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(fr) Monde Libertaire - Pages d'histoire N°99: C comme collaboration
Date
Sat, 1 Nov 2025 17:07:08 +0000
Trois ouvrages reviennent sur la collaboration permettant de rappeler
quels ont été les principaux éléments du soutien d'une partie de la
population, des institutions et de la presse en France à l'Allemagne
nazie. ---- Le Dictionnaire de la collaboration est un outil
particulièrement utile, plus proche même d'une encyclopédie que d'un
dictionnaire, tant les références et les entrées sont nombreuses.
L'auteur propose de présenter les acteurs, les lieux, les faits de la
collaboration d'une manière synthétique permettant une première approche
avant de se plonger dans d'autres ouvrages. ---- La collaboration est
d'abord un fait politique. Comme on peut l'imaginer nombreux des
dirigeants nationaux ayant fait le choix l'entente avec l'Allemagne
(Pétain, Laval, Darquier,...). Il rappelle toutes les institutions
créées par l'occupation ou mises à son service par l'État français
(police, justice, service du travail obligatoire...). Viennent ensuite
les idéologues souhaitant délibérément pour la victoire du nazisme
(Doriot, Déat, Beugras, Maurras, Blanc), ils s'inscrivent dans la
collaboration purement idéologique souscrivant au projet hitlérien. S'en
suivent les acteurs de la collaboration de plume qui se superposent et
parfois se confondent avec la première (Céline, Drieu La Rochelle,
Brasillach, Brigneau) et les supports dans lesquels ils ont pu rependre
leur prose (Je suis partout, L'Émancipation nationale, Germinal, Le
Rouge et le Bleu...). L'auteur n'oublie pas non plus les acteurs de la
collaboration économique (Bettencourt, un temps, Louis Renault,
Berliet). Il note également les mots et les thématiques récurrents de la
collaboration: anticommunisme, antijudaïsme, antimaçonnisme,
antigaullisme, antisocialisme, par exemple et l'exaltation des thèmes
travail, famille, patrie, armée. Un autre sous-thème est important, la
rupture de ceux qui ont commencé dans la collaboration que l'on qualifie
pudiquement de pétainisme pour finir dans la Résistance (François
Mitterrand ou Gabriel Le Roy-Ladurie, Benouville, Bettencourt, la liste
est longue de ceux qui ont évolué ou ont senti le vent tourner...).
Enfin, il poursuit avec l'épuration montrant que si elle a été réelle,
elle a parfois blanchi ou a préféré de pas voir l'attitude d'un certain
nombre des soutiens au nazisme. L'auteur mentionne également un thème
passionnant la mémoire de l'occupation, traité aussi bien par des films
comme Lacombe Lucien ou Le dernier métro que par la littérature.
L'ouvrage La France allemande et ses journaux est dense (voir également
la chronique de Francis Pian
https://monde-libertaire.net/?articlen=8616&article=Lesprit_se_delite_dans_le_chaos).
Il compte par le menu tous les épisodes de ce que l'on pourrait appeler
la collaboration de papier. 1940: Paris et plus largement une partie de
l'hexagone deviennent des zones ouvertes à l'influence nazie. L'ensemble
de la presse est soumis à l'autorité d'occupation. Dans une étude aussi
fouillée que minutieuse prend comme point de départ les investissements
du groupe financier Hibbelen, qui au fur de l'occupation exerce un
contrôle tatillon sur la presse et les activités des maisons d'édition.
Pierre-Marie Dioudonnat passe en revue l'ensemble des institutions
littéraires, journalistes et éditoriales qui ont participé d'une manière
ou d'une autre au soutien à l'Allemagne nazie en portant par la plume la
parole de l'occupant.
