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(fr) Monde Libertaire - Des idées et des luttes: La Vie sans principe
Date
Tue, 12 Aug 2025 17:23:27 +0100
Guider sa vie ---- Nous connaissons, le plus souvent, Henry David
Thoreau pour deux de ses livres, Walden ou la Vie dans les bois et La
Désobéissance civile. Fort heureusement les éditions Le Mot et le Reste
rééditent La Vie sans principe accompagnée d'une introduction de
Philippe Granger. Ce texte constitue un condensé de sa réflexion
éthique. Thoreau y dénonce la faillite morale de la société américaine
en raison de sa course permanente à l'enrichissement et l'inhumanité du
capitalisme industriel du milieu de 19ème siècle. «Ce monde est le lieu
des affaires. [...] Rien d'autre ne prime que le travail, encore le
travail, toujours le travail.» Cette approche, il la murit, l'enrichit
lors de ses conférences. Il hésitera longtemps sur le titre de cet
essai. Philippe Granger en souligne la portée. «Longuement muri, l'essai
définit son «art de vivre», terme par lequel il désigne une économie de
sa vie: il exprime clairement la confiance qu'il met en lui-même pour
savoir en toute autonomie déterminer la vie juste qu'il lui paraît
souhaitable de mener hors de sentiers battus.»
Cette passion pour le travail imposée par la pensée dominante de la
société va jusqu'à accomplir des tâches inutiles comme l'a si bien
démontré David Graeber dans Bullshit Jobs édité en français par Les
Liens qui libèrent en 2019. Attention, Thoreau n'est pas hostile au
travail intelligent, utile à l'intérêt général qui laisse du temps au
travailleur pour s'épanouir, il refuse en revanche le travail, forme de
servitude. Cette servitude est évidemment la négation du fondement
théorique des Etats-Unis, la liberté. Le lecteur trouvera dans ces pages
une dénonciation de la classe politique, de la manipulation générée par
les médias qui détournent l'intérêt du public vers des faits divers, des
informations inutiles. Ne pourrait-on pas écrire que la situation a
empiré aujourd'hui avec l'audio-visuel et les réseaux-sociaux? Notons
aussi cette phrase évocatrice: «Ce qu'on appelle la politique est une
chose comparativement si superficielle et inhumaine que je n'ai, pour
ainsi dire, jamais honnêtement reconnu que cela me concerne en quoi que
ce soit.»
Jeter les bases d'une réflexion personnelle, autonome
Ses propos relatifs à la religion et aux principes des pasteurs
soulignent leur enseignement de la résignation, l'acceptation d'un monde
d'inégalités, d'absurdités. Pour Thoreau, l'individu doit devenir son
propre professeur de morale, guider sa vie et jeter les bases d'une
réflexion personnelle, autonome.
La première partie de l'ouvrage multiplie les exemples de la course au
fric et de l'orientation de la société vers l'argent. Le texte a certes
une connotation datée, le 19ème siècle, située, les Etats-Unis, il est
néanmoins aisément transposable à la société actuelle. Il suffit
d'observer, dans les transports en commun, ces obsessionnels du travail,
penchés sur leurs téléphones, leurs ordinateurs, voire parlant «boulot»
pendant des randonnées ou des footings. Oui, c'est grave. Vous lirez
avec effroi le passage consacré au travail des chercheurs d'or, un
travail d'esclaves, esclaves de l'Argent, jusqu'à en mourir. Songeons
aux célébrissimes photos de Sebastião Salgado.
L'ouvrage est empreint d'une grande poésie, notamment par sa vision de
la nature, mais aussi par le vocabulaire utilisé, l'homme est nature et
il ne doit pas la détruire. Des propos qui font songer à Elisée Reclus.
Je cite sa conclusion: «Pourquoi ne devrions-nous pas nous retrouver,
non pas toujours comme des dyspeptiques qui se racontent leurs mauvais
rêves, mais quelquefois comme des eupeptiques qui se félicitent
mutuellement de l'éternelle et resplendissante beauté du matin? Je
n'exige rien là d'exorbitant, assurément.»
* Henry D. Thoreau
La Vie sans principe
Ed. Le Mot et le Reste, 2025
https://monde-libertaire.fr/?articlen=8504
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