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(fr) Socialisme Libertaire - Quelques vérités aux révolutionnaires
Date
Wed, 29 May 2024 19:23:52 +0100
Gaston Leval: Quelques vérités aux révolutionnaires (1967) ---- «Il
nous est arrivé d'écrire, dans cette revue, et en passant, que le
problème de la capacité des travailleurs était un de ceux que se posent
ceux qui veulent transformer la société. Cette capacité existe-telle? Ou
atteint-elle le degré suffisant pour que les travailleurs prennent en
main leur destin et celui de l'humanité? Poser cette question c'est
courir le risque de se faire traiter de contre-révolutionnaire,
d'aristocrate ou de pédant. Mais nous avons conscience de n'être ni
aristocrate - la modestie de nos ressources ne nous classe pas parmi ces
privilégiés - ni contre-révolutionnaire, car voilà soixante-trois ans
que nous luttons pour la transformation de la société, et nous pensons
bien donner ce qui nous reste de vie à cette cause; ni pédant, car quand
nous comparons les dimensions de notre personnalité à celles d'un
Proudhon ou d'un Bakounine, nous nous souvenons de Gulliver, géant parmi
les nains, mais lilliputien parmi les géants.
C'est poussés par le souci de notre responsabilité, qui devrait être le
souci de tous ceux qui se réclament de la révolution, que nous nous
posons le problème de la capacité révolutionnaire des classes travailleuses.
Nous nous souvenons, en commençant, de deux phrases fameuses:
«L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs
eux-mêmes» et «De la capacité politique de la classe ouvrière»
(proclamée par Proudhon en donnant à ce mot «politique» le sens le plus
large, c'est à dire révolutionnaire). Or, notre appartenance à la classe
ouvrière, l'expérience que nous en avons, nous fait nous poser des
questions. Combien de fois avons-nous lu des affirmations catégoriques
sur l'aptitude de cette classe à résoudre, tous les problèmes que peut
poser une révolution: problèmes industriels, problèmes, agraires,
problèmes de distribution, problèmes financiers, problèmes humains de
toutes sortes, problèmes concernant les matières premières, problèmes
d'importations diverses, problèmes d'exportation, et pour cela de
rapports internationaux, problèmes de l'instruction publique, problèmes...
Plus je vais et plus je comprends l'immense complexité de ce que les
révolutionnaires auraient à prendre en charge, les dimensions énormes
des taches à accomplir.
Et je comprends que le bouleversement auquel donnerait lieu l'action
entreprise serait tel que les révolutionnaires seraient débordés et
impuissants. En conséquence, j'arrive à la conclusion, que ce n'est que
par des réalisations forcément limitées, mais coordonnées, et s'étendant
dans le temps et dans l'espace que peut avoir lieu la transformation de
la société.
En cela je rejoins Proudhon, et je dois une fois de plus rappeler que
Bakounine lui-même, qui est historiquement à nos yeux l'incarnation de
la révolution, déclarait en 1874, dans une lettre écrite à Elisée Reclus:
«Oui, tu as raison, l'ère des révolutions est passée, et nous sommes
entrés dans celle des évolutions.»
Mais j'entends déjà la réponse de nos va-t-en guerre révolutionnaires:
«Jamais le capitalisme ne laisserait entreprendre des réalisations qui
le déborderaient. L'État interviendrait, et massacrerait ceux qui
prétendraient créer une société nouvelle.»
Au fond, cela n'est qu'un prétexte. Si on commence par détruire l'Etat,
ou les forces armées qui le caractérisent, on croit possible de se
lancer dans l'aventure, sans calculer, d'avance, quelles difficultés il
faudra vaincre. Ou l'on s'encourage avec des faux-fuyants... D'où
l'attitude de ces révolutionnaires qui ne sont pas du peuple, qui
n'appartiennent pas à la masse de ceux sur qui devrait retomber la
responsabilité des mesures à prendre pour remplacer l'Etat et le patron.
J'avais publié dans Le Libertaire, il y a de cela vingt et quelques
années, une étude, intitulée La révolution sans Etat. Et dès le premier
article, je me heurtai à la réponse habituelle:
«Il ne faut pas remplacer l'Etat, il faut le supprimer.»
