serait montée à 5,7 milliards en 2015 (dernier montant connu): https://www.lemonde.fr/series-d-ete...
7. L'association marocaine des droits humains a tenté d'assurer un suivi des arrestations à partir des informations de chacune de ses sections. [https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2025/08/26/mohammed-vi-le-monarque-des-reformes-inachevees_6635772_3451060.html]
8. https://telquel.ma/instant-t/2025/1...
9. Fait notable, les mineurs ont été particulièrement nombreux à être arrêtés dans ces protestations, y compris des enfants.
10. Annonce du 30 septembre sur le serveur discord.
11. Annonce du 3 octobre.
12. Après un an de détention préventive, il a été condamné à 6 ans de prison en 2021, selon toute vraisemblance pour le museler et faire un exemple, alors qu'il enquêtait trop près des affaires royales.
13. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
14. Chaque année, le roi prononce un discours à l'occasion de l'ouverture de la session parlementaire. A l'occasion, on fait venir des centaines de bus des campagnes environnantes pour mettre en scène la foule venue l'écouter...
15. Par exemple, Ibtissame Lachgar a été condamnée à trente mois de prison ferme pour un post sur les réseaux sociaux où elle posait avec un T-shirt «Allah is lesbian». [https://www.france24.com/fr/afrique/20251006-maroc-peine-de-prison-confirmee-militante-feministe-ibtissame-lachgar-blaspheme]

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4558
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