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(fr) Anarchosyndicalisme! n°193 (CNT-AIT) - Action directe contre représentation
Date
Mon, 3 Nov 2025 18:03:22 +0000
Il y a plus de quarantecinq siècles, les milliers (voire dizaine de
milliers) de travailleurs œuvrant à la construction de la gigantesque
pyramide de Khéops en Égypte ont, un beau jour, décidés collectivement
d’arrêter de travailler. ---- Cette grève, la première dont on a un
témoignage grâce à un scribe, allait durer plusieurs mois et se terminer
par la victoire des grévistes. Le témoignage de ce scribe est précieux,
car il nous prouve : ---- * D’abord, si besoin était, que la lutte
contre l’exploitation et la domination est de tous les temps et de tous
les lieux. ---- * Ensuite que même dans ces temps très anciens, des
travailleurs étaient conscients du caractère injuste de la domination et
de l’exploitation qu’ils subissaient, ---- * qu’ils étaient conscients
d’avoir des intérêts communs et donc d’appartenir à une même classe
opposée à celle des maîtres qui les exploitaient.
* Et enfin qu’ils connaissaient la puissance de l’action collective
(leur solidarité étant leur seule force).
C’est parce qu’ils avaient intégré ces savoirs qu’ils se sont lancés
dans une lutte d’action directe, c’est-à-dire sans intermédiaire.
L’histoire est pleine de mouvements collectifs d’esclaves, de
travailleurs, d’artisans, d’ouvriers, de paysans qui se sont levés pour
dénoncer l’exploitation dont ils étaient victimes, qui a un moment donné
ont collectivement décidé de ne plus subir, et qui par l’action directe,
sans intermédiaire ont tenté de renverser l’ordre établi (Révoltes,
révolutions, sabotages).
Par ce qu’ils menaçaient l’ordre établi, l’État a depuis toujours essayé
de prévenir ces mouvements, soit en fabriquant le consentement des
classes exploitées (rôle de la religion), soit en encadrant ou en
interdisant toute forme d’association (ex. loi Le Chapellier), soit en
réprimant avec la plus extrême férocité tous les mouvements de révolte.
Au début du XIXe siècle, révolution industrielle oblige, la population
ouvrière, surexploitée et misérable, employée dans les industries, s’est
accrue prodigieusement. Du coup, les révoltes ouvrières se sont
multipliées et les travailleurs ont commencé à s’organiser alors que du
fait de la laïcisation de la société, les institutions chargées de la
fabrique du consentement étaient moins efficaces ; du coup l’État a dû
envisager de nouvelles méthodes pour maintenir la domination de la
bourgeoisie : les premières lois sociales ont été promulguées.
En 1864, à Londres, des ouvriers de plusieurs pays vont créer la
première Internationale Ouvrière. Les statuts provisoires de cette
association (écrits par Marx ; ils deviendront définitifs en 1871)
affirment que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes », mais dans l’article 7 de ces statuts, on lit
que « dans sa lutte contre le pouvoir uni des classes possédantes, le
prolétariat ne peut agir en tant que classe, qu’en se constituant
lui-même en parti politique distinct et opposé à tous les anciens partis
politiques créés par les classes possédantes » et plus loin « la
conquête du pouvoir politique est devenu le grand devoir du prolétariat ».
Ainsi, à côté de l’action directe, mode d’action jusqu’alors unique du
prolétariat pour se défendre et faire aboutir ses revendications, Marx
lance le prolétariat dans l’action politique, dans la conquête de
l’appareil d’état : le but du prolétariat va être de conquérir le
pouvoir pour établir son état dirigé par ses représentants. Pour Marx,
en effet, l’état est un simple instrument au service de la classe
dirigeante ; il suffit donc que le prolétariat s’empare de l’état et
devienne ainsi la classe dominante pour imposer sa politique qui à terme
aboutira àl’abolition des classes.
