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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - «Moins de stades, plus d'hôpitaux»: le mouvement GenZ 212 aux prises avec un Maroc fracturé
Date
Sat, 8 Nov 2025 08:24:57 +0000
Après le Népal dès le 8 septembre, le Pérou à partir du 20 et Madagascar
après le 25, c'est au Maroc qu'un mouvement se revendiquant de la
génération Z (les personnes nées entre la fin des années 1990 et le
début des années 2010) s'est enclenché le 27 septembre. L'appel à
manifester avait été lancé sur le serveur discord GenZ 212, créé une
dizaine de jours auparavant, pour une réforme des services de santé et
d'éducation publiques. Le mouvement lève le voile sur les contradictions
d'un modèle économique basé sur les grands projets et les grands
événements tels que la Coupe du monde de football. Il se heurte
néanmoins à des limites bien réelles et aux lignes rouges d'un régime
autoritaire. ---- ++++ "Note: cet article a été rédigé à distance, sans
observation directe des mobilisations, sur la base d'un suivi de la
presse, d'observations antérieures et de quelques discussions avec des
amis, militants et chercheurs en sciences sociales. " ++++
L'élément déclencheur: un scandale sanitaire à Agadir, fief du Premier
ministre
En aout dernier, à l'hôpital Hassan II d'Agadir, huit femmes sont mortes
en l'espace de dix jours après avoir accouché par césarienne. Cet
hôpital, sous-équipé, sous-doté en personnel, sous-approvisionné en
médicaments et à l'hygiène déplorable, est souvent comparé à une morgue.
Le centre hospitalier universitaire destiné à prendre le relais pour la
région est en chantier depuis quasiment dix ans, mais la priorité semble
avoir été donnée à la rénovation du stade de foot de la ville: le Maroc
va accueillir la Coupe d'Afrique des nations en décembre-janvier
prochain, et la Coupe du monde en 2030 (conjointement avec l'Espagne et
le Portugal)... «La santé d'abord! Nous ne voulons pas de la Coupe du
monde», pouvait-on entendre dans les manifestations qui se sont
organisées à Agadir au courant du mois de septembre, à la suite de
l'appel à rassemblement d'un «youtubeur», Mohamed Reda Taoujni (1). Des
associations locales se sont jointes au mouvement, et l'affaire a
progressivement acquis un écho national. Il faut dire que le maire de la
ville d'Agadir n'est autre qu'Aziz Akhannouch, le Premier ministre, qui
fait partie des plus grosses fortunes du Maroc (1,5 milliard de
dollars). Détenteur de sociétés dans les secteurs du pétrole, de
l'immobilier, du tourisme et des médias, il est régulièrement soupçonné
de favoritisme et de conflit d'intérêts dans sa gestion des affaires
locales et nationales, notamment en ce qui concerne l'attribution des
marchés publics.
Dans ce contexte déjà explosif, un premier appel à tenir les 27 et 28
septembre des «marches pacifiques» pour l'amélioration des systèmes de
santé et d'éducation a été diffusé sur Instagram, TikTok et Telegram à
partir de la mi-septembre par le groupe Moroccan Youth Voice. Ce dernier
s'est présenté comme un groupe de jeunes peu expérimentés, se tenant à
distance des partis politiques et des organisations instituées. S'il a
été tenté de faire marche arrière à la suite d'intimidations policières,
l'appel a été repris sur le serveur discord nouvellement créé GenZ212
(2), qui a rapidement compté plusieurs milliers de membres. Les
administrateurs de GenZ212 l'ont aussi relayé sur Facebook, X, Instagram
et Youtube. Originellement utilisée par les gamers, la plateforme
discord est organisée en serveurs que n'importe qui peut créer et
administrer, en cooptant par la suite d'autres membres pour tenir les
rôles d'admin, de modérateur, etc. Il est aussi assez aisé d'organiser
des sondages, c'est d'ailleurs ainsi que la nouvelle Première ministre
du Népal, Sushila Karki, a été élue par 200 000 personnes après la chute
du gouvernement mi-septembre.
