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(fr) Courant Alternative #340 (OCL) - Sciences et État: l'exemple du Covid
Date
Wed, 22 May 2024 18:36:42 +0100
Nous profitons de notre recension du livre «L'attestation» de T.
Boulakia et N. Mariot pour revenir sur la période du Covid. Au-delà du
confinement qu'analyse cet ouvrage, nous avons subi comme rarement
l'autoritarisme de l'État. Si nous pensons nécessaire de revenir sur
cette période c'est que même des anarchistes, et plus largement toute
une partie de l'extrême gauche, ont justifié certaines mesures qui nous
ont été imposées au nom du rationalisme (confinement, vaccination
massive, pass-sanitaire,...): pour ne pas tomber dans le
complotisme/l'irrationalisme, nous devions nous conformer aux
prescriptions de l'État justifiées par ce que les scientifiques auraient
consensuellement préconisé. L'objectif de cet article est de revenir sur
la pandémie du Covid pour comprendre la fonction politique que la
Science a joué, comprendre toutes les limites du savoir scientifique,
pour nous armer politiquement à de futures situations similaires. Nous
finirons par discuter du rapport entre les scientifiques et la société
d'un point de vue communiste libertaire.
Sciences et Covid
Nous renvoyons à différents ouvrages pour compléter ce développement[1].
En France, les décisions imposées par le gouvernement s'appuyaient sur
le concept de nudge (coup de pouce), c'est-à-dire des mesures imposées à
la population pour nous obliger à faire les «bons choix» par des
contraintes (auto-attestation de sortie lors du confinement,
pass-sanitaire, pass-vaccinal...). Pour justifier ses décisions, le
gouvernement français avait mis en place un Conseil Scientifique dont le
choix des membres s'est fait par cooptation et dont les travaux n'ont
pas été publics. D'une façon générale, ce Conseil Scientifique n'a eu
essentiellement pour rôle que d'entériner les décisions prises par le
gouvernement c'est-à-dire d'apporter une pseudo-justification
scientifique aux mesures décidées indépendamment de lui. Par exemple, le
12 juillet 2021, Macron a imposé la vaccination généralisée en
s'appuyant sur un avis de ce Conseil Scientifique... qui soutenait en
réalité une proposition de McKinsey. Le Conseil Scientifique argumentait
son avis par un article qui n'était pas paru dans une revue académique
et dont 25% des auteurs étaient membres de ce même Conseil Scientifique.
Cet article développait un modèle prévisionnel intégrant des paramètres
choisis arbitrairement, en contradiction avec ce que les articles
académiques considéraient être corrects au même moment. Concrètement, il
cherchait à justifier l'imposition du vaccin de façon généralisée. Plus
globalement, durant la crise du Covid, toutes les données avancées pour
justifier les politiques sanitaires étaient contestables. Non qu'elles
étaient toutes fausses ou trafiquées mais elles ne faisaient pas
consensus au sein de la communauté scientifique. Aucune étude
scientifique ne permettait de considérer par exemple les mesures de
confinement sévères ou de vaccination massives, imposées comme en
France, comme efficientes par rapport à d'autres approches moins
contraignantes et moins uniformes... en dehors de certains modèles
épidémiologiques prévisionnels peu fiables.
En effet, en épidémiologie, les modèles prévisionnels sont très fragiles
et n'arrivent que rarement à prédire correctement l'avenir. Ainsi, dès
juin 2020, un collectif de modélisateurs scientifiques a alerté dans la
revue Nature (revue académique considérée comme la plus importante) sur
les faiblesses des modèles et du risque de leurs usages à des fins
politiques: «Les modèles mathématiques produisent des chiffres très
incertains qui prédisent les infections, les hospitalisations et les
décès futurs selon divers scénarios. Plutôt que d'utiliser les modèles
pour éclairer leur compréhension, les politiques les brandissent souvent
pour soutenir des agendas prédéterminés»[2]. Comme le résume Ioannidis,
considéré comme un des meilleurs épidémiologistes au monde, «Les
prévisions épidémiques ont un bilan douteux, et ses échecs sont devenus
plus importants avec le COVID-19»[3]. Or, durant la période du Covid,
toute les mesures prises l'ont été sur la base de tels modèles. Mais la
critique a été disqualifiée et tout débat serein et contradictoire a été
interdit. Non seulement le commun des mortels n'avait pas le droit de
porter de critique au discours dominant sous peine de se voir catégorisé
«complotiste», mais même des scientifiques se sont retrouvé·es
violemment attaqué·es voire ostracisé·es pour en avoir développés. Comme
le dit B. Stiegler: «Dans cette atmosphère de propagande et de
fabrication médiatique du consentement, on allait quitter le domaine de
la rationalité scientifique et du raisonnement médical, pour basculer
dans un raisonnement moral de type manichéen, propre à la communication
de guerre».