C'était, en effet, beaucoup plus simple. Ceux, qui adoptaient cette
attitude masquaient d'une phrase leur incapacité. Cependant ils
utilisaient les services publics que l'Etat avait en main, les routes
que l'Etat faisait construire ou entretenir, leurs enfants allaient à
l'école; qui était une création de l'Etat etc...
Je procédais alors à une analyse de l'oeuvre utile accomplie par ce
Léviathan, ne serait ce que pour justifier son existence et avoir une
raison d'être aux yeux de la population. Et j'émettais une série de
mesures à prendre, de méthodes et de formules organisatrices. Cela,
naturellement, tomba à l'eau. C'était, pensait-on, des obstacles au
libre et facile chemin de la révolution. Mais quel chemin a-t-on
parcouru depuis?
Et comme ils ne voient pas les difficultés, comme ils ne perçoivent pas
les problèmes, les discoureurs non prolétariens résolvent tout en
réservant aux travailleurs l'oeuvre de transformation sociale. Ils ne se
compromettent pas. Ils se lavent les mains. «Le peuple fera ceci ou
cela». Au fond, ils pensent que s'il y a échec, c'est lui qui en aura la
responsabilité.
Ils savent, cependant, subodorer quelques difficultés. Il arrive aussi
qu'ils soient, par nature, autoritaires, et qu'ils ne peuvent accepter
une révolution dans laquelle ils ne pourraient pas jouer les dictateurs.
Ils parlent alors d'Etat, ou de gouvernement «prolétarien» (avec toute
la bureaucratie correspondante).
Quelles seraient les tâches de ce gouvernement, ou de cet Etat, Ils n'en
ont pas la moindre idée. Car ils n'étudient rien, ne connaissent rien,
et ils me rappellent Lénine déclarant, dans les premières année du
gouvernement bolchevique et à tous les congrès du parti communiste russe:
«Nous nous sommes trompés...»
mais qui, pour ne pas lâcher le pouvoir, continua à se tromper jusqu'à
la mort. Pour des gens de cet acabit, l'autorité remplace le savoir. Si
l'on se trompe, on commence autre chose, comme quand la N.E.P.[1]naquit
en Russie. On ne risque rien pour soi-même, car on a pris soin, dès le
début du pouvoir, de créer une nouvelle police, une nouvelle armée, de
nouvelles forces répressives. On peut donc essayer tout sans risques
d'être chassé par le mécontentement populaire.
Le peuple est-il capable de résoudre les problèmes que planterait une
révolution sociale? Que lui a-t-on apporté pour cela? Que lui
apporte-t-on? Rien, absolument rien et celui qui mesure l'importance des
problèmes dont la solution devrait être immédiatement apportée pour ne
pas sombrer dans un échec est effrayé devant l'abîme d'ignorance qui est
entrouvert à l'avance sur le chemin de l'émancipation. Pour l'ensemble
des intellectuels révolutionnaires l'essentiel serait la prise du
pouvoir et la façon de s'y maintenir. Que leur importe le ravitaillement
des villes, la distribution des vivres, le lait pour les enfants, la
viande et le blé pour tous? J'ai déjà posé, et je pose avec insistance
le problème de Paris et de la région parisienne.[2]Une révolution, même
sans destruction, cause au moins des interruptions de trafic, et si les
produits alimentaires de base n'arrivent plus pendant quarante-huit
heures, ou arrivent en quantités insuffisantes, tout se désorganise. Je
suis certain que le recul devant les possibilités révolutionnaires de
certains hommes (syndicalistes, mêmes révolutionnaires, en France,
sociaux-démocrates allemands ou italien des années vingt) s'explique en
partie par leur non préparation en ces matières. Car, je l'ai répété
cent fois, «on ne s'improvise pas organisateur» et le peuple, plus que
toute autre partie de la population en est incapable.[3]
Comment est organisée la société? Quels sont les rapports non seulement
de classes, mais entre les villes et la campagne, sur la base de quoi
s'établirait le trafic de marchandises, comment fonctionnerait le
circuit entre les régions qui sont interdépendantes, que ferait-on de
l'immense armée parasitaire existant au début et qui augmenterait de
façon irrésistible? Je demande à nouveau: comment garantirait-on la
valeur de la monnaie et assurerait-on les échanges internationaux?
