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(fr) Alternative Libertaire #349 (UCL) - Palestine: 1947, la Nakba, la France et la gauche
Date
Mon, 27 May 2024 18:51:28 +0100
La France porte une responsabilité historique dans la réalisation du
projet d'État juif qui conduit à la Nakba: l'expulsion des
Palestinien·nes de leurs terres. La classe politique française et la
gauche, communistes compris, convergent alors dans un unanimisme
sioniste toujours prégnant aujourd'hui. ---- En 1942 a lieu la
conférence de l'Hôtel Biltmore, à New York, où les représentants du
mouvement sioniste international revendiquent la création d'un État
juif. La priorité est alors de combattre le «Livre blanc» de 1939 qui
limite l'immigration en Palestine à 15 000 personnes par an, seule
concession des Britanniques à la révolte arabe de 1936-1939[1]. ---- Si
l'Agence Juive, organisation sioniste créée en 1929 et alors dirigée par
David Ben Gourion, ne s'oppose pas frontalement aux Britanniques[2], ce
n'est pas le cas de la droite sioniste: l'Irgoun et le Lehi - dit aussi
groupe Stern du nom de son fondateur Avraham Stern - multiplient les
assassinats et les attentats meurtriers.
C'est à cette période que remontent les liens entre les Forces
françaises libres du Levant, alors basées en Palestine, et le mouvement
sioniste, notamment lors de la campagne de Syrie. La Haganah (milice
sioniste contrôlée par l'Agence Juive) fournit des facilités logistiques
aux gaullistes ainsi qu'une assistance technique.
La France, soutien des sionistes
Le conflit mondial terminé, la guerre entre Britanniques et groupes
sionistes se poursuit en Palestine. La France, déjà évincée de la Syrie
et du Liban par les nationalistes arabes grâce au soutien des
Britanniques, n'entend pas être exclue de la région et apporte ainsi son
soutien aux groupes sionistes. En 1945, Ben Gourion est à Paris où il
organise le combat contre les Britanniques. Il retrouve de nombreux
alliés de la cause sioniste dans la classe politique, tel Léon Blum,
alors à la direction de la SFIO. Le Lehi installe de son côté un centre
opérationnel dans la capitale française. De là, il coordonne une
campagne de lettres piégées à destination d'officiels britanniques[3].
La France est alors une base logistique des troupes sionistes, elle
héberge de nombreux camps d'entrainement de la Haganah[4].
Le soutien français passe aussi par l'appui à l'immigration juive en
Palestine depuis la côte varoise. André Blumel, proche de Blum et
délégué officieux de la Haganah, intervient auprès du ministère de
l'Intérieur pour accélérer le transit des immigrants ainsi que des armes
transportées par bateau. Il héberge chez lui une antenne émettrice à
disposition du réseau de surveillance de la Haganah, tolérée par le
ministère de l'Intérieur, qui permettra au «Mossad pour l'immigration
clandestine» d'affréter plusieurs navires[5].
À la libération, les gouvernements européens s'inquiètent du devenir des
réfugiés des camps nazis, notamment des troubles que pourrait créer leur
retour chez eux, alors que l'antisémitisme est encore virulent en Europe
(comme en témoigne en 1946 le pogrom de Kielce en Pologne). Le projet
d'État juif en Palestine est perçu comme un moyen de «se débarrasser»
des réfugiés. Les États occidentaux, États-Unis inclus, maintiennent
leurs portes fermées aux réfugiés juifs durant et après la guerre,
écartant de fait «toute solution à la question des Juifs rescapés du
nazisme qui ne fut pas celle du retour à la "terre promise"»[6].
Le plan de partage: une convergence impérialiste
Un nouvel événement vient choquer l'opinion. Le 18 juillet 1947,
L'Exodus, bateau de réfugiés juifs affrété par la Haganah et parti de
Sète quelques jours plus tôt, est arraisonné par les Britanniques au
large de Haïfa.
