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(fr) Courant Alternative #353 (OCL) - Pays Basque: Etorkinekin Diakité: une fédération d'associations solidaires avec les migrant.es
Date
Fri, 10 Oct 2025 18:41:58 +0100
Il y a un contexte particulier au Pays Basque, une dynamique locale du
soutien aux exilé·es qui trouve racine dans une longue histoire de
contrebande et de bras ouverts aux réfugié·es. ---- Les Basques sont
bien placé.es pour comprendre les personnes migrantes, puisque, dès la
fin du XIX° siècle, beaucoup sont allés aux Amériques à cause de la
misère. ---- Les solidaires des migrant.es qualifient le Pays Basque de
terre de passage et d'accueil, comme elle le fut pour ceux.celles qui
fuyaient le régime pétainiste et nazi, les dictatures de Salazar et de
Franco, la répression par la «jeune démocratie» espagnole aidée de ses
barbouzes (Bataillons basques espagnols, GAL) à l'encontre des militants
indépendantistes du Sud (une campagne menée alors pour les héberger
s'intitulait «un réfugié, un toit»). Mais l'accueil s'est fait aussi, et
continue de se faire, en faveur de ceux.celles qui fuient la misère, la
faim, les violences de toutes sortes, les guerres ... Au Pays Basque
restent donc bien vivantes les associations de solidarité avec les
exilé.es.La fédération Etorkinekin Diakité (1) est de celles-là.
Présentation de la fédération
Au départ, en 2015, c'était un Collectif; il s'est transformé en 2021 en
une Fédération nommée Etorkinekin Diakité Solidariteìs migrants -
Etorkinekin Federazioa". Elle regroupe 12 associations sur tout le Pays
Basque nord ainsi que des individus, ce qui représente environ deux
cents personnes. Le contexte local a beaucoup évolué depuis 2018; le
nombre de migrant.e.s accueilli.e.s a considérablement augmenté,
conséquence du changement de route migratoire qui est passée et passe
encore davantage par l'Espagne, à partir des pays subsahariens, via le
désert ou les Canaries.
La fédération poursuit deux objectifs en se dotant de deux commissions
au fonctionnement collectif et autonome, et qui informent de leurs
activités par un journal de liaison interne.
Une commission «accompagnement solidaire» travaille à renforcer et
coordonner l'accueil, l'hébergement et l'accompagnement des migrants.es
au Pays Basque. Ceci par des rencontres et échanges réguliers entre les
membres des associations locales, d'un groupe jeunes (qui s'occupe des
mineurs non reconnus, cf.encadré 1), et d'un groupe d'accompagnement
psycho-social.
Une commission «action publique» comprend deux volets:
L'un ouvre sur la question de l'emploi des migrant.es
(régularisation par le travail) avec la participation de la Cimade, de
syndicats de salarié.es (LAB, Solidaires, FSU, CFDT, CGT construction,
Inspection du travail) et en discutant avec des entrepreneurs et des
associations patronales. Les objectifs: informer les migrant.es sur
leurs droits en tant que travailleur.ses, même sans papiers; les aider à
obtenir ces papiers en détectant les possibilités de régularisation
individuelles ou éventuellement collectives; avoir une vision plus
précise des pratiques locales et recourir à la justice si nécessaire à
l'encontre des patrons maltraitants. Des permanences régulières sont
organisées.
L'autre volet se charge d'informer sur les politiques migratoires
de l'Europe et de la France pour en dénoncer les conséquences néfastes;
ceci par des articles dans la presse, des actions et des mobilisations
pour exiger une politique d'accueil des migrant.es respectueuse de leurs
droits fondamentaux.
