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(fr) Mouette Enragée #40 - Idéologie propriétaire, idéologie sécuritaire ...
Date
Sat, 27 Sep 2025 10:08:45 +0200
Nous traversons une époque où l'entrelacement des idéologies sécuritaire
et propriétaire rend compte de leur bonne fortune respective. En
sillonnant les routes de l'arrière pays boulonnais, on est frappé par le
foisonnement de ces lotissements ordonnés en zones d'habitations toutes
identiques et avouons-le, plutôt vilaines d'aspect. Désormais, à
l'entrée de ces communes indolentes une signalétique alerte de son globe
oculaire exorbité et scrutateur le visiteur étranger: «Ici, les voisins
sont vigilants!» ---- Selon les dernières estimations de l'Insee*, 17,6
millions des ménages français seraient propriétaires de leur résidence
principale, soit un taux de 57,7 %, parmi lesquels 35 % d'entre eux
remboursent toujours le prêt immobilier qu'ils ont contracté à cet
effet. Ces chiffres témoignent de la politique engagée par l'Etat au
début des années 70, à rebours d'un cycle d'accumulation entamé au
sortir de la seconde guerre mondiale et qui touchait déjà à sa limite.
Néanmoins, l'assise idéologique de cette stratégie préludait les plans
d'Albin Chalandon, ministre du logement d'alors. Dans l'hexagone,
l'idéal propriétaire plonge ses racines dans les profondeurs de la
révolution de 1789 qui consacre le triomphe de la bourgeoisie sur la
société d'ordre. Par un retour au texte fameux d'Engels(1), nous
aviserons de la permanence de la question devenue au fil du temps
toujours plus complexe...
L'idéologie propriétaire
Le logement est un des enjeux de la lutte entre les classes dont s'est
très tôt emparée la bourgeoisie pour asseoir son contrôle sur la classe
ouvrière, partout en Europe. Eludant d'abord la question, puis redoutant
les épidémies qui ravagent les cités industrielles qu'elle a fait sortir
de terre, la bourgeoisie y répondra à sa manière, autrement dit en
traçant une «nouvelle voie pour escroquer les travailleurs»(2)
En la rendant propriétaire de son logement, la bourgeoisie s'imagine
transformer la mentalité ouvrière, se figurant que «les travailleurs
perdront leur caractère prolétarien et redeviendront dociles et veules
comme leurs ancêtres qui, eux aussi, possédaient une maison.» Elle veut
«la bourgeoisie sans le prolétariat», raille Engels (3).
Ce tour de passe-passe a connu jusqu'à nos jours une prospérité jamais
démentie. Du livre du docteur Sax auquel se réfère Engels tout au long
du sien afin d'exposer «la manière bourgeoise de traiter la question du
logement» à Thatcher ou Sarkozy en passant par Reagan, l'accès à la
propriété des classes populaires fut un de ces chevaux de Troie
transfiguré en programme politique qui permit à la pensée bourgeoise de
percer les défenses du monde ouvrier. Elle offrit au surplus des marchés
juteux aux promoteurs tout en freinant, voire en supprimant des
programmes de construction de logements collectifs et sociaux(4).
En 2007, la crise des Subprimes(5) se solde par la plus grande faillite
financière depuis celle de 1929, jetant à la rue plus d'un million
d'américains pauvres qui se voient saisir le logement qu'ils ne
parviendront jamais à rembourser. L'onde de choc se propagera à
l'ensemble des acteurs économiques mondiaux... Un siècle auparavant,
Engels avertissait: «dans une telle société, la crise du logement n'est
pas un hasard, c'est une institution nécessaire (...) une société ne
peut exister sans crise du logement lorsque la grande masse des
travailleurs ne dispose exclusivement que de son salaire, c'est à dire
de la somme des moyens indispensables à sa subsistance et à sa
reproduction.»(6)
Maintenant, reconnaissons que l'idéalisation de la petite propriété
individuelle a trouvé auprès du modèle d'habitat collectif qui s'est
imposé dans les grandes villes modernes un allié précieux. Les grandes
casernes ouvrières comme les désigne Engels, «même si on remédie à leurs
principaux défauts par toutes sortes d'artifices de construction»,
tenaient lieu, déjà à son époque, de véritables repoussoirs. Quant au
Cottage, le modèle de la petite maison entourée de son jardinet érigé en
installation témoin par quelques industriels philanthropes afin de
prouver l'harmonie des intérêts du Capital et du Travail, Engels en
pointe clairement les limites: «hélas, trois fois hélas, le système du
cottage est irréalisable précisément dans les centres où sévit la crise
de la cherté des terrains, et on pourra encore s'estimer heureux si l'on
y construit, à la place de grandes casernes, des maisons de 4 à 6
logements (...) ces expériences isolées et par le simple fait d'être des
exceptions démontre que leur application sur une grande échelle est
incompatible avec le mode de production capitaliste en vigueur.»