Une internationale de la GenZ?
La succession de mobilisations se revendiquant de la GenZ aux quatre
coins du monde (mais surtout dans des pays à la démographie jeune,
occupant des places plutôt dominées dans les chaînes de valeur
mondiales, marqués par une concentration des richesses aux mains d'un
petit nombre, etc.) ne laisse pas d'impressionner: on entend parler de
«vague», d'«effet domino», voire d'un seul mouvement GenZ qui aurait
pris le drapeau pirate de Luffy, héros du manga One Piece, pour emblème.
Les circulations de symboles, de modes organisationnels et de postures à
travers des pays aussi éloignés témoignent de la diffusion des moyens de
communication numériques, de leur capacité à infléchir les répertoires
d'action et des possibilités d'inspiration mutuelle ouvertes par la
circulation de l'information.
Mais les animateurs des mouvements formulent des demandes par rapport à
des enjeux propres à chaque pays et les contextes nationaux apparaissent
déterminants dans les modes d'action utilisés, les dynamiques des
séquences protestataires et leurs débouchés. La révolte de la «GenZ»
népalaise a été déclenchée par la décision du gouvernement d'interdire
les réseaux sociaux afin de mettre un terme aux critiques du train de
vie des «nepo kids», les enfants des hommes politiques, et de la
corruption. Face à une répression sanglante, elle s'est intensifiée et
est parvenue à renverser le gouvernement très rapidement. Les groupes de
jeunes qui sont sortis dans la rue au Pérou en septembre protestaient au
départ contre une réforme des retraites défavorable aux travailleurs
indépendants, avant que la contestation ne déborde sur un ras-le-bol
plus général contre le gouvernement, la crise économique,
l'insécurité... Dans la nuit du 9 octobre, le Parlement a destitué la
Présidente Dina Boluarte pour essayer de calmer la révolte. A
Madagascar, c'est la question des coupures d'eau et d'électricité qui a
mobilisé au départ, adossée à la remise en cause des inégalités et à la
dénonciation de la corruption de l'administration du Président
Rajoelina. Ce dernier a fui son pays à bord d'un avion militaire
français le 13 octobre, alors que le Capsat, une branche de l'armée,
prenait le pouvoir tout en «laissant l'Assemblée nationale travailler».
Au Maroc, le mouvement GenZ 212 s'ancre bien dans la trajectoire
politique nationale marocaine. Il s'inscrit dans une certaine continuité
avec les mouvements passés. Il a hérité de certains des slogans du
Mouvement du 20 février 2011 (M20F, déclinaison marocaine du «printemps
arabe»), comme «Travail, dignité, justice sociale» et a des points
communs avec lui, comme un usage intense des réseaux sociaux et un
caractère jeune et national (même si le M20F mettait davantage l'accent
sur la question de la démocratie et rassemblait plus ouvertement des
membres affiliés à des partis et des organisations). La focalisation du
mouvement GENZ 212 sur les enjeux des services et politiques publics et
les inégalités rappelle aussi les mouvements plus récents qui se sont
déployés dans certaines régions, comme le hirak (mouvement) du Rif en
2016-2017 (3), ou encore celui de Jerada dans l'Oriental (2017-2018)
(4). Le Mouvement met l'accent sur les déficiences des politiques
publiques - et notamment le manque de moyens dans la santé et
l'éducation publiques (sachant que les politiques ont largement favorisé
le privé dans ces secteurs) - mais souligne aussi en filigrane les ratés
de l'insertion de l'économie nationale au capitalisme mondialisé.