Peu importe d’ailleurs la méthode utilisée (élections, coup d’État ou
révolution), l’essentiel est une fois parvenu au pouvoir de ne plus le
lâcher, ce qu’Engels (approuvé par Marx) appellera « imposer la
dictature du prolétariat ». Ce choix de Marx de privilégier la lutte
pour faire élire des représentants en lieu et place de l’action directe
ne peut se comprendre que si l’on prend en compte le fait que pour Marx,
les contradictions internes au système économique capitaliste impliquent
nécessairement son effondrement à terme.
La lutte contre le système capitaliste ne peut que hâter la survenue de
son effondrement qui de toute façon est inéluctable, la mise au second
plan de l’action directe est donc de peu d’importance.
À l’inverse, pour les anarchistes et en particulier Bakounine, l’état
n’est pas qu’un instrument au service d’un système de domination, il est
par nature domination, et dès qu’il y a un état, il y a domination d’une
minorité sur le reste de la société. L’état est nécessaire au
fonctionnement d’une société divisée en classes antagonistes et une
société divisée en classes opposées a impérativement besoin d’un état
pour exister. L’un ne va pas sans l’autre. Pour les anarchistes, la
seule arme dont dispose le prolétariat pour s’émanciper est donc
l’action directe et privilégier la représentation sur l’action directe
revient à désarmer le prolétariat.
Ces deux conceptions, marxiste et anarchiste, sont si antagonistes que
les anarchistes, partisans de l’action directe vont, fin 1871, être
exclus de l’internationale. À partir de ce moment, les marxistes vont
créer des partis politiques, représentants du prolétariat, avec les
succès que l’on sait.
Si entre 1880 et 1888, les militants anarchistes vont pour diffuser
leurs idées privilégier la « propagande par le fait » (attentats),
constatant l’inanité de cette stratégie, ils vont à la fin des années
1880 tourner leurs efforts vers le monde du travail et le 9 août 1888,
Charles Tortelier accompagné de Louise Michel et de Charles Malato
lançaient devant une assemblée de grévistes l’idée de la grève générale
« Ce n’est que par la grève universelle que l’ouvrier créera une
nouvelle société, dans laquelle on ne trouvera plus de tyrans ».
En opposition avec Marx, ces 3 militants anarchistes, renouant avec les
anciennes traditions de lutte des exploités, affirmaient que l’action
directe seule peut permettre l’abolition du capitalisme. L’idée de la
grève générale allait dans les années suivantes connaître un succès
extraordinaire, en grande partie grâce à l’action de l’anarchiste
Fernand Pelloutier, infatigable secrétaire de la fédération des Bourses
du Travail.
En cette fin de dix-neuvième siècle, les idées anarchistes, d’action
directe et de grève générale, étaient dominantes dans la classe ouvrière.
À partir de 1895, un groupe de théoriciens marxistes, en particulier
Georges Sorel, écrivain, et Hubert Agardelle, directeur de la revue « le
mouvement socialiste »dans laquelle débattaient les principaux
responsables européens des partis socialistes, allaient fonder un
courant idéologique qu’ils nommèrent « syndicalisme révolutionnaire » et
parfois « syndicalisme révolutionnaire marxiste ». Ce qualificatif de
marxiste revendiqué par ces fondateurs (par exemple Réflexions sur la
violence, chap.4 G. Sorel) peut sembler anachronique tant ce mouvement
au premier abord s’en distingue.
Privilégiant absolument l’action directe et la grève générale (« la
grève générale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le
socialisme s’incarne tout entier... ») comme moyens, critiquant
fortement l’électoralisme de tous les partis marxistes et considérant
que le syndicat est l’organisation légitime de la classe des
travailleurs, il emprunte un certain nombre d’idées à l’anarchisme.
Pour autant, tous les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire se
déclarent marxistes ce qui signifie qu’ils considèrent avec Lénine que
l’instauration d’une période transitoire de dictature du prolétariat est
impérative avant l’avènement du communisme (« être marxiste, c’est être
pour la dictature du prolétariat » : Lénine) ; simplement, on déduit de
l’étude de leurs écrits (Sorel ne dit rien de la période succédant
immédiatement à une grève générale victorieuse ; sans doute craignait-il
que le mot dictature effraye les travailleurs influencés par les idées
anarchistes) qu’ils veulent une dictature exercée par les syndicats.