Des enquêteurs de l'United Nations Special Committee on Palestine
(UNSCOP, Comité spécial des Nations unies sur la Palestine), alors
présents à Haïfa, sont témoins de l'assaut des Britanniques sur le navire.
L'opération de L'Exodus, «planifié[e]de telle sorte qu'un échec puisse
se prêter à une utilisation fructueuse[...]fut un coup de maitre en
matière de propagande»[7]: elle influe sur le rapport des enquêteurs.
À la suite du rapport de l'UNSCOP, l'ONU soumet au vote une proposition
de partage de la Palestine le 29 novembre 1947. Celle-ci prévoit 55 % du
territoire pour le mouvement sioniste, qui ne possède alors que 7 % des
terres. La France est indécise. Dans un premier temps, Alexandre Parodi,
représentant de la France à l'ONU, s'abstient sur consigne de George
Bidault, le ministre des Affaires étrangères. Ce dernier, qui craint que
le vote du plan de partage provoque des troubles en Afrique du Nord,
propose d'ajourner le vote d'une journée.
Ce temps est mis à profit par le président de la République, Vincent
Auriol, et Léon Blum, qui s'activent pour que la France se prononce
favorablement: Blum, dans une lettre à Bidault, écrit «rien n'est pire
pour nous, du point de vue de nos territoires d'Afrique du Nord, qu'une
marque de faiblesse et de peur vis à vis du fanatisme panarabe»[8].
Le vote de la France entraine celui de pays catholiques du Benelux et
d'Amérique latine. Les États-Unis, où Truman, pour des raisons
électorales, vote le plan de partage, font pression pour que celui-ci
soit voté par Haïti, les Philippines et le Liberia (avec des menaces de
Firestone, le géant du pneu, de ne plus acheter l'hévéa du pays[9]).
L'URSS le vote également: ce sont les premiers à reconnaitre Israël le
15 mai 1948, et à lui livrer des armes, Staline voyant derrière le
projet sioniste un moyen de s'implanter dans la région[10]. Le plan de
partage est refusé par le Haut Comité arabe ce qui déclenche les
hostilités en Palestine: c'est le début de la Nakba, la «Catastrophe» en
arabe (voir encadré).
Les relations entre Israël et la France sont distantes durant les
premières années. La France exige que Jérusalem soit sous contrôle
international, comme le stipule le plan de partage, afin de garantir la
protection des lieux saints. Israël refuse, ce qui explique sa
reconnaissance tardive par la France, le 1er mai 1949. Des comités
pro-israéliens se créent alors en France, faisant valoir que
l'établissement de relations étroites avec le nouvel État lui
permettrait de «retrouver son influence au Levant».
Après l'agression tripartite israélienne et franco-britannique de 1956
contre l'Égypte de Nasser, alors soutien du FLN algérien, la France
devient, jusqu'à 1967, le principal appui et fournisseur d'armes d'Israël.
Gauche pro-sioniste, antisionisme nord-africain
La gauche française porte une responsabilité politique dans l'appui au
projet sioniste: en 1947 est créée la Ligue française pour la Palestine
libre sous l'impulsion de Sartre, alors affilié au Comité hébreux de
libération nationale sous l'influence de l'Irgoun. Elle réussit à
s'imposer grâce au recrutement de personnalités intellectuelles et
politiques de premier plan telles Simone de Beauvoir, Jules Romain,
Louis Jouvet ou Edgar Faure.
Seuls le journal Témoignage Chrétien et Daniel Guérin prennent position
pour les Palestiniens[11].
Si le projet sioniste trouve écho de la droite à la gauche, ce n'est pas
le cas auprès des Juifs de France: en 1948, seuls 640 Juifs français
migrent en Israël et, jusqu'en 1968, jamais plus d'une centaine par an.
Lucide, Raymond Aron pressent «la suite inévitable, une guerre prolongée
entre les Juifs devenus Israéliens et le milieu musulman»[12].