J'ai posé aussi d'autres questions. J'ai cité le fait que soixante-dix
pour cent de l'énergie employée en France vient de différentes parties
du monde. Devant une question aussi embarrassante certains
«révolutionnaires», d'une ignorance encyclopédique déconcertante, ont
trouvé une réponse qui ne peut satisfaire qu'eux-mêmes: «il n'y aura
qu'à employer pour le labeur utile ce qui est employé actuellement pour
des travaux inutiles ou nuisibles». Comme ils ne se sont pas donné la
peine de consulter des statistiques, d'étudier ce qui, en matière
d'énergie est destiné à assurer les industries, le chauffage des foyers,
l'agriculture - qui, toute, marche grâce au pétrole et aux produits
pétroliers - et les moyens de transport, ils peuvent reposer béatement
sur cette apparente solution. Mais quiconque a étudié tant soit peu sait
que l'importance des activités et des produits inutiles ou nocifs (et
comment les déterminer?) est de beaucoup moindre que celle des produits
utiles et nécessaires. On ne remplace pas les statistiques ni les
produits et les activités nécessaires par la phraséologie. Et tant
d'inconscience désarme. Comme désarme l'ignorance de ce qui aujourd'hui
constitue l'appareil économique. Car ce ne sont pas seulement les
relations entre les régions économiques qui font que le Midi dépende du
Nord et de l'Est pour la sidérurgie, les tissus, la betterave à sucre,
que le Nord dépende du Midi et de l'Ouest pour tels ou tels autres
produits; il y a aussi l'interdépendance des industries, ou des
productions agricoles en plus qu'agricolo-industrielle; la fourniture
des produits semi-finis contre des produits finis, et, nous le répétons,
des matières premières (cuivres, fer, coton, laine, cuir, nickel, étain,
combien de choses! ). Tout cela fonctionne, tous les circuits sont
établis, comme conséquence d'une activité déployée depuis plusieurs
siècles sous la direction du capitalisme.
Qu'il y ait dans cette vaste organisation des éléments parasitaires, et
nocifs, je suis le premier à le dire et à le dénoncer, et c'est là le
principal élément négatif de l'économie actuelle; mais il y a aussi un
élément positif qui fait que, dans un pays comme la France par exemple,
cinquante-trois millions d'habitants se nourrissent tous les jours,
peuvent se chausser et s'habiller, que, il convient de le répéter, 14
millions de jeunes, d'enfants, d'adolescents vont à l'école, au collège
et à l'université, que des milliers de malades sont soignés dans les
hôpitaux, qu'à peu près tout le monde peut se déplacer quand bon lui
semble, aller d'un point à un autre - et cela, rien que pour les besoins
les plus primordiaux: ne parlons pas des autres, qui sont
caractéristiques de ce qu'il faut bien appeler la civilisation.
Et je dis et je maintiens que le peuple, dont je suis, moi dont la
jeunesse a été telle que je n'ai pas même pu apprendre un métier, et qui
par conséquent ne parle pas «du peuple» comme d'une catégorie sociale
qui m'est étrangère, mais qui au contraire en parle comme je le fais
parce que je le connais, je maintiens que le peuple n'est pas préparé
pour faire une telle révolution, pour transformer la société dont le
plus souvent il n'a pas même le sentiment ou la conscience. Je considère
une ineptie ou un crime que de pousser à une crise révolutionnaire. Et
je ne vois pas d'autre solution que celle des réalisations partielles
sans détruire l'organisme économique capitaliste. Proudhon écrivait - je
ne sais plus où - qu'il chargeait les travailleurs de prendre l'héritage
de la société actuelle et de le développer: il ne s'agissait pas pour
lui de détruire ce qu'a créé le capitalisme, malgré les souffrances que
cela a causé au peuple, malgré les atrocités de la workhouse et de la
fabrique. Il s'agissait d'en assumer la continuité, pour le bien de
tous. Or, la vie de relation est telle aujourd'hui qu'une entreprise de
transformation dans de très vastes secteurs des problèmes de dimensions
terrestres qui, pour cela, sont insolubles.
