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(fr) Courant Alternative #353 (OCL) - La situation actuelle aux États-Unis
Date
Tue, 14 Oct 2025 17:31:18 +0100
L'article qui suit résume nos remarques d'introduction au débat sur
cette question qui s'est tenu le 15 juillet au camping de l'OCL.
Remarques basées largement sur un article plus long paru dans le n° 23
de Temps critiques intitulé «États-Unis: révolution politique et
réorganisation chaotique au sommet du capitalisme». ---- Priorité à la
politique ---- La deuxième présidence de Trump est incontestablement en
voie de bouleverser nombre de domaines de la vie sociale et politique
aux États-Unis. Plutôt que d'entrer dans les détails, bornons-nous ici à
aborder les aspects les plus importants de notre point de vue (en
laissant de côté celui de la politique internationale), surtout ceux qui
posent des problèmes théoriques ou pratiques aux courants qui prétendent
contester l'ordre social. Comment interpréter le phénomène Trump? Selon
certains, la société américaine s'achemine tout droit vers la dictature
ou même le fascisme; ou encore ils signalent que le régime vient de se
révéler ouvertement oligarchique (à preuve la présence des grandes
figures de la tech à la cérémonie d'investiture du nouveau président).
D'autres rappellent au contraire les nombreux éléments de continuité
avec les présidences passées, tant démocrates que républicaines: de la
présence dans tous les gouvernements de représentants des grandes
banques à l'unilatéralisme en matière de politique étrangère (une seule
exception de taille étant la dédiabolisation de Poutine), en passant par
les expulsions de clandestins, qui avaient atteint sous Obama un niveau
record que Trump a aujourd'hui l'obsession d'égaler.
L'ennui, c'est que «maximalistes» comme «minimalistes» ont en partie
raison. On assiste en effet à une révolution essentiellement politique,
c'est-à-dire qui ne modifie pas fondamentalement la distribution du
pouvoir ni de la richesse, mais qui soulève une foule de questions
rarement envisagées par les courants révolutionnaires. Il est
régulièrement affirmé dans nos milieux, par exemple, que les
gouvernements sont tous au service du capital. Or, si c'est le cas, quid
de l'accusation d'un régime oligarchique constitué sous Trump? Celui-ci
a certes nommé un nombre record de milliardaires aux postes clés, mais
n'est-ce pas plutôt le signe d'un capitalisme de connivence? Ce ne sont
pas les «barons» de la Silicon Valley qui détiennent le pouvoir;
certains subissent même à l'heure actuelle un degré d'arbitraire, voire
de racket encore jamais vu auparavant. Par la loi que vient de voter le
Congrès, le gouvernement a tout simplement acheté la bonne volonté des
milieux d'affaires grâce à une resucée fatiguée des recettes prêchées
par le Parti républicain depuis les années 1980 (déréglementation,
baisse des impôts, etc.).
Échaudé par des conflits avec de hauts fonctionnaires pendant son
premier mandat, Trump, qui compte exercer un pouvoir sans partage, a
pris soin cette fois-ci de constituer une équipe parfaitement soudée,
quitte à s'entourer d'un personnel incompétent (recruté notamment chez
les présentateurs de Fox News). Il a par ailleurs réussi à imposer aux
élus républicains une discipline de parti hors du commun dans l'histoire
du pays. Quant à la justice, grâce à ses nominations et à celles de ses
prédécesseurs républicains, la Cour suprême ne risque pas de lui donner
beaucoup de fil à retordre. Enfin, même lorsque des juges d'instances
inférieures rendent un jugement défavorable au gouvernement, celui-ci a
tendance à traîner les pieds, à faire appel, à avancer l'argument qu'il
n'appartient pas aux autorités de respecter la légalité, mais au citoyen
de porter plainte quand il estime que ses droits n'ont pas été respectés...
C'est donc bien la politique qui prime aujourd'hui. Considérons les
fameux droits de douane qui ont fait couler tant d'encre. Aucun
économiste sérieux ne croit à la méthode actuelle de Trump et, si tel ou
tel secteur de l'économie pourrait accueillir avec soulagement une
certaine protection, aucune fraction importante du capital américain ne
soutient à notre connaissance l'idée d'imposer des taxes d'importation
tous azimuts (surtout pas contre des pays alliés ou des pays avec
lesquels les États-Unis n'ont pas de déficit commercial), encore moins
de s'en servir afin de punir le Brésil pour avoir traduit Bolsonaro en
justice. Il s'agit de montrer en toute circonstance qui est le boss, à
la manière de la mafia. Les droits de douane sont un dogme auquel Trump
croit dur comme fer depuis sa jeunesse.
