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(fr) Alternative Libertaire #365 (UCL) - Octobre-novembre 2005: La révolte des quartiers populaires
Date
Fri, 7 Nov 2025 07:43:14 +0000
En 2005, 400quartiers populaires explosaient dans toute la France durant
trois semaines et devenaient un sujet politique à part entière. Dix-sept
ans plus tard, de nouvelles révoltes ont lieu après la mort de Nahel
dans un contexte où les luttes, comme leur répression, ont progressé.
Entre contradictions internes aux classes populaires, à la gauche et aux
mouvements de l'immigration, retour sur les difficiles stratégies de
construction d'un mouvement de masse. ---- La jeunesse dite «issue de
l'immigration» et des quartiers populaires a eu de nombreux actes de
naissance politique amenant une nouvelle génération de militantes et
militants sur le devant de la scène. Le premier a été celui des Marches
pour l'égalité de 1983, qui succèdent aux premières révoltes dites
urbaines, les «rodéos des Minguettes» de 1981. Récupérées par SOS
racisme et le clientélisme municipal, de nouvelles vagues de révoltes
ont eu lieu entre 1990 et 2005. De nombreuses mobilisations des
populations issues de la colonisation auront lieu (sur la mémoire
coloniale, contre la double peine, pour la Palestine, productions
intellectuelles et artistiques...). Politiquement, des organisations
autonomes ont émergé comme le Mouvement de l'immigration et des
banlieues (MIB), posant la question du continuum colonial, repris en
2005 par l'appel des Indigènes de la république. Ce dernier est lui-même
une réponse aux réactions idéologiques qui accompagneront ces
ébranlements de l'ordre symbolique colonial: la loi sur le voile de 2004
qui divisera profondément la gauche, et la loi sur le «rôle positif» de
la colonisation.
Le déroulé des révoltes et ses conséquences politiques
La réaction sécuritaire avait, elle, débuté en 2002 avec Nicolas Sarkozy
nommé une première fois au ministère de l'Intérieur et qui instaure la
«tolérance zéro».
Renommé ministre de l'Intérieur en 2005 et motivé par ses ambitions
présidentialistes, plusieurs de ses propos publics méprisants feront
monter la tension, comme ceux parlant de nettoyer la cité des 4 000 au
karcher en juillet 2005 [1]. Sa venue sur la dalle d'Argenteuil, hué par
les habitantes et habitants et où il déclare «vous en avez assez de
cette bande de racailles, on va vous en débarrasser» a lieu la veille de
la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois. Électrocutés dans un
transformateur EDF en tentant de fuir la police, Sarkozy les accuse de
cambriolage sur un chantier.
Trois jours d'émeutes s'en suivent, puis une marche blanche semble
calmer les choses. Mais tout est relancé par une grenade de police
lancée dans une mosquée durant la prière, remettant le feu aux poudres,
et voyant les révoltes s'étendre aux quartiers d'à côté, de Montfermeil,
de Chelles dans le 77, et les jours suivants à tout le 93. La semaine
d'après, c'est toute l'Île-de-France qui s'enflamme, puis l'émeute
s'étend à toute la France, exprimant la reconnaissance d'une condition
commune. Parmi les cibles visées, outre la police et les institutions
étatiques ou municipales, seront notamment visées des entreprises et des
écoles, lieux cristallisant les humiliations et le rejet. En parallèle à
l'émeute, une prise de parole est arrachée à travers une ébullition de
réunions associatives et de prises d'expression publique des jeunes et
des habitantes et habitants au travers des médias qui ne se déplacent
que lorsque ça brule. Elles et ils y exposent les problèmes des
relations avec la police, le poids des discriminations, de ne pas être
considéré·es comme Françaises et Français (plusieurs jeunes présentent
leurs cartes d'identités à la télé) et plus généralement les conditions
sociales de vie et de pauvreté dans le quartier. Mais afin de contourner
les explications sociales de la révolte, les explications culturalistes
iront de bon train, mettant la responsabilité sur les familles, le rap,
les islamistes, les dealers et... la polygamie! De Villepin, alors
Premier ministre déclarera l'état d'urgence le 7novembre, mesure
coloniale datant de la guerre d'Algérie. Jusqu'à cette annonce,
l'ensemble de la gauche et les syndicats resteront silencieux.