Les actions sont très variées et se font à l'échelle des
associations locales et/ou de la fédération: concerts, interventions
dans les établissements scolaires, stands sur les marchés ou à
l'occasion de grandes mobilisation (paysans, logement, 1er mai, Korrika
pour la langue basque, Aberri Eguna- jour de la patrie basque...),
tables rondes, films-débats dans les salles de cinéma locales;
conférences (loi Darmanin, pacte européen, décrets Retailleau, situation
au CRA - centre de rétention administrative - d'Hendaye, forum sur le
thème migration et travail...),
Un festival «Mugarik gabe» («sans frontière») a été organisé en
septembre et octobre 2024; une seconde édition aura lieu cette année,
permettant d'informer, de débattre des questions concernant les
migrations et les solidarités mais aussi de mettre en avant les luttes
menées pour un accueil digne des exilé.es.
De plus, un travail d'observation à la frontière Irun-Hendaye (3),
surveillée au quotidien par les flics français, se fait chaque année aux
côtés de membres de la CAFI (Coordination d'actions interacteurs aux
frontières intérieures) et de l'Anafé (Association nationale
d'assistance aux frontières pour les étrangers) en vue de consigner les
violations des droits: contrôles policiers au faciès, refoulements
illégaux... La traque aux exilé.e.s est toujours aussi prégnante et
contraint les migrant.es à prendre de plus en plus de risques: depuis
2021, neuf d'entre eux ont perdu la vie à la frontière basque.
Ces actions publiques se font le plus possible avec d'autres forces
politiques, syndicales et associatives locales. Ainsi sont relayées les
manifestations appelées à l'échelle hexagonale et internationale:
journée internationale des réfugié.es, Marche des Solidarités,
Commér'action (qui rend chaque année hommage aux milliers de mort.es sur
la route de l'exil à cause des frontières cadenassées et militarisées).
Et, bien entendu, sont organisées des mobilisations liées à des
situations locales, contre la fermeture de la frontière Hendaye-Irun,
contre le CRA d'Hendaye, contre la venue de Retailleau à la frontière et
à Biarritz (comme le 11 avril), contre les cas de répression,
d'arrestations de migrant.es et/ou de solidaires...Et la fédération
s'implique aussi, avec sa spécificité, dans des m-nifestations sur des
thèmes généraux (logement, anti-spéculation, santé ...)
En externe, la Fédération a créé et continue d'élargir un réseau de
contacts et d'échanges avec d'autres collectifs, des associations soeurs
au Pays Basque sud ainsi qu'au Béarn pour des échanges d'informations et
des actions communes concernant en particulier les MNA. Dans l'Hexagone,
la fédération est partie prenante d'un réseau créé depuis plusieurs
années avec des associations actives aux trois frontières: Tous
Migrants, La Roya Citoyenne (Alpes), Plateforme de Soutien aux migrants
(Manche), ASTI 66 (Catalogne).
La répression s'accroît à l'encontre des Solidaires ...
Des militant.es solidaires, dont des membres du groupe local Bidasoa, à
la frontière Hendaye-Irun, parce qu'ils.elles essaient de soustraire aux
contrôles policiers des migrant.es en les accompagnant en voiture
jusqu'au centre Pausa de Bayonne, ont été soumis à plusieurs reprises à
des contrôles (trois d'entre eux.elles ont découvert avec stupeur
qu'ils.elles avaient un mouchard installé depuis plusieurs mois sous
leur voiture) et à des gardes à vue.
La plus récente arrestation a abouti à une inculpation de 7 militant.es
pour aide «en bande organisée à l'entrée, à la circulation et au séjour
en France d'étrangers en situation irrégulière» et à une convocation
devant le tribunal de Bayonne. Dans le cadre de la Korrika, une course
de plus de 2000 km à travers tout le Pays basque et qui rassemble des
milliers de personnes durant une dizaine de jours pour promouvoir la
langue basque, 36 exilé·es avaient pénétré en France entre Irun et
Hendaye, mêlés aux autres participant.es de la course. Une vingtaine
d'associations, syndicats et partis politiques avaient revendiqué cet
«acte de désobéissance civile». Une manifestation pour soutenir les
solidaires inculpé.es, regroupant environ 2 500 personnes, d'Irun à
Béhobie en passant par Hendaye, a eu lieu le 28 janvier. 80
organisations et plusieurs centaines de personnes ont signé un acte
symbolique d'auto-incrimination par lequel elles assument avoir elles
aussi participé à accompagner des personnes sur une partie de leur
parcours migratoire. Ce texte intitulé «J'accuse» conteste les
accusations visant les 7 d'Hendaye pour mieux les retourner
symboliquement contre l'Europe forteresse et ses politiques
antimigratoires meurtrières.