Un Maroc à deux, voire dix vitesses
Depuis une vingtaine d'années, les chantiers sont nombreux au Maroc: des
ports, des usines (production automobile, aéronautique, engrais
phosphatés), des centrales solaires géantes (Noor à Ouarzazate), des
gares, des lignes de TGV (Tanger-Marrakech en 2 h 40), des unités de
dessalement d'eau de mer sortent de terre à un rythme soutenu, pour le
grand bonheur des grands groupes internationaux impliqués, des
capitalistes de connivence nationaux et des agences d'intérim. Le Maroc
enchaîne les stratégies industrielles conseillées par des cabinets du
type McKinsey - plans et programmes d'«émergence», d'«accélération», de
«relance industrielle»... - qui reposent sur de grands projets
infrastructurels et sur la création de pôles tournés vers les marchés
extérieurs visant à attirer des investissements directs étrangers (IDE).
Le plus emblématique est probablement la zone de Tanger Med, dédiée aux
secteurs de l'automobile, l'aéronautique, la logistique, le textile. Les
approches les plus récentes cherchent à pallier certaines limites des
stratégies antérieures - la faiblesse du marché intérieur, le
développement industriel en silos - en évoquant par exemple le projet de
créer des «écosystèmes industriels» capables d'inclure davantage de PME
dans ces grands projets.
Mais ces orientations structurantes génèrent des contradictions
profondes par rapport à l'objectif affiché du «développement» du pays.
Pour séduire les investisseurs internationaux, le Maroc mise sur
l'«avantage comparatif» de la disponibilité d'une main-d'oeuvre bon
marché, si possible pas trop revendicative. Les salaires restent donc
très bas. La précarité du travail (sous statut légal ou à divers degrés
d'informalité), mais aussi la mise en place du dialogue social avec les
multiples syndicats permettent de mater assez largement la
conflictualité ouvrière, d'autant qu'il existe plusieurs millions de
travailleurs surnuméraires. Par ailleurs, les investissements et les
grandes infrastructures se concentrent sur la façade littorale et les
écarts se creusent avec les territoires périphériques, à plusieurs
niveaux d'échelle.
Dans le domaine agricole, le plan Maroc vert lancé à la fin des années
2000 a conforté un modèle productiviste, axé sur la «grande ferme» et
les grands exploitants, aux dépens de l'agriculture familiale pourtant
dominante en nombre d'exploitants. Les réserves en eau qui n'ont pas été
mises à sec par le changement climatique servent à arroser des fraises,
des tomates, des pastèques destinées à l'exportation (ou à remplir les
piscines des touristes). Ce plan comportait certes un second pilier
«solidaire», comme pour gérer les dégâts entraînés par cette politique
productiviste sur les exploitations peu «compétitives». Mais les
conséquences sont là: la population active agricole est passée de 39 % à
26 % entre 2014 et 2024, d'après les données du recensement du
Haut-Commissariat au plan. Les populations rurales viennent gonfler les
franges urbaines des villes, en se trouvant souvent dans des situations
désespérées (5).
Au milieu de tous ces chantiers, le roi Mohammed VI n'a cessé de
s'enrichir, en multipliant par 1 000 (au minimum) la fortune de son père
Hassan II (6), grâce à la holding royale Al Mada (banque, assurance,
télécommunication, distribution, immobilier, matériaux de construction,
mines et énergie, agroalimentaire...). Mais il a su se dépeindre comme
un ennemi de la «pauvreté» en lançant en 2005 l'Initiative nationale de
développement humain (INDH). Ce programme, dont les fonds importants ont
été sans cesse reconduits depuis, est censé servir à réaliser des
équipements de base et encourager des «activités génératrices de
revenus» pour les catégories sociales «vulnérables», tout cela de
manière «participative» et en partenariat avec le secteur privé et la
«société civile» (soit en parfaite harmonie avec les canons
néolibéraux). Les «femmes rurales» sont donc encouragées à s'organiser
en coopératives (sur lesquelles elles ont en réalité peu de pouvoir
décisionnel) et les jeunes à devenir auto-entrepreneurs. Au passage,
l'INDH permet aussi de renforcer l'autorité des gouverneurs de province
et les réseaux de clientèle locaux...