15 ans de mutation politique à gauche
La révolte survient entre l'importante mobilisation lycéenne contre la
loi Fillon, et le mouvement d'opposition à ce qui sera la réponse à la
révolte par Dominique De Villepin, le contrat première embauche (CPE) et
la loi égalité des chances.
Le mouvement anti-CPE verra apparaître des divisions entre les jeunesses
et la difficile jonction des révoltes, divisions instrumentalisées par
l'État [2], et qui verra des pratiques discriminatoires se faire jour de
la part des services d'ordre (SO) des grosses organisations étudiantes
comme l'UNEF, reflétant le phénomène d'exclusion de la jeunesse des
cités assimilée en bloc à des bandes violentes [3]. De cette phase
globale de révolte de la jeunesse va toutefois émerger les années
suivantes une nouvelle génération militante, issue des deux jeunesses et
soucieuse de dépasser ces divisions par la prise en compte de la
question du racisme colonial. De nombreux mouvements et thématiques vont
bousculer la gauche durant 15ans (mobilisations contre l'islamophobie,
contre les violences policières avec le comité Adama, emparement des
outils des réseaux sociaux pour parler des problématiques racistes,
sexistes, historiques etc). À travers les tentatives d'alliance avec les
Gilets jaunes et la mobilisation pour George Floyd, la question des
violences policières deviendra inévitable, même si en parallèle, une
partie de la gauche se joindra à des manifestations de soutien à la
police, dans le mouvement contraire de la réaction. En effet, depuis les
années Sarkozy et le processus de fascisation qu'il a entamé, la
criminalisation des habitantes et habitants des quartiers populaires
aura été un acharnement constant, de Zemmour au Printemps républicain.
Une grande partie de la gauche, perméable à ces discours, ne se
mobilisera pas en 2021 contre la loi Séparatisme.
Les révoltes pour Nahel en 2023
La mort de Nahel, qui voit à nouveau une révolte de la jeunesse
populaire s'emparer de tout le pays, refera surgir les quartiers
populaires comme sujet politique. On constatera alors les fruits des
batailles politiques engagées les années précédentes lorsque LFI et la
CGT s'afficheront en soutien à la révolte, appelant non pas au calme,
mais à la justice. Contrairement à 2005, la jeunesse révoltée ne se
retrouvera pas complètement isolée politiquement [4]. Enterrer la
question des violences policières n'est plus possible et des
mobilisations auront lieu à Nanterre, puis dans toute la France les
semaines suivantes. Une journée de mobilisation est appelée par nombre
d'organisations du mouvement social le 23septembre réunissant 30
000personnes dans tout le pays, avec pour la première fois une
plateforme revendicative large [5] et la convergence de nombreux
mouvements, associations et syndicats. Mais après une journée de
mobilisation, rien n'a lieu derrière, aucune volonté de pérenniser ce
cadre... Pourquoi est-il si compliqué de construire un mouvement des
quartiers populaires dont les revendications devraient pourtant faire
unité? [6]
Les évolutions de LFI, que ce soit sur les violences policières,
l'islamophobie ou la Palestine sont le résultat de cette décennie de
bataille politique menée par la génération 2005-2006, véritable acquis
du rapport de force. Les stratégies des mouvements de l'immigration, si
tous se réclament de l'autonomie, divergent: le poids de la répression
et de la réaction conduit plusieurs militantes, militants et mouvements
à faire un bout de chemin avec LFI, d'autres à obtenir des élu·es
issu·es de quartiers aux différentes échéances électorales pour garantir
une autonomie et ne pas être juste des rabatteurs de voix. Mais ces
stratégies risquent de faire passer au second plan les mobilisations à
la base, avec le risque de retourner dans des rapports clientélistes.
Rappelons que sans mobilisation et rapports de force sur le terrain,
nombre de revendications ne verront pas le jour, élu·es ou pas.