Le jugement à l'encontre des «7», qui devait avoir lieu fin janvier, a
été reporté au 7 octobre, sur demande des avocat.es pour compléter le
dossier.
... et des migrant.es, soumis.es à des contrôles renforcés
Selon le préfet des Pyrénées-Atlantiques, le département a été, en 2025,
«la première porte d'entrée en France pour l'immigration irrégulière».
Aussi, fin mars, le gouvernement a-t-il déployé pour la première fois la
«force frontière» mobilisant des renforts de police, gendarmerie,
douanes et armée. Le territoire a été ainsi le théâtre d'une
démonstration de force inédite de contrôle des «flux migratoires»,
s'étalant sur plusieurs jours, regroupant près de 350 effectifs
répressifs mobilisés (4 fois plus qu'en temps «normal») et déployés sur
les 19 points de passage de la frontière. Le préfet s'est vanté d'avoir
«intercepté» 224 migrants remis aux autorités espagnoles ou soumis à une
OQTF, ou encore enfermés au CRA d'Hendaye. Il a promis de nouvelles
opérations policières. Il a également annoncé la création d'une cellule
de renseignements spécialisés dédiée à la lutte contre l'immigration
«clandestine» et les réseaux de passeurs.
++++
MNA, mineur.es non accompagné.es et non reconnu.es
L'action de la fédération s'est renforcée pour soutenir les MNA non
reconnus par le département et qui sont de plus en plus nombreux en
errance sur la côte basque depuis 2024.
Le fichier d'empreintes inter-départemental ayant été généralisé, un.e
jeune ne peut plus tenter de se faire reconnaître mineur.e dans un autre
département. Il.elle se retrouve donc bloqué.e dans le 64.
Le temps du recours devant le juge des enfants peut durer un an et est
très aléatoire (ici, 87% des jeunes essuient un refus). Dans l'attente
de la reconnaissance de leur minorité, les jeunes sont à la rue et la
plupart des établissements scolaires les refusent.
D'où une bataille auprès des maires de la communauté d'agglomération du
Pays Basque (CAPB), d'une part pour une solution d'accueil d'urgence et
provisoire à Pausa (2), ce qui a été durement négocié pour 15 d'entre
eux pour une durée de 8 mois (d'autres sont hébergés dans des familles,
mais les possibilités restent limitées), d'autre part pour que toutes
les municipalités s'impliquent dans la recherche d'une solution durable
pour ces jeunes laissé.es à la rue et sans protection. De plus, la
fédération étudie la possibilité d'un projet d'habitat collectif plus
pérenne.
La fédération vise aussi à ce que les jeunes acquièrent de plus en plus
d'autonomie et de capacités collectives.
++++
Limites et difficultés de l'action solidaire
Nombreuses sont les associations qui se préoccupent du sort des
migrant.es dans l'Hexagone, qu'elles soient humanitaires ou plus
politiques. La marge n'est pas forcément évidente entre ces deux
caractéristiques dans la mesure où on peut considérer qu'ouvrir sa porte
et apporter un accompagnement à des gens qu'un État laisse sans droits
et cherche à marginaliser, à exclure ou à expulser est un geste de
résistance, donc finalement politique.