Les directeurs de presse et des maisons d'édition se sont pressés à
l'ambassade l'Allemagne au cours de l'été 1940 pour obtenir le précieux
sésame: continuer à publier. Certaines maisons d'édition sont
«arianisées» comme Calman-Lévy, remplacé remplacées par les éditions
Balzac. Pour certains, la question ne s'est pas posée, ils étaient déjà
stipendiés par l'Ambassade d'Allemagne pour d'autres, il a fallu montrer
patte blanche, accepter de censurer son catalogue comme par exemple pour
les éditions Gallimard, tout en cherchant à faire passer une littérature
de contrebande souvent pour aider des résistants comme Albert Camus ou
Jean Paulhan. En revanche, tel n'est pas le cas de Denoël dont les
orientations dès l'avant-guerre montrent son accointance idéologique.
Pour la presse, l'un des dénominateurs communs est non seulement de
faire allégeance au nazisme, mais aussi de répandre et de développer
l'antisémitisme - Je suis partout, la Gerbe ou les écrits de Céline chez
Denoël en témoignent. Si à la Libération les titres sont symboliquement
interdits tels n'est pas le cas de nombre de gratte papier qui très vite
retrouvent une fonction. Si globalement le monde de l'édition s'est tenu
à l'écart d'une collaboration active, une minorité a délibérément choisi
un camp pour des raisons idéologiques, mais aussi parfois parce qu'on
l'on appelait quelques années auparavant «l'abominable vénalité de la
presse».
Enfin, Tristan Rouquet se penche sur les écrivains collaborateurs, mais
aussi sur la manière dont l'époque contemporaine tire en quelque sorte
un trait sur leur passé pour les réintégrer dans une sorte de panthéon
littéraire des grands écrivains, à l'image de Drieu La Rochelle intégré
au catalogue de la Pléiade ou de Lucien Rebatet dont quelques titres
sont réimprimés sans oublier, Céline dont certaines oeuvres oubliées
sont éditées. Pour comprendre cet étranger destin des écrivains qui
n'ont rien de maudit, mais qui au contraire ont été des figures de proue
de la littérature entre les deux guerres jusqu'en 1944 et qui reviennent
aujourd'hui en dans le domaine public, il propose une analyse en trois
temps. D'abord, il souligne que dans la France des années 1930 et 1940,
ces derniers tenaient le haut du pavé littéraire. Les sanctions prises à
la libération ont jeté le discrédit sur la majeure partie d'entre eux,
néanmoins le stigmate de la collaboration n'a pas été égal pour tous,
plusieurs ont pu rapidement retrouver une place dans le monde
littéraire, comme les hussards de la littérature à l'image de Jacques
Chardonne, Paul Morand ou Roger Nimier. Ils sont, selon son expression,
maintenus dans le groupe des écrivains. Le deuxième groupe est composé
des écrivains qui sont stigmatisés pour leur attitude vis-à-vis de
l'occupant. Ils doivent pendant un temps se tenir à l'écart du monde des
lettres soit parce qu'ils ont été condamnés soit parce qu'ils sont en
exil forcé. Pour une grande partie, leur carrière est terminée, ces
écrivains de seconde zone restent ce qu'ils étaient avant la guerre.
Demeure le cas emblématique de ceux qui parviennent à se faire passer
pour victime alors qu'ils ont été du côté des bourreaux l'exemple de
Céline est à relever. Alors qu'il a trempé sa plume dans la boue, il
réussit à renverser les réalités et à se présenter comme un écrivain
maudit par le système (laissant entendre que des forces occultes
manipulent ledit système) tout en touchant de magnifiques droits
d'auteur de son éditeur. La mise au ban devient alors un facteur de
réintégration... Le procédé est à l'oeuvre depuis les années 1950, il
est aujourd'hui à son apogée. Triste époque...
François Broche
Dictionnaire de la collaboration
Nouveau Monde éditions, 2025, 1136 p. 35 €
Pierre-Marie Dioudonnat
La France allemande et ses journaux
Les Belles lettres, 2025, 788 p. 45 €
Tristan Rouquet
Les écrivains collaborateurs
CNRS éditions, 2025, 446 p. 26 €
https://monde-libertaire.net/?articlen=8654
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