Des contradictions de classe
Le sujet politique des quartiers populaires peut être nommé ainsi: c'est
celui de la couche du prolétariat non protégée, précarisée, paupérisée
et culturalisée, car majoritairement racisée et statutairement divisée
dans sa racisation. Subissant conjointement tous les rapports de
domination, d'exploitation et différentes formes d'entrave à l'accès aux
droits (logement, santé), les destructions des services publics, 30ans
de restructuration néolibérale fermant nombres d'usines et détruisant
les solidarités ouvrières qui vont avec, apparaissent chez les
habitantes et habitants de ces quartiers des recours à d'autres formes
de solidarité ou d'économie (religieuse ou communautaire, deal, etc.).
Elles et ils sont pour cela sujets à des stigmatisations, des violences
policières systémiques (guerre à la drogue et au terrorisme, chasse aux
migrantes et migrants...) et d'incarcérations, car désigné·es comme
ennemi·es intérieur·es. Populations parfois sensibles à des questions
internationales comme la Palestine, elles et ils sont soumises et soumis
à des injonctions à la loyauté nationale, à l'intégration, tout en étant
discriminé·es. Un tel niveau de contradictions matérielles et
idéologiques ne peut que conduire à des révoltes. Mais que ce soit de la
part du MIB il y a 20ans ou du Front uni des immigrations et des
quartiers populaires (FUIQP) créé en 2011 à Créteil, qui ont tenté ces
dernières années d'organiser ces populations, aucun mouvement n'a réussi
à se lever à une échelle de masse.
Entre les deux révoltes, les grèves des sans-papiers, les mobilisations
des chauffeuses et chauffeurs Uber, des femmes de chambre, des
cheminotes et cheminots et des éboueuses et éboueurs durant les
retraites et leur visibilité dans les secteurs essentiels de l'économie
durant le covid, ont aussi rappelé que les habitants et habitantes de
ces quartiers sont des travailleuses et des travailleurs, quand on
voulait les stigmatiser comme «lumpenproletatriat», «voyous»,
«profiteurs»! Mais dont les problématiques vont au-delà du lieu de
travail, ce qui exige un sursaut syndical. Si on veut casser les
divisions construites dans le salariat, entre classe ouvrière et classe
moyenne doublées du clivage raciste, il faut déjà constater les effets
de ces divisions: intérêts des salarié·es protégé·es et cadres, petits
propriétaires, parfois sur-représenté·es dans les syndicats au postes de
direction ou d'animation, dont les intérêts, le vécu quotidien et
l'histoire divergent de façon importante de ceux des travailleuses et
travailleurs des quartiers populaires où beaucoup sont précaires,
chômeuses, chômeurs, intérimaires, ubérisé·es, discriminé·es où dans des
branches professionnelles où le syndicalisme touche peu voire pas du
tout. Des campagnes comme «Au travail et partout ailleurs, détruisons le
système raciste» menée par l'Union syndicale solidaires vont dans le bon
sens, il s'agit d'aller plus loin.
Tout un front à reconstruire
On le voit, en 40ans, les révoltes dites urbaines dont 2005 a été l'acmé
ont été concomitantes à des constructions politiques, et à un rapport au
reste du mouvement social et à la gauche ayant une histoire. La facilité
des stratégies électorales est aussi la conséquence de la difficulté
pour les militantes et militants de quartiers de s'unir pour massifier
un mouvement à la base et trouver des moyens de pression qui ne soit pas
criminalisés. Il s'agirait de reconstruire un front revendicatif social
unitaire et intersectionnel comme celui débuté pour la manifestation du
23septembre 2023, ayant un pied sur les lieux de travail et l'autre dans
les quartiers populaires. Sans fétichiser un pseudo «sujet
révolutionnaire émeutier» comme parfois on le voit, les révolutionnaires
doivent favoriser la création d'espace de convergence et de
contre-pouvoirs pérennisés, favorisant l'invitation en masse de la
colère des habitantes et habitants autrement que lors d'épisodes
émeutiers mobilisant essentiellement les très jeunes. Les
révolutionnaires doivent contribuer à faire gagner leurs revendications
globales et faire cesser qu'elles soient perçues avec méfiance et comme
non centrales par la gauche et les syndicats, sans quoi aucun recul du
fascisme et aucune transformation sociale ne sera possible.