Cependant, dans la fédération Etorkinekin Diakité la distance est assez
forte entre ceux.celles qui agissent surtout pour des motifs
humanitaires et ceux.celles qui essaient de contextualiser ce que
signifient les migrations et les politiques qui les accompagnent, dans
un monde capitaliste fondé sur l'exploitation, les hiérarchies, les
inégalités.
Certes, l'aide et l'accompagnement apportés aux migrant.es s'avèrent
absolument nécessaires tant ceux.celles-ci sont menacé.es et dépourvu.es
de tout droit. Ils.elles se retrouvent placées dans une zone où les
droits et conditions d'existence sont amoindris, dans un espace social
et juridique situé entre exclusion de la citoyenneté et exclusion du
territoire. Heureusement, les actes de bienveillance ne manquent pas à
leur égard au sein de la population, malgré les tentatives des
gouvernants et des partis de droite et d'extrême droite pour les rejeter
et faire d'eux.elles des boucs-émissaires.
Cependant l'aide et les élans de solidarité ne vont pas très loin et ne
suffisent pas; ils n'aboutissent pas à des succès tangibles, sinon
petitement, au cas par cas et de façon aléatoire. De plus, ils ne sont
pas satisfaisants parce qu'ils pallient les manques que l'État
entretient sciemment et qu'ils prennent en charge ce qui devrait être du
ressort de toute une société; parce que, aussi, il est difficile de
parler de solidarité quand il y a, quoi qu'on en dise, une hiérarchie
entre aidants et aidés; cette aide risque de transformer les aidés en
assistés; d'ailleurs, très peu de migrant.es se mettent à s'organiser et
à agir, une fois leur sort un tant soit peu stabilisé, tant la crainte
de la répression continue à peser. L›aide se substitue à une lutte qu'il
conviendrait de pouvoir mener ensemble, d'égal à égal.
Les actions menées par la fédération Etorkinekin en faveur des
migrant.es sont des gouttes d'eau dans l'océan des besoins. Mais a-t-on
le choix? Ce que les États font contre les migrant·es est une remise en
cause radicale de la majorité des acquis (conquis) sociaux. La
dégradation de leurs droits contamine toute la société et prépare la
régression et la détérioration des droits de tous et toutes. Il y a
nécessité et urgence à résister collectivement et à se mobiliser pour
une politique d'accueil et de solidarité fondée sur l'égalité des
droits, le respect de la dignité et des libertés de toutes et tous.
Kris, le 20 septembre
Contact Fédération Etorkinekin Diakité par mail: contact chez
Etorkinekin.eus
Notes
1- Etorkinekin signifie «avec ceux.celles qui arrivent»; l› association
Diakité, affiliée à la fédération, dispose d'un local à Bayonne où les
migrants peuvent obtenir vêtements, kits d'hygiène ou entrevue avec un
médecin.
2- Le centre d'accueil PAUSA a été ouvert à l'été 2018: il permet aux
personnes migrant.es de faire une halte de 3 jours/3 nuits. Plusieurs
dizaines d'entre elles y ont été hébergées. Ce centre, situé à Bayonne,
est géré par la mairie et financé par la Communauté d'agglomération du
Pays basque (CAPB). La CAPB a obtenu, en février 2025, que l'État,
condamné devant la justice pour carence dans l'hébergement d'urgence,
lui rembourse près d'un million d'euros pour sa première année d'activité.
3- Les contrôles aux frontières terrestres françaises ont été rétablis
après les attentats de Paris en 2015, de manière seulement temporaire à
l'origine. Mais alors que les accords de Schengen prévoient la libre
circulation entre États européens signataires, cette mesure dérogatoire
n'a cessé depuis d'être renouvelée, tous les six mois, au nom de «la
menace terroriste», par le seul État français. Les militant·es abertzale
(autonomistes ou indépendantistes) ne reconnaissent pas de frontière au
milieu du territoire basque; c'est une des raisons qui fait qu'ils
exigent que soit libéré le passage à Hendaye-Irun et que tombent là les
barrières.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4527
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