Concluant à la faillite de la solution bourgeoise, Engels en expose la
raison fondamentale: elle s'est heurtée à «l'opposition entre la ville
et la campagne. Vouloir résoudre cette dernière avec le maintien des
grandes villes modernes est une absurdité. Ces grandes villes modernes
ne seront supprimées que par l'abolition du mode de production
capitaliste et quand ce processus sera en train, il s'agira alors de
tout autre chose que de procurer à chaque travailleur une maisonnette
qui lui appartienne en propre.»
Du contrôle social et patronal ...
Certaines expériences témoignèrent en leur temps de la volonté des
ouvriers de résoudre sans attendre la question du logement par leurs
propres moyens. Dès les années 20, aux abords de Paris, des maisons
auto-construites sortent de terre bornant la limite de ce qu'on
appellera bientôt la banlieue. Ce modèle trouvera son prolongement dans
quelques rares alternatives, comme celle de Pessac(7), mais rapidement
industriels et pouvoirs publics propagent le modèle d'un habitat en
série construit à échelle industrielle.
La promotion du pavillon individuel auprès des milieux populaires
coïncidera avec la saturation des espaces et la pénurie de logements,
amplifiée par la spéculation et l'accaparement fonciers au coeur des
grandes agglomérations. Simultanément, la concentration de l'activité
agricole libère des terres en périphérie des villes et ouvre un marché
dont se saisissent opportunément les banques. L'irrigation pavillonnaire
bouleverse à la fois les territoires ruraux et signe le passage de
relais des mains d'un patronat industriel à celles des groupes du BTP à
l'ère des services. La vielle aspiration révolutionnaire à abolir la
séparation entre les villes et les campagnes est en passe de se réaliser
sous sa forme la plus dégradée, la plus mutilée qui soit. L'utopie
pastiche du modèle sub-urbain étasunien vire insensiblement au cauchemar
(8).
à la surveillance spectaculaire marchande
De la cité ouvrière au lotissement péri-urbain, de la proximité du lieu
de travail et de l'homogénéité sociale à l'éloignement et à
l'individualisme du cycle libéral, les répercussions sont profondes tant
sur le plan idéologique que politique. En 2008, les ouvriers
représentaient 32 % des actifs des territoires ruraux contre 6 % pour
les agriculteurs. Ils y sont désormais plus nombreux que dans les
grandes concentrations urbaines ...
L'accès à la propriété enchaîne dès lors de jeunes ménages au
remboursement de leurs prêts sur plusieurs dizaines d'années, les
plaçant dans une situation de fragilité accrue que la crise, le chômage
et les soubresaut des taux d'intérêt viennent décupler. Depuis les
années 90, les défauts de paiements se sont accrus sur fond de crise de
la reproduction du modèle familial bourgeois, celui d'un couple marié
avec enfants (9). Progressivement, le rêve pavillonnaire articulant
autonomie familialiste et individualisme se referme sur son espace
clôturé où l'endettement et l'incertitude du lendemain transforment le
désir de liberté en pulsion sécuritaire exacerbée...
La prolifération dans ces zones grises de dispositifs tels les «Voisins
vigilants», tout comme le succès croissant du vote pour l'extrême droite
alimente une véritable économie de la peur dont seuls profitent
marchands et démagogues.
------------
*Rapport en date de 2020.
(1)Friedrich Engels: La question du logement. SHS EDITIONS. 2024
(2),(3),(6)
(4)Tout en restaurant les anciens logements ouvriers, comme les courées
à Lille, les transformant en logements de standing ou en abattant les
tours et barres des "cités"; dans les deux cas la population d'origine
est invitée à dégager ( son "projet de vie" le cas échéant ).
(5)Crise financière qui frappe le secteur des prêts hypothécaires et se
répand à l'échelle mondiale.
(7)La Cité Castors de Pessac est une réalisation d'auto-construction
populaire.
(8)Le sujet offre une véritable matière première à de nombreux
réalisateurs de fiction américaines: Terrence Malick, Sofia Coppola,
Larry Clark, Gus Van Sant...
(9)Le modèle familiale bourgeois: couple marié avec enfants qui
s'endette sur le très long terme jusque trente ans il y a peu encore, se
solde par une séparation ou un divorce dans 45 % des cas en France -
certes, davantage à la ville qu'à la campagne.
------------
Encadré:
Salariat et résultats électoraux dans quelques communes rurales du
boulonnais
Colembert:
- CDI et fonction publique: 85,9 %. Source Insee 2023.
Vote Rassemblement National législatives 2024: 45,66 %
Le Wast:
- CDI et fonction publique: 85,4 %. Source Insee 2023.
Vote Rassemblement National législatives 2024: 54,64 %
Conteville-lès-Boulogne:
* CDI et fonction publique: 82,1 %. Source Insee 2023.
* Vote Rassemblement National législatives 2024: 52,27 %
Baincthun:
* CDI et fonction publique: 87,6 %. Source Insee 2023.
* Vote Rassemblement National législatives 2024: 52,27 %
Wierre-Effroy:
* CDI et fonction publique: 85,8 %. Source Insee 2023.
Vote Rassemblement National législatives 2024: 54,64 %
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