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(fr) Socialisme Libertaire - Ni dieu, ni maître
Date
Sat, 11 Oct 2025 11:39:31 +0100
«Cette formule devient, dès la fin du XIXe siècle [1], la devise du
mouvement anarchiste, puis désigne un esprit libre qui conteste les
autorités spirituelles et temporelles. «Ni dieu ni maître» est une
devise révolutionnaire, utilisée dès la fin du XIXe siècle. Elle exprime
la volonté de l'individu de ne se soumettre à aucune autorité politique
ou divine [2]. Elle réfute toute soumission à un maître, qu'il
appartienne à l'appareil politique de l'État, au patronat ou à la
hiérarchie religieuse. Elle ne signifie donc pas qu'il faut combattre
les croyances spirituelles, mais plutôt ceux qui utilisent la religion
pour contrôler la pensée des fidèles. ---- Historiquement, un slogan qui
ne vient pas des anarchistes! ---- Même si aujourd'hui la devise «ni
dieu ni maître» est inséparable de l'anarchisme, son origine n'est pas à
rechercher du côté du mouvement libertaire. En effet, l'expression
trouve son origine dans le journal éponyme (du même nom) fondé en 1880
par Auguste Blanqui. Selon le chercheur du socialisme Maurice Dommanget,
cette devise aurait été inspirée à Blanqui par une brochure du docteur
Étienne Susini (1839-1908, militant socialiste parisien) intitulée Plus
de Dieu, plus de maître, qui avait été publiée en 1870 [3]. Aussi, selon
Dommanget, le «maître» de la formule originale ne s'étend pas à toute
forme d'autorité, mais fait référence uniquement au Capital et
l'exploitation économique qu'il suppose.
Blanqui était surnommé «l'Enfermé» car il avait passé la majeure partie
de son existence emprisonné du fait de ses nombreuses tentatives
insurrectionnelles infructueuses. Le blanquisme (conception politique de
Blanqui et de ses partisans) est un avant-gardisme. Pour eux, les
révolutionnaires, groupés dans une société secrète, doivent s'organiser
de façon militaire pour déclencher une insurrection armée qui les
porteraient au pouvoir, et leur permettrait ainsi d'instaurer un nouveau
système révolutionnaire. Comme on le voit, Blanqui est plus un
annonciateur des bolchéviques russes, et sa conception élitiste et
avant-gardiste n'a rien à voir avec l'assembléisme des anarchistes, pour
lesquels c'est le peuple (dans le sens les exploités) qui prend
l'initiative insurrectionnelle puis est chargé de la réorganisation de
la société.
Le journal «Ni dieu Ni maitre», créé par Blanqui en 1880, ne survécut
pas longtemps après la mort de son créateur en 1881 à l'âge de 75 ans.
Eudes, qui avait été condamné du temps de l'Empire de Napoléon III pour
insulte à la religion et qui sous la Commune déclara «si Dieu existait,
il faudrait le fusiller», essaya de le faire reparaitre sous le titre
«l'Homme libre, ni Dieu ni maître», mais lui-aussi mourut rapidement peu
après. Il n'en fallait pas moins pour que les réactionnaires et les
catholiques y voient là le signe de la Providence, une malédiction et
une vengeance divine... [4]: «Le journal Ni Dieu ni maître inspirait un
profond dégout; il n'avait pas un mois d'âge que le doyen des
révolutionnaires, Blanqui, étant venu à la salle Ragache prononcer un
violent discours contre Dieu et la société, demanda le drapeau rouge et
le sang d'autrui. En sortant, il fut pris de paralysie et mourut presque
subitement. [...] Le journal Ni Dieu ni maître fut enterré avec le
patron qui avait échappé tant de fois à la peine de mort, pour être
frappé sans doute plus directement par la main de Dieu après un dernier
avertissement».
Dès les débuts de sa popularité, la devise blasphématoire fit ainsi
objet d'une forte contestation, notamment de la part des cercles
catholiques [5].