Ce point est absolument rédhibitoire pour tout libertaire, amoureux de
la liberté. Quoi qu’il en soit, le syndicalisme révolutionnaire, parce
qu’il semblait un compromis entre marxisme et anarchisme et que la
majorité des travailleurs aspirait à l’unité du mouvement ouvrier dans
un souci d’efficacité, allait connaître au tout début du vingtième
siècle un fort développement. En 1901, les bourses du travail,
influencés par les anarchistes fusionnaient avec la CGT, influencée par
les marxistes et en 1906, les militants cégétistes adoptaient à une très
large majorité la Charte d’Amiens qui reprend les thèmes chers à Sorel.
Depuis plus d’un siècle, la Charte d’Amiens constitue le mantra des
confédérations syndicales françaises et outre le fait qu’elle a, grâce
aux illusions qu’elle a initiées chez la plupart des militants
anarchistes syndicalistes, largement contribué à la liquidation d’un
mouvement anarchiste de masse, elle n’a pas empêché l’intégration des
syndicats, c’est-à-dire leur transformation en un rouage du système
capitaliste essentiel à son fonctionnement. C’est que dans le courant du
dix-neuvième siècle, l’état qui jusqu’alors répondait systématiquement
par la violence à toutes les revendications ouvrières, a changé son
approche de la question sociale en entreprenant la codification des
rapports entre patrons et ouvriers dans l’entreprise (code du travail)
et en débutant la promulgation de lois sociales encadrant l’exploitation
des salariés par le patronat : Loi sur le travail des enfants, droit de
s’organiser et de fonder des syndicats, droit de grève, mise à
disposition de locaux par certaines municipalités, etc. Pour vérifier
l’application de ces lois, l’État a créé une administration, des
tribunaux et surtout a reconnu les syndicats comme étant les
institutions légales représentant les salariés et chargés de la défense
de leurs intérêts ; depuis des représentants syndicaux siègent dans tous
les organismes chargés de la protection des salariés, prud’hommes,
caisses de sécu, etc.
Pour que les syndicats puissent effectuer correctement cette mission,
l’État leur a accordé des ressources fournies tant par les entreprises
que par l’état ; ces ressources constituent aujourd’hui plus de 70 % de
leur budget. Les syndicats sont devenus de ce fait un rouage
indispensable au bon fonctionnement du système capitaliste. Leur tâche
est de gérer, contenir les révoltes de la classe ouvrière que le
caractère injuste et inégalitaire de ce système génère forcément. Au vu
du rôle que jouent actuellement les syndicats dans le système
capitaliste, la Charte d’Amiens qui leur assignait, outre la défense de
leurs intérêts immédiats la tâche de « préparer l’émancipation intégrale
des travailleurs qui ne peut se réaliser que par l’expropriation
capitaliste », semble une pure galéjade, même une provocation. En
réalité pendant que tous ces braves syndicalistes révolutionnaires
échangeaient pour trouver un compromis leur permettant de vivre
ensemble, l’État mettait en place un piège redoutable qui a fonctionné
avec d’autant plus d’efficacité que le mouvement ouvrier s’était
auparavant lancé dans l’arène politique. Notons enfin pour terminer que
ce que nous avons décrit : la liquidation en France du mouvement
prolétarien d’action directe (anarchisme) et son remplacement par un
mouvement cogérant le système avec l’État et les patrons a eu lieu dans
la plupart des pays industrialisés. Dans les rares régions du monde où
le mouvement ouvrier a refusé de participer à ce jeu, il a été exterminé
par la force (Espagne, Argentine, etc.).
Toutes les citations de Georges SOREL sont extraites de Réflexions sur
la violence son livre principal.
https://cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1464
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