Chez les Juifs de France surgit au contraire la peur qu'on leur impose
la Palestine alors qu'ils viennent tout juste de retrouver leur
citoyenneté. L'engouement à gauche interroge: alors que le combat de la
Résistance était de réaffirmer l'unité républicaine des Juifs comme
étant des Français comme les autres, la gauche s'engouffre dans une
lecture ethniciste et généalogiste des Juifs.
Ce n'est pas un trope uniquement français: une motion de la Conférence
syndicale internationale de 1945 déclare que «le peuple juif soit mis
dans la possibilité de poursuivre la reconstruction de la Palestine en
tant que son foyer national, et cela par l'immigration, la colonisation
et le développement industriel»[13].
Le nationalisme arabe est, de son côté, décrété infâme, étant perçu tout
à la fois comme «un sous-produit du nazisme et une invention de
l'impérialisme britannique»[14]. Si «la résistance des indigènes restait
insaisissable aux catégories de la gauche»[15], les représentants du
Parti du Peuple Algérien (héritier de l'Étoile Nord-Africaine de Messali
Hadj qui avait dénoncé le colonialisme sioniste dès les années 1920)
soulignent la proximité entre la lutte des Palestiniens contre le
sionisme et celle des Magrébins contre l'impérialisme français, «le
"foyer national juif" préfigurait le "foyer national français" en
Afrique du Nord»[16]. Lors du vote du plan de partage,
Abdel-Krim-el-Khatabi, leader de la République du Rif dans les années
1920, exilé au Caire avec d'autres dirigeants nord-africains, câble à
Alexandre Parodi que le vote de ce plan aurait «de graves répercussions
en Afrique du Nord».
Le rôle de la France
Rivalités franco-britanniques, réactions face aux menaces du panarabisme
pour l'Empire, antisémitisme soucieux de se débarrasser des réfugiés
d'Europe de l'Est: voilà les déterminants fondamentaux du soutien
français à la création de l'État d'Israël, enfant de l'impérialisme et
non d'une prétendue mauvaise conscience ou autres réparations. Le
soutien de la gauche s'explique par un «européocentrisme qui n'était pas
encore honteux et qui faisait que les Juifs en Palestine incarnaient le
progrès et, distinction suprême, les idéaux socialistes[...]opposition
entre ces pionniers et un monde immobile, arriéré féodal,
fanatique»[17]. Si se solidariser avec la Palestine est encore compliqué
aujourd'hui, c'est que cet épisode historique a déterminé en grande
partie la vision de la France et de la gauche sur le sionisme.
Encombré de cet héritage colonial, l'expression d'une solidarité
internationaliste solide avec le peuple palestinien reste difficile; il
devient urgent de le dépasser.
Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)
++++
Chronologie
-* 1942: conférence de l'Hôtel Biltmore, revendication officielle de
création d'un «État juif».
-* 1942-1947: guerre civile entre groupes sionistes et Britanniques.
-* 22 JUILLET 1946: attentat de l'hôtel King David par l'Irgoun faisant
91 morts dont 28 Britanniques, 41 Arabes et 17 Juifs.
-* ÉTE 1947: arraisonnage par les Britanniques de L'Exodus provoquant
une émotion mondiale.
-* 29 NOVEMBRE 1947: vote de la proposition du plan de partage de la
Palestine à l'ONU. Les sionistes acceptent, les Palestiniens refusent.
Début de la guerre civile de 1947-1948 en Palestine et de l'exil des
Palestinien·nes.
-* 14 MAI 1948: proclamation de l'État d'Israël par Ben Gourion,
déclaration de guerre des États arabes le lendemain.
-* AUTOMNE 1956: agression tripartite franco-britannique et israélienne
contre l'Égypte à la suite de la nationalisation du canal de Suez. La
France devient le principal allié d'Israël.