Néanmoins, le titre fut repris dès 1885 par le groupe
communiste-anarchiste de Bruxelles, qui servait alors de terre d'exil
pour de nombreux révolutionnaires et ex-communards.
Depuis, cette fière devise claquant comme un coup de fouet, «qui met
dans l'horreur civile de la noblesse et puis du style» - pour reprendre
les paroles de la chanson éponyme de Léo Ferré - a été adoptée par les
anarchistes du monde entier, qui apprécient son caractère blasphématoire
sans compromis. On peut la rapprocher de la célèbre chanson «Le Père
Duchesne». Cette chanson fut immortalisée par Ravachol alors que
celui-ci montait à la guillotine, et dont le refrain «fout le bon dieu
dans la merde» est également un défi lancé aux puissants et à Dieu.
Ni dieu, ni Maitre, la devise des Hommes libres
Dès les premières décennies de la Troisième République en France,
l'inscription «Ni Dieu ni maître» est utilisée par les libres-penseurs
et les révolutionnaires sur leur tombe. Ils affirment ainsi qu'ils sont
libérés de la crainte de la mort, laquelle est le socle de toutes les
religions, et ainsi trancher avec les tombes ornées d'une croix
chrétienne [6].
Sépulture anarchiste.
Sépulture anarchiste.
L'expression a été aussi reprise dans de nombreuses publications,
affiches et chansons, notamment par Léo Ferré nous l'avons dit, mais
aussi par le mouvement punk. Enfin, elle a fait l'objet de nombreux
détournements militants (les féministes ajoutant derrière «ni patron, ni
mari» [7]) ou humoristiques («ni dieu ni maître, même nageur»).
Dans sa chanson «Le Tango des élus», le chanteur Renaud se moque des
gauchistes et révolutionnaires de salon qui oublient le cri de liberté
«ni dieu ni maitre» pour participer à la messe électorale:
«Et dire que chaque fois
que nous votions pour eux
Nous faisions taire en nous ce cri:
«Ni dieu ni maître!»
Dont ils rient aujourd'hui puisqu'ils se sont fait dieux
Et qu'une fois de plus nous nous sommes fait mettre»
NOTES
[1] Duneton, Claude, 1935-2012, Le bouquet des expressions imagées:
encyclopédie thématique des locutions figurées de la langue française,
Seuil, 1990
[2] Michael Löwy, «Le concept d'affinité élective en sciences sociales»,
Critique Internationale, vol. 2, no 1, 1999, p. 46.
[3] Blanqui, Auguste, 1805-1881. et Impr. Corlet, Ni dieu ni maître,
Bruxelles/Le Kremlin-Bicêtre, Éd. Aden, dl 2009, 78 p. Toutefois il
semblerait que cette brochure n'ait pas vraiment existé. Cf. Romain
Broussais, "Les origines de la devise anarchiste «Ni Dieu ni maître»:
une généalogie discutable", Histoire Politique, 2022
[4] Le Moine, Ni Dieu ni maître, La Croix, 7 aout 1888, page 1.
[5] Voir, par exemple, The Reformation of the Nineteenth Century (1896),
où Richard M. Meyer dénonce la vacuité de la formule.
[6] Jacqueline Lalouette, «La Libre pensée et la symbolique iconographie
révolutionnaire», Archives de sciences sociales des religions, vol. 66,
no 1, juillet-septembre 1988, p. 65-88, cité par Jacqueline Lalouette,
«Dimensions anticléricales de la culture républicaine (1870-1914)»,
Histoire, économie et société, vol. 10, no 1, 1991, p. 138
[7] Voir, par exemple, le journal féministe La Voix de la femme. Nicole
Fourtané, Michèle Guiraud, L'identité culturelle dans le monde
luso-hispanophone, Presses Universitaires de Nancy, 2006, page 248.
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/05/ni-dieu-ni-maitre.html
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