++++
Balade à Rabat, «ville lumière» au vernis fissuré
Difficile de prendre au sérieux le stress hydrique lorsque l'on admire
les pelouses verdoyantes qui bordent les routes de Rabat les plus
empruntées par les SUV des cadres et les bus de touristes (certes peu
nombreux quand on compare à Marrakech et Agadir). Des hommes en tenue de
travail à l'effigie des entreprises contractantes les arrosent en
continu, même à midi sous le cagnard. Les déchets des quartiers aisés
sont ramassés par des camions-poubelles portant l'inscription «Rabat
ville lumière», qu'on retrouve sur les panneaux des nombreux chantiers
de la capitale. Dans ces mêmes quartiers, les balayeurs traquent le
moindre mégot, la moindre feuille morte. Ils font partie du décor pour
les cadres supérieurs en costume-cravate qui arpentent leur terrain de
jeu tels des cow-boys. L'attention à la propreté se trouve renforcée
lorsque s'annonce une sortie royale. Alors, sur le tracé du cortège, les
façades sont repeintes en blanc et des drapeaux marocains sont hissés
sur leurs pieux, et les forces de police sont encore plus nombreuses
qu'à l'accoutumée.
Mais ce visage du Maroc qui réussit a des allures de décor de
carton-pâte. Surplombant la vallée du Bouregreg, la tour Mohammed VI
doit incarner l'image d'une ville moderne du haut de ses 55 étages. Elle
attend toujours d'être inaugurée. Finalisé en 2021, le Grand Théâtre
dessiné par la «starchitecte» Zaha Hadid a bien fini par être inauguré
par la princesse Lalla Hasna et Brigitte Macron fin 2024 (1), mais
l'édifice n'a toujours pas accueilli de spectacle. A quelques
encablures, les fausses pierres des façades de la «marina» de Salé, qui
fait face à la kasbah des Oudayas, se décollent.
Qu'à cela ne tienne! Les opérations de requalification urbaine se
poursuivent. Dans les quartiers de l'Océan et El Akkari sur la corniche
face à l'Atlantique, les pelleteuses ont déjà détruit de nombreux
immeubles auparavant habités par des classes moyennes et populaires.
Pour l'État qui a acquis les terrains, il s'agit de redessiner la façade
littorale en prévision de la Coupe du monde de 2030 et de permettre la
construction d'immeubles de standing. Les habitants qui ont accepté le
relogement vont être envoyés à Tamesna, «ville [plus si] nouvelle» à 20
kilomètres de Rabat, quadrillée d'immeubles résidentiels, sous-équipée,
mal desservie en transports en commun, où on vit une «vie fantôme» (2).
Vu les prix stratosphériques de l'immobilier à l'achat comme à la
location (3) à Rabat, habiter au sein même de la capitale est de plus en
plus inaccessible, d'ailleurs celle-ci a perdu 11 % de sa population
entre les recensements de 2014 et 2024.
Notes de l'encadré:
1. L'inauguration a eu lieu à l'occasion de la visite de Macron, qui
mettait en scène la réconciliation entre les deux États après une
bouderie longue de plusieurs années, se traduisant notamment par la
signature de contrats juteux au Sahara occidental, dont Macron venait de
reconnaître la «marocanité», pour les institutions (AFD, Bpifrance) et
entreprises françaises (Engie, HDF Energy).
2. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
3. La location mensuelle d'un studio dans un des quartiers centraux
(Agdal, Hassan, etc.) dépasse facilement les 5 000 dirhams (un peu moins
de 500 euros) quand le salaire minimum interprofessionnel garanti (smig)
ne dépasse pas 2 800 dirhams.
