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(fr) Courant Alternative #353 (OCL) - Un retour sur «Bloquons tout le 10 septembre»

Date Fri, 10 Oct 2025 18:41:54 +0100


Cet article est une synthèse du débat sur le mouvement du 10 septembre qui a eu lieu lors de la dernière commission journal de Courant alternatif. Nos regards ont convergé dans l'ensemble, mais avec des nuances selon nos propres expériences locales. L'objectif ici est de présenter les points clés qui sont ressortis du débat: les forces et faiblesses de ce mouvement, et les perspectives envisageables. Cette analyse ne porte que sur la période du 10 au 18 septembre et ne prétend pas prédire l'avenir. Notre objectif n'est pas de donner des leçons aux composantes de ce mouvement, dont nous étions partie prenante, mais d'amorcer une réflexion critique qui se prolongera dans le prochain CA. ---- Avant le 10 septembre ---- L'annonce faite sur les réseaux sociaux «Bloquons tout le 10 septembre» a, dès le départ, conduit à souligner des similitudes avec le mouvement des gilets jaunes, en 2018-2019. Or, si des militant·es ont espéré revivre ce mouvement, qui s'était autonomisé de tout encadrement syndical ou politique (voir, dans CA 345, le dossier spécial «Gilets jaunes six ans après»), il est apparu assez vite que nous étions dans une dynamique très différente, malgré des ressemblances.

Contrairement aux GJ, le mouvement du 10 n'a pas porté sur des revendications unificatrices: l'objectif était de «bloquer» le pays. Il a tenu d'entrée un discours politique plus offensif que celui des GJ, et donc très ambitieux. Mais, concrètement, c'était plutôt un «Marre d'en avoir marre!».

Pour organiser le 10 septembre, des «Assemblées générales» (AG) ou des «Assemblées citoyennes» se sont tenues régulièrement durant l'été, en réunissant plus ou moins de monde selon les lieux. Ces AG ont drainé jusqu'à la fin aout un public de plus en plus important, sans toutefois déborder réellement un milieu social particulier: la «gauche de la gauche», plus diplômée que la moyenne française, et essentiellement des personnes participant d'habitude aux manifestations syndicales ou politiques.

Des collages et des diffusions de tracts ont été organisés pour inciter à rejoindre ce mouvement mais, dans les deux semaines précédant le 10 septembre, ces AG ont semblé atteindre un seuil sans réellement réussir à entraîner au-delà des personnes participant d'ordinaire aux manifestations de l'intersyndicale (IS), et qui en ont marre de leur côté saute-mouton.

Le fort écho médiatique de «Bloquons tout», amplifié par les réseaux sociaux, a généré une dynamique qui a semblé inquiéter le pouvoir. Divers désamorçages ont dès lors été tentés: agitation du spectre de l'extrême droite puis de l'extrême gauche comme étant à l'origine du mouvement; diversion au sommet avec le suicide annoncé du gouvernement Bayrou; annonce d'un déploiement policier démesuré pour le 10 septembre (80 000 flics, 24 blindés, sans compter les drones de surveillance); interdiction de tout mouvement dans les universités et les lycées (avec une fermeture administrative des facs dès l'amorce d'une petite agitation, et des intimidations violentes de lycé·ennes).

Le 10 et le 18 septembre

La journée du 10 n'a pas eu le succès attendu par beaucoup, mais sans être un échec. Si les manifestations ont été assez importantes, les blocages, qui devaient être l'élément central du mouvement, ont vite été arrêtés, voire rendus impossibles par les forces de l'ordre. Quant aux grèves, elles ont été rares - or sans grèves on ne bloque pas l'économie.

On a retrouvé dans la rue, le 10, pour l'essentiel la fraction la plus radicale des personnes présentes d'ordinaire aux manifestations de l'IS ou à des manifestations politiques, même si on a pu noter un certain nombre de primo-manifestant·es. On y a aussi remarqué pas mal de personnes militant pour la cause palestinienne.

Il y avait donc là, pour une large part, des personnes appartenant à la classe moyenne salariée, souvent dans la fonction publique, et qui, n'ayant pas des revenus parmi les plus faibles, se mobilisent fréquemment sur des objectifs plus généraux que leur propre galère - à la différence des GJ qui luttaient pour leur situation immédiate. Les salarié·es les plus exploité·es n'ont pas rejoint le mouvement. Cela dit, celui-ci semble avoir été vu avec sympathie par nombre de personnes n'y ayant pas participé.