Bilan sanitaire de la politique imposée
La crise sanitaire liée au Covid et le terme pandémie associé, ont
généré l'idée que nous pourrions tous et toutes être soumis à un danger
de mort imminent de façon identique alors que la population la plus à
risque était les personnes âgées: la moitié des décès concerne des
personnes de plus de 80 ans; avant 60 ans, la probabilité de mourir du
Covid était en gros équivalente à celle de la grippe (en dehors des
personnes ayant des comorbidités). De plus, si l'on reprend la
définition de l'OMS, « la santé est un état de complet bien-être
physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence
de maladie ou d'infirmité», on se rend compte que toute la politique
sanitaire imposée n'a pas tenu compte des dimensions psychologique et
sociale de la santé. Or, intégrer toutes ces dimensions obligeait à
proportionner la politique sanitaire en fonction des personnes et
situations et s'interdire de considérer chaque personne comme identique
aux autres. En imposant les mêmes restrictions (confinement, masque,
...) et les mêmes obligations (vaccins) à toute la population, au nom de
«la Science», la politique sanitaire a été en contradiction complète
avec une telle perspective.
Aujourd'hui nous savons que le confinement a été sur le plan sanitaire
très problématique (pour les sources voir[1]). Le confinement et ses
suites ont fortement réduit les dépistages ou diagnostics notamment des
cancers, avec une augmentation prévisible de 5% à 8% de ces derniers. La
dégradation mentale a été importante: problèmes de sommeil, état
dépressif ou anxieux, pensées suicidaires, notamment pour les plus
jeunes - entre 2020 et 2021, une augmentation de 30% des tentatives de
suicide et le doublement des passages aux urgences pour idées
suicidaires chez les 11-17 ans. Les maltraitances familiales ont
également énormément cru - hausse de 50% des hospitalisations pour
violences physiques sur les enfants de moins de 5 ans, notamment du
syndrome du bébé secoué; hausse des violences envers les femmes dans les
foyers confinés. Aussi, sommes-nous en droit de considérer que le
confinement a été nettement plus dangereux pour les enfants, voire pour
les femmes, que le Covid. Par ailleurs en France, un million de
personnes supplémentaires ont été condamnées à la pauvreté suite aux
mesures sanitaires (perte de travail ou de revenus).
Par ailleurs, la politique vaccinale mise en place via le pass-sanitaire
puis le pass-vaccinal a entraîné deux effets contraires à ses objectifs.
Le premier consiste en l'augmentation de la méfiance envers les vaccins.
Le second renvoie au taux de vaccination chez les personnes à risque. La
France a montré l'un des taux de vaccination les pires de l'Europe de
l'Ouest pour les plus de 80 ans, inférieur à ceux de pays n'ayant pas
mis en place de mesures coercitives pour obliger à se vacciner. Ceci est
conséquent de la nécessité entre autres de devoir passer par un site
internet. De plus, les mesures coercitives favorisaient la vaccination
massive des personnes voulant conserver leur vie sociale importante
(souvent les moins à risques car plus jeunes). A l'inverse, cela ne
poussait pas à la vaccination les fractions de la population à risque
déjà exclues de ces espaces de vie sociale (personnes âgées, migrant·es,
SDF, ...). De plus, on savait que les vaccins avaient une protection
individuelle pour éviter les formes graves, par contre ils n'empêchaient
pas la transmission et la contamination. En conséquence, le
bénéfice/risque pour les jeunes était largement discuté dans la
littérature académique au point où l'Angleterre a refusé de les
vacciner. Les fondements de la santé publique imposaient donc la
prudence et certainement la non-vaccination massive des enfants en
dehors des enfants porteurs de comorbidités. De ce fait, Delfraissy, en
tant que président du Comité Consultatif National d'Ethique, a cosigné
le 9 juin 2021 un avis déconseillant la vaccination massive des mineurs.
Mais quelques jours plus tard, en tant que président du Conseil
Scientifique, ce même Delfraissy a validé la vaccination massive des
mineurs afin d'adhérer aux décisions politiques.