Il est donc inévitable de les envisager à l'échelle du possible. Parmi
nos idées, et celles de certains de nos penseurs, il y a beaucoup de
choses à revoir. Telle est la vérité.
Je me suis laissé entraîner plus loin que je me proposais en commençant
cet article, dont le but se limitait, en commençant, à attirer
l'attention sur le manque de préparation de la classe ouvrière. Ceux qui
affirment que cette préparation existe ont souvent recours à l'exemple
de la révolution libertaire espagnole, où le peuple aurait montré ses
capacité de réaliser la révolution sociale et d'organiser la société
sous des formes nouvelles. Il est vrai que les réalisations que j'ai
moi-même enregistrée dans mon livre L'Espagne libertaire ont été
l'oeuvre du peuple, mais pas du peuple compris comme l'ensemble des
travailleurs puisant en eux-mêmes l'inspiration, poursuivant les buts
sociaux égalitaires définis par le communisme libertaire. La vérité est
que sans la forte, et si souvent admirable minorité «anarquista» qui, de
1870 à 1936 s'est donnée à la propagande, s'est tant de fois sacrifiée
pour faire connaître l'idéal élaboré par tant de penseurs, le peuple
aurait été incapable de mettre en pratique les principes appliqués par
la Confederacion Nacional del Trabajo. La vérité est que ce sont les
travailleurs anarchistes inspirant la C.N.T. qui ont poussé à
l'expropriation des capitalistes et des grands propriétaires terriens, à
la prise en main des instruments de travail, et que là où a manqué cette
minorité les travailleurs n'ont rien fait, ou ont exproprié les patrons
et les «terratenientes» pour devenir patrons eux-mêmes. Car la
conception d'une société nouvelle ne naît pas par génération spontanée
dans les profondeurs des masses. Elle ne peut être que le fruit
d'observations, de méditation, de conclusions élaborées par des
générations de lutteurs et de penseurs.
Même entre ces masses, la formation intellectuelle spécialisée est
indispensable. Car il ne suffit pas d'exproprier chaque fabrique, chaque
atelier, chaque usine, chaque chantier ou chaque surface agricole (et
telle est la vision de tant d'autogestionnaires) pour socialiser
vraiment la production.
Parmi l'ensemble des travailleurs, ceux qui avaient des idées claires,
qui ne s'acquièrent pas du jour au lendemain, ont vraiment socialisé, ou
syndicalisé la production, c'est-à-dire réalisé le socialisme au sens
intégral du mot, grâce aux syndicats.
Grâce aussi aux individus ayant un esprit social et les connaissances
techniques que souvent les travailleurs n'avaient pas. «Nous, militants
libertaires, avons fixé les buts à atteindre, mais c'est grâce aux
techniciens que nous avons pu les réaliser» me disait dernièrement un de
ces camarades, un de ces hommes doués d'aptitudes naturelles
exceptionnelles qui leur permettent de jouer un rôle indispensable dans
une oeuvre collective.
Par contre, là où ont manqué soit les techniciens, soit les
organisateurs connaissant nos idées, les réalisations s'en sont
ressenties ou il n'y en a pas eu. Il ne suffisait pas d'être «du peuple»
pour savoir prendre les initiatives dans le sens voulu. Il fallait avoir
des idées valables, et la capacité de les mettre en oeuvre.
Telles sont les quelques vérités que, d'une façon peut-être un peu
décousue, je crois nécessaire d'avoir dites aujourd'hui.»
Gaston Leval, in Cahiers de l'humanisme libertaire, aout-septembre 1967.
NOTES:
[1]Nouvelle Economie Politique, inventée par Lénine qui préférait
remettre en selle ce qui restait des privilégiés que permettre aux
travailleurs et à leurs organisations de prendre part à l'oeuvre de
reconstruction.
[2]Les mêmes problèmes se posent pour toutes les grandes agglomérations
(New-York, Londres, Tokyo, Buenos-Aires etc...).
[3]Je suis certain que cette incapacité de tous les partis est la cause
principale du piétinement de la réorganisation de l'économie au Portugal.
SOURCE: Bibliothèque Anarchiste
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/05/quelques-verites-aux-revolutionnaires.html
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