++++
La dynamique de la mobilisation, entre répression, désir de
légitimation, clivage de classe et tentatives de cooptation
Revenons au mouvement GenZ 212. Dans un contexte national marqué par un
haut niveau de propagande, il a fait face à des attaques virulentes
avant même son émergence dans l'espace public. Cela a incité ses
animateurs à insister, dès le départ, sur leur pacifisme, leur
patriotisme, leur non-opposition au roi et au système monarchique «qui
garantit la stabilité du Maroc», distillant au passage quelques
invocations à la protection divine. L'appel à la première manifestation
le samedi 27 septembre diffusé sur le serveur discord rappelait, outre
les revendications de réformer la santé, l'éducation et de mettre un
terme à la corruption, les consignes de manifestation: respect des lois,
respect de la propriété privée, pas d'acte de vandalisme. Il annonçait
des lieux de manifestation dans l'essentiel des grandes villes du Maroc.
Dès cette première soirée, la police a dispersé les rassemblements et
des dizaines de manifestants se sont retrouvés en garde à vue, encore
plus nombreux le lendemain (7)... Ces tentatives d'étouffement de la
contestation l'ont en fait nourrie, avec un élargissement des villes
concernées. A partir du 30 septembre, les mobilisations ont tourné à
l'affrontement ouvert avec la police, voire à l'incendie de banques et
de supermarchés, dans les villes délaissées du Sud (Inezgane, Guelmin,
Aït Amira), du Rif et de l'Est (Errachidia, Oujda) et dans les quartiers
populaires des grandes villes. A Oujda, un camion de police a foncé sur
la foule et a blessé grièvement deux jeunes hommes le 30 septembre. La
nuit suivante, lors d'une tentative d'assaut d'une gendarmerie à Lqliâa
près d'Agadir, les gendarmes ont tiré à balles réelles et tué trois
hommes, invoquant après coup la «légitime défense». Mais cette version
semble peu crédible: un jeune diplômé en cinéma qui, d'après les dires,
se contentait de filmer la scène compte parmi les victimes (8). Si
l'essentiel des jeunes interpelés dans les rassemblements pacifiques des
centres-villes ont été relâchés sans aucune charge, certains jeunes
hommes majeurs ayant été arrêtés lors des émeutes (9) ont écopé de
lourdes peines de prison, allant jusqu'à 15 ans (et de nombreux
jugements restent en attente).
Dans leur quête de respectabilité, les animateurs de GenZ 212 ont eu
tendance à se désolidariser face au recours au registre émeutier par une
partie de la jeunesse populaire, en «regrettant la survenue d'actes de
vandalisme» (10), en se bornant dans plusieurs annonces à réclamer la
libération des personnes ayant manifesté «pacifiquement», en organisant
des campagnes pour nettoyer les dégâts des émeutes (11). Même s'ils ont
appelé à se vêtir de noir en signe de deuil après les trois morts à
Lqliâa, cette distanciation témoigne du poids du clivage de classe dans
la société marocaine, y compris au sein de la GenZ...
La répression des rassemblements pacifiques a fait évoluer les
revendications du collectif GenZ 212, en mettant à l'honneur la question
de la liberté d'expression et de manifestation, celle de la redevabilité
des hommes politiques corrompus, ainsi que la destitution du Premier
ministre Aziz Akhannouch et l'appel au boycott de ses entreprises,
surtout après que ce dernier s'est exprimé platement le 2 septembre en
disant son gouvernement prêt au dialogue, mais «dans le cadre des
institutions et des espaces publics». Ce jour-là, l'annonce des trois
morts de Lqliâa et la faiblesse de la réaction d'Akhannouch ont
constitué un point d'inflexion dans le traitement médiatique réservé au
mouvement. Les médias se sont défoulés contre le Premier ministre et son
bilan, et se sont mis à inviter des représentants de «la jeunesse» sur
leurs plateaux.