Dans beaucoup d'AG, il avait été question de continuer les actions le 11, mais le mouvement du 10 n'a eu nulle part de débouché autre qu'un appel à la journée IS du 18. Il n'avait pas de dynamique assez importante pour s'autonomiser, le monde du travail ne l'ayant pas rejoint, à quelques exceptions près.

Le 10 a donc servi de tremplin pour l'IS: le 18 est apparu comme un succès pour celle-ci, car c'est ce jour-là que les manifestations ont été les plus importantes.

Dans beaucoup d'endroits, cependant, il n'y a pas eu l'affluence des manifestations de 2023. Cela peut s'expliquer en partie par les objectifs «politiques» du 18: une opposition globale à la politique gouvernementale, et non une opposition à une de ses réformes (comme celle des retraites). En tout cas, la mobilisation a été assez importante dans des petites villes, ce qui traduit la persistance de liens sociaux dans ces territoires, et, depuis les GJ, une tendance croissante à la décentralisation des lieux de protestation.

Les AG et les blocages

Les AG préparatoires au 10, puis au 18, ont été des espaces de débats politiques assez réduits, les discussions portant essentiellement sur les «actions» à mener - donc plus sur la forme que sur le fond -, car les blocages apparaissaient comme une fin en soi. Ces AG ont aussi été trop souvent un espace où s'affirmaient les paroles dominantes de militant·es voulant recruter pour leur chapelle, de représentant·es de causes spécifiques, et de personnes se considérant comme des avant-gardes. Elles n'ont donc représenté ni socialement ni politiquement l'ensemble des personnes qui seraient dans les manifestations des 10 et 18 septembre, en particulier celles des grandes villes.

Dans ces AG comme dans les discussions sur Telegram ou Signal, il y a eu une tendance à exclure les gens pas dans le «politiquement correct»: pour y participer, il fallait avoir au préalable un accord politique avec les idées politiques générales de la gauche «radicale», et respecter le langage ou les codes en vogue dans les courants postmodernes. De quoi faire fuir, par endroits, des ex-GJ, des militant·es syndicaux de base ou des salarié·es «ordinaires».

Sur ce plan, ces AG ont divergé complètement des ronds-points des GJ, où la possibilité de partager ses idées et ses conditions de vie, et de tisser des liens, a favorisé le processus de politisation et permis aux GJ de se constituer en classe agissante.

Les blocages, quant à eux, n'ont guère regroupé que des participant·es aux AG. Ce mode d'action a certes l'intérêt de pouvoir réunir des personnes privé·es d'emploi, des étudiant·es, des précaires... mais il ne faut pas le fantasmer. Les blocages, en l'état actuel, ne bloquent pas l'économie: ils sont surtout un moyen de se rendre visible aux yeux de la population et à ses propres yeux, d'être ensemble pour dire «Venez avec nous».

Dans beaucoup d'AG, la grève comme arme politique n'a pas été discutée, ou alors c'était pour pousser les directions syndicales à y appeler. Il est certain que les grèves, elles, peuvent bloquer l'économie. Mais la faiblesse des grèves actuelles en fait surtout, pour l'heure, un autre fantasme, celui de groupes politiques qui appellent à la «grève générale» sur le mode incantatoire.

Autonomie et intersyndicale

La CGT, Solidaires et la FSU ont appelé au 10 septembre mais posé la date du 18. L'objectif des directions syndicales était en effet surtout de «dégonfler» le 10 en fixant un autre jour de mobilisation... tout en donnant l'impression de soutenir «Bloquons tout», pour ne pas s'opposer à la frange des syndiqué·es qui grognent contre la politique de l'IS.

Dans certains endroits, des équipes syndicales ont réellement poussé au «Bloquons tout», mais cet été l'IS n'a proposé qu'une pétition contre le projet Bayrou, alors que l'appel du 10 était déjà lancé.

Au bout du compte, la plupart des participant·es au 10 étaient aussi là le 18, tout en regrettant de repartir dans la routine des «journées d'action» saute-mouton.