La fonction politique de la Science
Cette brève histoire du Covid renvoie à la fonction politique de «la
Science» dans le monde actuel. L'émergence de «la Science» en tant que
champ unifié remonte au XIXème siècle et est à relier à l'évolution
sociale, économique et politique associée au développement du
capitalisme[4]. Ce que l'on appelle la vision moderniste de la science,
qui domine toujours la production scientifique, est la conviction que
«La Science» permet, par ses savoirs, d'aider au progrès collectif qui,
lui, est porté par le développement industriel impulsé par l'économie
capitaliste. Ainsi, l'appareil politique va se servir de travaux
scientifiques pour ses visées politiques et les scientifiques serviront
de personnes expertes pour légitimer ces choix. Or, les scientifiques
n'existent bien évidemment pas en dehors d'un cadre social qui influence
leurs théories et pratiques, et ceci est encore plus prégnant dans les
champs scientifiques qui concernent l'humain. Dans tous les champs
scientifiques il y a des polémiques et des discussions critiques pas ou
peu exposées dans l'espace public car «la Science» se doit produire un
savoir inattaquable dans cet espace public. Celui ou celle qui émettrait
des doutes sera considéré comme s'inscrivant dans une vision
ascientifique/anti-progrès/complotiste. La crise sanitaire fut une
démonstration permanente de cette fonction politique de la science. Nous
avons subi une imposition autoritaire par l'État de mesures justifiées
par le soi-disant savoir scientifique pourtant très fragile et
absolument pas consensuel. In fine, toute la politique subie durant la
crise sanitaire doit se comprendre non pas comme une politique n'ayant
que des objectifs sanitaires mais comme ayant avant tout des visées
politiques; nous apprendre à nous soumettre à l'arbitraire de l'État
jusque l'absurde (comme l'imposition du masque lors de balades en
extérieur).
Nous défendons bien évidemment une autre approche et une autre fonction
politique du savoir scientifique. Nous sommes matérialistes et
rationnels, nous ne considérons pas que toutes les théories sont
équivalentes. Surtout, nous défendons l'idée que le savoir scientifique
ne doit pas être séparé de l'espace public. La science n'est en soi
qu'une manière de produire des connaissances et dès que l'objet d'un
travail scientifique touche l'humain, on se doit d'intégrer la dimension
humaine dans ce savoir, c'est-à-dire intégrer en plus du savoir
scientifique le savoir des personnes concernées. Nous retrouvons dans
l'ouvrage de Conner «Histoire populaire des sciences»[5]cette question
de l'accaparement du savoir par les scientifiques, étouffant toute
prétention au savoir «populaire»: «un effet d'autorité intervient. La
science a découvert, de façon générale, comment les choses sont (c'est
ce qu'elle nous dit), comment elles doivent être, dans l'état actuel des
choses[...][servant à]garantir l'autorité culturelle de la science.».
L'exemple de la gestion de l'épidémie du Sida a contrario, rappelée par
Stiegler dans ses ouvrages, montrent la nécessité du dialogue entre
scientifiques et personnes à risque pour établir des protocoles
efficients. Lors du Covid, à partir du moment où la politique sanitaire
impactait toutes les personnes, il fallait favoriser les débats dans
l'espace public. Cela voulait dire défendre l'idée qu'il ne fallait pas
s'appuyer sur l'autoritarisme de l'État mais sur la conscience des gens
et leur auto-organisation collective. Le rôle des scientifiques aurait
du être de pouvoir apporter à la population, de façon contradictoire,
les connaissances plus ou moins fragiles ou plus ou moins consolidées
issues des recherches scientifiques. Ce débat ne devait pas être
descendant, entre sachant et ignorant, car les scientifiques n'ont
qu'une facette de la connaissance. Sur la base de tels débats ouverts et
démocratiques, tout le monde aurait pu saisir les enjeux associés à la
crise sanitaire du Covid. Des mesures proportionnées, acceptées et donc
impulsées par la majorité, car issue d'une connaissance commune,
auraient pu se mettre en place. Bien évidemment que de prime abord
l'individualisme ambiant aurait partiellement contrarié une démarche
collective efficiente, mais c'était le seul moyen d'apprendre à adopter
collectivement des mesures adaptées selon les différentes situations,
apprendre à être les acteurs/actrices conscient·es de nos vies sans que
le gendarme ne soit là pour nous contraindre à des mesures souvent
complètement absurdes sur le plan social et sanitaire.
RV
Notes:
1. On peut lire sur l'usage politique des statistiques, notamment durant
le Covid: GUYON H. et NÔUS C., Stat wars, le côté obscur de la force des
statistiques, Presses Universitaires de Rennes, 2024. Sur la politique
menée durant la pandémie, nous conseillons ces deux petits ouvrages:
STIEGLER B., De la démocratie en Pandémie, Gallimard, Paris, 2021;
STIEGLER B. et ALLA F., Santé publique année zéro, Gallimard, Paris, 2022.
2. SALTELLI et al. , «Five ways to ensure that models serve society»,
Nature, no 7813, vol. 582, 2020, p. 482‑484.
3. IOANNIDIS John, «How the Pandemic is Changing the Norms of Science»,
Tablet Magasine, 2021.
4. voir le livre très intéressant de CARNINO G., L'Invention de la
science: La nouvelle religion de l'âge industriel, Seuil, Paris, 2015.
5. CONNER C., Histoire populaire des sciences, L'Echappée, 2011.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4174
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