Questions ouvertes
Si le mouvement GenZ 212 se revendique à distance des organisations
politiques, il n'en est pas moins un espace de politisation où de jeunes
personnes font l'expérience de la délibération, du conflit, de la
confrontation avec la police et la justice, etc. En ce qui concerne les
tendances politiques possiblement représentées, la liste des invités à
intervenir en live sur le serveur discord, par ailleurs très masculine,
peut donner des pistes d'interprétation: hormis l'influenceur confus
Rachid Achachi et le président de l'association marocaine d'économie
islamique Talal Lahlou, la plupart d'entre eux expriment des positions
critiques de l'autoritarisme, en faveur des libertés individuelles, de
la démocratie et, à des degrés divers, de davantage de redistribution
sociale: plusieurs journalistes ayant connu la prison ou exilés - Omar
Radi (ancien membre d'Attac Maroc, 4 ans de prison, officiellement pour
«atteinte à la sureté extérieure et intérieure de l'État, viol et
attentat à la pudeur» [12]), Tawfik Bouachrine (5 ans de prison,
officiellement pour «agressions sexuelles»), Ahmed Benchemsi (fondateur
de l'hebdomadaire Tel Quel et aujourd'hui directeur de plaidoyer de la
division Moyen-Orient et Afrique du Nord chez Human Rights Watch),
Aboubakr Jamaï (fondateur de plusieurs médias, résidant à l'étranger) -,
le socialiste Omar Balafrej, l'économiste de gauche Najib Akesbi (13),
etc. Ces choix d'invités ont clivé au sein du mouvement et entraîné des
départs, d'autant que certains propos tenus ont été jugés hostiles à la
cause amazighe. Mais difficile, dans les conditions d'écriture de ce
papier, d'y voir clair...
Une autre question qui se pose est le rapport à la monarchie. Dans sa
dénonciation des collusions entre hommes politiques et monde des
affaires, le mouvement GenZ 212 concentre tous ses griefs sur le Premier
ministre, mais la fortune que la famille royale a pu amasser en captant
diverses rentes est bien plus colossale. C'est aussi au palais que se
définissent les grandes orientations économiques... En prévision du
discours que le roi tient habituellement à l'ouverture de la session
parlementaire, les animateurs du mouvement lui avait adressé une lettre
ouverte - ils y déclarent avoir perdu confiance dans le gouvernement et
les partis politiques, exigent la démission du gouvernement et
réaffirment les revendications du mouvement, assorties d'un appel à
«impliquer la jeunesse dans la prise de décision politique». Rituel
obséquieux ou manière de responsabiliser le roi? Le discours du roi du
10 octobre (14), très attendu, et ses formules incantatoires - «Il ne
devrait y avoir ni antinomie ni rivalité entre les grands projets
nationaux et les programmes sociaux, tant que le but recherché est de
développer le pays et d'améliorer les conditions de vie des citoyens, où
qu'ils soient» - semblent avoir produit une certaine déception, si l'on
en croit les discussions (sous couvert d'anonymat) sur le serveur. Il
n'empêche que la dynamique a eu du mal à rebondir après cette échéance.
Les rendez-vous quotidiens sont interrompus, au profit d'appels plus
dispersés. Force est de constater que la critique de la monarchie
continue de faire partie des lignes rouges du régime, aux côtés de la
critique de l'Islam (15) et de la contestation de la souveraineté
marocaine au Sahara occidental. Et le quadrillage du territoire national
via le système des moqaddem, relais entre le pouvoir et les populations
locales - qui a été renforcé lors de la colonisation française - permet
la remontée d'informations au pouvoir central et la division ou le
désamorçage de nombreuses mobilisations.
Même si le mouvement devait s'essouffler, et malgré toutes ses limites,
il aura au moins eu le mérite d'écorner la carte postale et de fournir
un espace d'expression et de discussion, ce qui n'est pas négligeable
dans un contexte où les réseaux militants traditionnels sont affaiblis
sous le poids de la répression, et où la mémoire des luttes passées ne
se transmet que de façon fragmentaire.