Bien évidemment, l'IS a bénéficié de la bienveillance de l'appareil médiatico-politique: les médias ont relayé en amont un futur succès du 18, les forces de l'ordre ont laissé faire le 18 sans répression (à la différence de 2023). Il s'agissait pour le gouvernement de remettre en selle l'IS (pas question qu'elle se fasse déborder) et de brosser dans le sens du poil les «partenaires sociaux» pour mieux négocier avec eux.

Il ne faut cependant pas attribuer l'échec du 10 aux seules directions syndicales: si ces dernières se sont employées à court-circuiter «Bloquons tout», son manque de perspectives autonomes a aussi joué. Le succès du 18 comparativement au 10 marque notre impuissance partielle à nous auto-organiser en dehors des institutions réformistes, politiques comme syndicales. Le 10 septembre est l'apogée de ce que les activistes de la gauche «radicale» peuvent porter de façon «autonome»: une sorte d'autogestion de la «journée d'action», certes sans les directions syndicales, mais tout autant sans lendemain que les leurs.

Le débouché politicien

Souvent, en dehors de «bloquer pour bloquer», le seul débouché «politique» du mouvement a été politicien: les élections futures. Ce n'est donc pas un hasard si LFI s'est engouffrée dedans. Les organisations politiques enferment toujours les mouvements sociaux dans des perspectives électorales. Il faudrait arriver à les mettre en minorité dans ces mouvements, en entraînant leur base vers des perspectives plus radicales.

Mais l'antifascisme ne favorise pas une politisation plus large: si les slogans contre le «fascisme» dominent la période actuelle, ce terme est un fourre-tout utilisé sur une palette de sujets aussi large que floue. Il qualifie ainsi la violence actuelle de l'Etat, comme si l'Etat bourgeois n'était pas intrinsèquement violent. De plus, le «fascisme» est instrumentalisé par certains réseaux pour faire taire toute critique de certains raisonnements ou pratiques. Enfin, l'antifascisme n'offre lui aussi comme débouché que des perspectives électorales: pour faire barrage au RN, il faut pour finir aller, voire appeler à «bien voter» (NFP surtout), ce qui revient à consolider l'ordre établi en défendant les institutions dites démocratiques.

Dernière constatation: «Bloquons tout» n'a pas cherché une jonction avec d'autres mouvements, comme les luttes de territoire contre les grands travaux inutiles et destructeurs; une telle association permettrait pourtant d'élargir la contestation sur un terrain radicalement opposé au capitalisme.

Pour la suite

La préparation du 10 a remis les AG à l'ordre du jour, ce qui n'avait presque pas existé en 2023; elle a permis un début d'auto-organisation en dehors des appareils syndicaux et politiques. Le mouvement du 10 s'est amorcé en opposition globale à la politique actuelle. On a constaté une politisation d'une fraction de la jeunesse...

Tout cela est positif dans une société où les tensions montent (par exemple la FNSEA et le Medef menacent le gouvernement). Il y a par ailleurs aussi une menace de guerre. Au regard de la trajectoire actuelle du capitalisme, la conflictualité sociale risque d'augmenter. Mais cette situation instable peut entraîner la peur et l'inaction. Il nous faut donc assumer un débat politique avec des gens avec qui on n'est pas d'accord, insister sur l'idée que c'est l'inaction (et non l'action) qui pose problème pour la suite.

Cependant, sans un projet de changement social, il n'y a pas de dynamique contestataire possible. Alors il nous faut mettre en avant l'idée que le mouvement social doit cesser d'être constamment sur la défensive, et au contraire essayer d'offrir des perspectives de rupture avec ce monde. Il faut que les mouvements sociaux se repolitisent en affirmant la nécessité de détruire le capitalisme, qui est la mort au passé, au présent et surtout au futur. Car, loin d'être uniquement une forme particulière d'organisation économique, il constitue un rapport social global, qui concerne tous les aspects de la vie politique, économique, sociale, culturelle, biologique ou affective. Il y a urgence à retrouver un imaginaire désirable, proposant une autre forme d'organisation sociale indispensable pour contrer la barbarie de ce système d'exploitation et d'oppression. Ce qui signifie construire collectivement un projet révolutionnaire concret reposant sur l'activité socialement utile: on décide ensemble de ce que l'on produit, comment on le produit, pour qui on le produit et à quelle fin. Et comment on le partage égalitairement.

En visant le communisme, sans se contenter de l'autogestion.

La CJ du Poitou, le 20/09/25

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4520
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