Nicolas Pasadena (commission Antiracisme de l'UCL)
++++
CHRONOLOGIE
1981 «rodéos des Minguettes» à Vénissieux, puis dans le reste de la
banlieue lyonnaise.
AUTOMNE 1983 Marches pour l'égalité et contre le racisme, acte de
naissance politique de la jeunesse «issue de l'immigration», suivies un
an plus tard de «Convergence 84»: création d'SOS Racisme, les Marches
seront ethnicisées et rebaptisées «marches des beurs».
1990-1991 nouvelles révoltes à Vaulx-en-Velin à la suite de la mort de
Thomas Claudio, puis à Manthes-la-Jolie à la suite de la mort de Aissa
Ihich et Youssef Khaif, les policiers ne sont condamnés qu'à du sursis.
1994-1995 révolte dans le 18e arrondissement de Paris à la suite de la
mort dans un commissariat de Makomé Mbowolé, tué à bout portant. Ces
événements inspireront le film La Haine de Mathieu Kassovitz, provoquant
l'ire des syndicats de Police. Création du Mouvement de l'immigration et
des banlieues (MIB).
1997 ET 2002 révoltes à Dammarie-les-Lys (77) à la suite de la mort
d'Abdelkader Bouziane (1997) et Mohammed Berrichi (2002), création de
l'association Bouge qui bouge, qui mènera une longue lutte pour la
vérité et la justice et subira un harcèlement politique local.
11 MAI 1998 loi Chevènement anti-immigration.
2002-2004 campagne «Justice en banlieue» initiée par le MIB.
PRINTEMPS 2005 mouvement contre la loi Fillon, appel des Indigènes de la
République, massivement signé.
DU 27 OCTOBRE AU 15 NOVEMBRE 2005 révoltes des quartiers populaires,
touchant 400 quartiers, proclamation de l'état d'urgence le 7 novembre.
PRINTEMPS 2006 mouvement anti-CPE et contre la loi Égalité des chances.
2007-2017 de nombreuses révoltes: Villiers-le-Bel suite à la mort de
Mushim et Lakhamy (2007), à Grenoble suite à la mort de Karim Boudouda
(2011), à Beaumont-sur-Oise suite à la mort d'Adama Traoré (2016), à
Aulnay suite à l'agression policière de Théo Luaka (2017) et révolte à
Bobigny lors d'un rassemblement de soutien le 11 février.
2018 mouvement des Gilet jaunes, prise de conscience que les violences
policières acceptées dans les quartiers populaires s'étendent au reste
de la population.
2018 mort de Nahel Merzouk, suivie de 11 jours de révoltes dans les
quartiers populaires de toute la France.
Notes:
[1] Relevons aussi que, lors de l'incendie du boulevard Vincent Auriol
dans la nuit du 25 au 26aout 2005 qui fera 17morts, il avait demandé si
les résidents étrangers de l'immeuble étaient en situation régulière...
[2] À la fois pour justifier le CPE comme moindre mal pour les jeunes
des quartiers en opposition à une jeunesse qui serait privilégiée, puis
suite aux violences de la fin de manifestation aux Invalides le 24mars,
opposition entre une jeunesse blanche manifestant de façon bon enfant et
des « voyous » qui seraient « racistes anti-blancs »...
[3] Collectif, Université sous Tensions, Syllepses, 2011.
[4] « Révoltes urbaines, les quartiers populaires sur le devant de la
scène », Alternative libertaire n°341, septembre 2023.
[5] « Appel à la marche unitaire du 23 septembre: Pour la fin du racisme
systémique, des violences policières, pour la justice sociale et les
libertés publiques », communiqué unitaire du 23septembre 2023.
[6] Voir les articles « Violence sociale: qui sème la misère »,
Alternative libertaire n°146, décembre 2005, et « Cinq ans après les
révoltes, qu'est ce qui a changé ? », Alternative libertaire n°201,
décembre 2010.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Octobre-novembre-2005-La-revolte-des-quartiers-populaires
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