D., le 20 octobre 2025
Notes
1. La répression judiciaire passant souvent par des moyens détournés, le
prince Hicham, cousin du roi, vient de porter plainte contre lui pour
diffamation:
[https://www.yabiladi.com/articles/details/177031/moulay-hicham-annonce-poursuites-judiciaires.html]
2. +212 est l'indicatif téléphonique du Maroc
3. Le hirak a été déclenché en octobre 2016 à El Hoceima par la mort de
Mohcine Friki, vendeur de poissons broyé dans la benne à ordures qui
devait détruire sa marchandise, pêchée illégalement et confisquée par la
police. Il était monté dans la benne pour empêcher la destruction de la
marchandise. La police aurait alors mis en marche la machine... Se sont
ensuivies des manifestations contre la violence policière et la hogra,
auxquelles ont participé les habitants d'El Hoceïma et des villages
environnants, hommes et femmes. Dans cette région brutalisée,
marginalisée et discriminée depuis la période coloniale, les
revendications mettaient en avant des revendications culturelles -
accorder une plus grande place au tamazight - et socio-économiques -
demandes d'investissements gouvernementaux dans les infrastructures et
l'économie locales. La répression par les forces gouvernementales s'est
intensifiée à partir de mai 2017 et les figures principales du mouvement
ont été emprisonnées - la figure la plus connue, Nasser Zefzafi, a écopé
de 20 ans de prison.
4. Jerada est une ancienne cité minière formée autour de l'extraction de
charbon. La fermeture des mines industrielles en 1998 a laissé 9 000
ouvriers sur le carreau, et l'exploitation a continué de manière
artisanale et clandestine, en l'absence de plan de reconversion de
l'économie locale. Les «barons du charbon», élus locaux qui ont obtenu
les permis d'exploitation à la fermeture de la mine, empochent les
bénéfices et ne reversent qu'une part minime aux mineurs clandestins. La
mort de deux mineurs, noyés dans une galerie fin 2017, a donné un
nouveau souffle à des manifestations contre les prix de l'électricité et
de l'eau. Les autorités ont répondu au mouvement par des annonces de
plan d'urgence pour la ville, prévoyant notamment l'organisation des
mineurs artisanaux en coopérative. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
5. Certains en viennent à s'immoler par le feu lorsqu'ils ne parviennent
pas à trouver de quoi subvenir aux besoins de leur famille, ou
lorsqu'ils se font expulser de leurs logements.
6. De 500 000 dollars à son arrivée au pouvoir, la fortune royale serait
montée à 5,7 milliards en 2015 (dernier montant connu):
https://www.lemonde.fr/series-d-ete...
7. L'association marocaine des droits humains a tenté d'assurer un suivi
des arrestations à partir des informations de chacune de ses sections.
[https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2025/08/26/mohammed-vi-le-monarque-des-reformes-inachevees_6635772_3451060.html]
8. https://telquel.ma/instant-t/2025/1...
9. Fait notable, les mineurs ont été particulièrement nombreux à être
arrêtés dans ces protestations, y compris des enfants.
10. Annonce du 30 septembre sur le serveur discord.
11. Annonce du 3 octobre.
12. Après un an de détention préventive, il a été condamné à 6 ans de
prison en 2021, selon toute vraisemblance pour le museler et faire un
exemple, alors qu'il enquêtait trop près des affaires royales.
13. https://www.lemonde.fr/afrique/arti...
14. Chaque année, le roi prononce un discours à l'occasion de
l'ouverture de la session parlementaire. A l'occasion, on fait venir des
centaines de bus des campagnes environnantes pour mettre en scène la
foule venue l'écouter...
15. Par exemple, Ibtissame Lachgar a été condamnée à trente mois de
prison ferme pour un post sur les réseaux sociaux où elle posait avec un
T-shirt «Allah is lesbian».
[https://www.france24.com/fr/afrique/20251006-maroc-peine-de-prison-confirmee-militante-feministe-ibtissame-lachgar-blaspheme]
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4558
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