On retrouve partout cette priorité à la politique: dans les attaques
contre les universités (trop à gauche), le service météorologique (trop
favorable aux thèses du réchauffement climatique sous l'effet de
l'action humaine), les emplois fédéraux (source de voix pour le Parti
démocrate), les musées et la recherche scientifique (idéologiquement
suspects). Cela entraîne des réductions de moyens et d'effectifs à une
époque où, à l'instar des gouvernements précédents, celui de Trump est
persuadé que le pays doit mettre les bouchées doubles face à la
concurrence chinoise. A-t-on donc affaire à une riposte «rationnelle» à
cette prétendue menace? À une «classe dominante» ayant réfléchi aux
enjeux et agissant au mieux de ses intérêts? Nous avons plutôt
l'impression d'assister à une autonomisation de la sphère politique et,
plus précisément, du système figé de concurrence électorale entre les
deux partis rivaux auquel se résume ce qui passe pour la démocratie aux
États-Unis.
La démagogie anti-immigrés
Un aspect de ce système est justement ce que d'aucuns dénoncent comme du
populisme, mais qu'il serait plus exact d'appeler la démagogie. En
l'occurrence, Trump et ses acolytes ont compris l'utilité d'exploiter
politiquement l'afflux de migrants à la frontière mexicaine, bien réel
et par moments suffisamment massif pour commencer à inquiéter une partie
non négligeable de la population. Il y a là, comme ailleurs dans le
monde, de la xénophobie, mais gardons-nous de tomber dans les
explications tout-terrain qu'on lit régulièrement dans les journaux
bien-pensants (du style «refus de l'altérité»). Dans l'élection de
novembre 2024, Trump a pu faire de bons scores dans des comtés
frontaliers peuplés en grande partie d'individus eux-mêmes issus de
l'immigration mexicaine et fiers de l'être, parce qu'il promettait de
limiter les arrivées chaotiques de nouveaux venus dans des communes où
les services sociaux et sanitaires étaient déjà surchargés.
Le gouvernement mise ainsi sur les expulsions massives de clandestins.
Pourtant, le flux des migrants a tendance à se tarir (on prévoit même
une immigration nette négative pour 2025, fait inédit depuis un
demi-siècle), tandis que la dénatalité, bien qu'entamée plus tardivement
qu'en Europe, est désormais une réalité et que le taux de chômage reste
très faible. Il s'agit donc d'une politique qui nuit à un nombre
croissant de secteurs de l'économie: n'ayant pas pu faire beaucoup
d'interpellations dans les zones frontalières, la police de
l'immigration et des douanes (ICE) a été sommée d'organiser des
descentes sur tout le territoire. L'ICE est désormais la force de
répression de loin la plus puissante du pays, une sorte de police privée
de la Maison-Blanche. Encore une fois, on peine à croire que ce seraient
les «intérêts du capital» qui dicteraient une campagne de rafles dans
les champs de fraises en pleine récolte, les abattoirs, les usines de
confection, les hôtels et restaurants, sur les chantiers du bâtiment,
autant de secteurs employant massivement des immigrés sans papiers.
Serait-ce au moins payant sur le plan démagogique? Apparemment de moins
en moins, surtout depuis les exactions spectaculaires et «performatives»
de l'ICE à Los Angeles début juin, qui ont fini par ébranler jusqu'aux
soutiens fidèles de Trump.
La riposte provoquée par ces exactions a été très encourageante mais
tout de même d'assez faible ampleur dans un comté de 10 millions
d'habitants, et il est étrange de constater que, sur certains points,
Fox News et Lundi matin semblent se rejoindre. Selon Fox, Los Angeles
était une ville à feu et à sang (images retransmises en boucle de cinq
voitures autonomes en flammes), livrée qui plus est à des
«envahisseurs», au vu de quelques drapeaux étrangers; l'article de
Victor Artola, par ailleurs très pertinent, paru dans le n° 480 de Lundi
matin, parle, lui, d'un «soulèvement massif» et de la «fin de
l'assimilation» des immigrés.