++++
La Nakba et la guerre de 1947-1948
Du 30 novembre 1947 au 14 mai 1948, date de la proclamation de l'État
d'Israël, une première guerre a lieu entre des organisations armées
sionistes (Haganah, Palmach, Irgoun et Lehi) et les Palestiniens
soutenus par des volontaires venant de pays arabes. Le 1er décembre, le
Haut Comité arabe décrète une grève générale de trois jours. La lutte
est menée par Abd el Kader Al Husseini: à la tête de quelques milliers
de volontaires, il organise un siège de Jérusalem durant plusieurs mois.
De décembre 1947 à janvier 1948 environ 70 000 Palestinien·nes fuient
les agglomérations. Fin mars, le total des réfugié·es se monte à environ
100 000. Le plan Dalet de périmétrisation militaire - en réalité plan
global d'expulsion rédigé par la Haganah et adopté le 10 mars 1948 -,
implique le déplacement de villages et de cibler les «centres ennemis»:
«procéder à l'encerclement du secteur municipal arabe central et à son
isolement des voies d'accès, ainsi qu'à l'arrêt de ses services
essentiels (l'eau, l'électricité, le carburant)».
Les troupes de la Haganah prennent militairement le contrôle du
territoire qui avait été donné à l'État juif et l'élargissent. Dans la
section 3b du plan, on trouve parmi les objectifs comment traiter les
«centres de populations ennemis occupés»: «destruction de villages[...],
en particulier les centres de population dont le contrôle continu est
difficile.[...]En cas de résistance, les forces armées doivent être
détruites et la population expulsée en dehors des frontières de l'État
hébreux»[18].
Le 9 avril 1948 a lieu le massacre de Deir Yassine à l'ouest de
Jérusalem, perpétré par 120 combattants de l'Irgoun et du Lehi, qui
provoque de 120 à 250 morts. D'autres massacres s'ensuivent, favorisant
l'exil des Palestinien·nes. La guerre de 1948-1949 achève l'expulsion
des 800 000 Palestinien·nes.
Notes:
[1]Voir «La grande révolte palestinienne de 36-39», Alternative
libertaire, mars 2010.
[2]Ben Gourion déclare: «Nous aiderons les Britanniques dans la guerre
comme s'il n'y avait pas de Livre blanc et nous lutterons contre le
Livre blanc comme s'il n'y avait pas la guerre», «David Ben Gourion
(1886-1973)», Hérodote.net, 13 octobre 2023.
[3]Charles Enderlin, Les Juifs de France, entre République et sionisme,
Seuil, 2020.
[4]Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey, Itinéraire de Paris à Jérusalem,
la France et le conflit israélo-arabe. Tome 1, 1917-1958, Les livres de
la revue d'études palestiniennes, 1992.
[5]Ibid.
[6]Ibid.
[7]Jacques Derogy, La Loi du retour, la secrète et véritable histoire de
l'Exodus, Fayard, 1970.
[8]Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey, op.cit
[9]Jean-Pierre Langelier, «Le partage de la Palestine», Le Monde, 30
novembre 1997.
[10]Le soutien du PCF découle de cet alignement de Staline: en 1941,
l'ambassadeur soviétique à Londres Ivan Maïski déclare: «Si la Russie
soviétique veut s'intéresser au futur du Moyen-Orient, il est évident
que les Juifs avancés et progressistes de Palestine représentent plus de
promesses pour nous que les Arabes retardataires contrôlés par les
cliques féodales», Arnold Kramer, «Soviet Policy on Palestine.
1947-1948», Journal of Palestine Studies, hiver 1973.
[11]Daniel Guérin, Ci-gît le colonialisme. Algérie, Inde, Indochine,
Madagascar, Maroc, Palestine, Polynésie, Tunisie. Témoignage militant,
De Gruyter/Mouton, 1973.
[12]Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey, op.cit
[13]Ibid.
[14]Ibid.
[15]Ibid.
[16]Ibid.
[17]Ibid.
[18]1. Ilan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, La Fabrique, 2000.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Palestine-1947-la-Nakba-la-France-et-la-gauche
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