Or les chiffres nous disent autre chose. Les sans-papiers, soit 5 %
environ de la population, travaillent là où il y a pénurie de main
d'oeuvre; c'est le cas de plus de 40 % des ouvriers agricoles. On
évoque, bien sur, la solution future de l'intelligence artificielle,
mais c'est peu applicable aux maçons, aux couvreurs et pour l'instant
aux cueilleurs de fraises, et n'oublions pas que Trump prétend vouloir
réindustrialiser un pays où les industriels ont déjà du mal à recruter.
Signalons aussi que les Hispaniques représentent aujourd'hui près du
quart de la jeunesse sur tout le territoire, et bien davantage dans des
villes comme Los Angeles, New York ou Chicago. Enfin, ils enregistrent
un fort taux de mariage mixte, signe assez fiable... d'assimilation. Les
désigner comme l'ennemi intérieur, à la manière de Trump, c'est mener un
combat absurde d'arrière-garde.
Un bonimenteur de téléréalité
Il reste à aborder deux questions qui sont liées: les causes profondes
de ce nouveau régime et les réactions, plutôt limitées, qu'il suscite.
Certains, en général de formation marxiste, mettent l'accent sur la
faiblesse de l'accumulation capitaliste de ces dernières décennies comme
explication du dérèglement politique et social de l'Amérique et des
tensions internationales. Thèse a priori recevable, sauf que, en dépit
de la montée en puissance de la Chine et de la fin de l'hégémonie
absolue dont bénéficiaient les États-Unis autrefois, le capital
américain n'a rien perdu de sa place centrale dans l'«empire» mondial.
Il suffit pour s'en convaincre d'observer l'afflux massif de capitaux à
l'heure actuelle dans le domaine de l'intelligence artificielle. C'est
plutôt la stagnation du Japon et de l'Europe qui mérite d'être soulignée.
En revanche, la population du pays au coeur de cet empire a du subir
depuis des décennies des bouleversements bien plus extrêmes que dans la
vieille Europe, sans compter l'impact de plusieurs guerres perdues sur
la santé physique et psychologique des habitants. Les Démocrates, tout
aussi pro-capitalistes que les Républicains, ont cessé même de faire
semblant d'être le parti des ouvriers et se sont réinventés en
défenseurs des minorités, s'enfonçant dans une surenchère presque
comique de wokisme, tout en faisant appel aux grandes fortunes pour
financer leurs campagnes électorales. Le sauvetage des banques après la
crise de 2008 ne leur aura pas été pardonné; le populisme de droite qui
en est issu a porté au pouvoir un bonimenteur de téléréalité, et cela
par deux fois.
Dans un premier temps, le «peuple de gauche» a été frappé de stupeur,
mais a fini par organiser le 14 juin dernier la journée de mobilisation
la plus importante de l'histoire du pays (2 % environ de la population y
aurait participé). Cela risque, bien sur, de ne pas aller au-delà d'une
répétition générale avant les élections de mi-mandat en novembre 2026,
mais c'était bel et bien l'expression d'un esprit de révolte contre le
despotisme. Même chose en ce qui concerne les mobilisations contre
l'ICE, qui se poursuivent et se répandent sur le territoire. Si on est
très loin des schémas d'affrontements de classe qui ont longtemps
constitué le langage commun des milieux radicaux en Europe, la
population américaine n'est pas docile pour autant. Face aux
incohérences et aux outrances de l'équipe au pouvoir, gageons que la
situation ne se stabilisera pas de sitôt. Un dernier point. Nous avons
une idée de ce qu'est le militantisme dans un pays prémoderne où la
démocratie bourgeoise, que nous avons toujours dénoncée, peine à
s'implanter. Mais qu'est-ce que militer aujourd'hui dans l'un des pays
les plus représentatifs de l'histoire de cette même démocratie et qui,
en même temps qu'il bafoue ses principes fondateurs, tourne le dos à une
grande partie de l'héritage des Lumières?
Larry Cohen, 21 aout 2025
Note: les intertitres sont de la Commission Journal
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4522
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