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(fr) Courant Alternative #340 (OCL) - « L'attestation », livre de T. Boulakia et N. Mariot
Date
Tue, 21 May 2024 17:44:19 +0100
Durant 55 jours, du 17 mars au 10 mai 2020, le confinement a interdit
les déplacements de la population en France. Ce livre questionne comment
cette obéissance s’est imposée au travers de deux axes. Le premier est
l’analyse des formes de coercition de l’État. Le second est réservé aux
comportements, conformistes ou rebelles, et les enjeux qui les
sous-tendent. Sa lecture permet de s’extraire de son vécu personnel et
d’avoir une photographie générale de cette période appuyée par beaucoup
d’exemples. Nous ne rapportons que les aspects les plus saillants mais
l’ouvrage est bien plus riche que ce bref résumé. ---- Surveiller et
punir ---- La première partie du livre, la plus longue, revient sur la
forme du confinement appliqué en France, l’État ayant opté pour des
modalités très strictes en comparaison à d’autres pays, notamment par
l’interdiction absolue de l’espace public qui ne sera appliquée que
rarement ailleurs. Or, aujourd’hui, les études épidémiologiques semblent
montrer que cela n’a au mieux eu qu’un effet très faible sur la baisse
de la contamination comparativement à des politiques plus souples. Les
auteurs questionnent donc les ressorts des différentes politiques et ils
constatent que les États les plus coercitifs sont ceux qui ont une
présence plus importante des forces de l’ordre : « Il y a une affinité
marquée entre confinement et pratiques répressives habituelles ». La
France a donc connu une des formes les plus sévères de confinement qui
est à relier à ses pratiques répressives usuelles, notamment l’état
d’urgence (de novembre 2015 à novembre 2017). Elle va ainsi connaître
l’obligation de rester chez soi, avec une pluie de règlements locaux
encore plus restrictifs qui vont s’ajouter aux règles nationales. Le
nouveau régime juridique imposé a transformé toute personne présente
dans l’espace public comme potentiellement contrevenante. Toute sortie
obligeait à remplir sur « l’honneur » une auto-attestation justifiant le
motif. Cette attestation « matérialise le double jeu de la contrainte et
de l’obéissance… Est-ce que j’ai ma fiche ? Est-elle bien remplie ?
Est-ce que je dépasse les limites ? Est-ce que je risque un contrôle ?
». Les personnes devenaient de façon « perverse » les agents de leur
assujettissement, « transformant chacun en gendarme de soi-même ».
L’accès à l’espace public était régulé par l’État et ses relais. 100 000
forces de l’ordre furent mobilisées qui n’avaient plus grand-chose
d’autre à faire que de réprimer des contrevenants, aidées d’auxiliaires
(garde-chasse, garde forestier… et même des chasseurs). Il y aura 21
millions contrôles et plus de 1 million de verbalisations arbitraires
car toute personne se trouvant dehors était a priori soupçonnée
d’infraction (amende pour n’avoir acheté qu’une seule baguette de pain,
pour s’être posé sur un banc, pour utiliser un vélo pour ses courses,
pour être sortir en tong, …). Ce fut « un dispositif disciplinaire… pour
surveiller et punir » s’appuyant sur tout l’arsenal disponible (des
drones aux patrouilles en bateaux ou hélicoptères). Cette répression
toucha particulièrement les territoires les plus pauvres et les plus
immigrés, avec une sur-verbalisation dans les quartiers populaires («
matraquage financier des jeunes hommes des "quartier" »).
Le vécu
La seconde partie discute des différentes attitudes lors du confinement.
Les auteurs se penchent sur les logiques de l’obéissance et nous ne
reprenons que quelques-unes de leurs analyses très intéressantes. Ils
rappellent que la situation répressive interdisait d’organiser une
contestation collective dans l’espace public. En dehors de contestations
publiques rarissimes (tous les médias et organisations politiques ont
globalement relayé la nécessité de ce confinement de façon acritique),
les personnes ont dû « bricoler » des stratégies individuelles.
L’absence de protestations publiques ne doit donc pas être comprise
comme un marqueur de consentement car il y a eu des formes discrètes de
contestation (comme les chants aux fenêtres dénonçant le gouvernement).
Une fraction des personnes a fréquemment contourné les règles (truquant
sur les attestations, sortant au-delà de 1 km…). Une autre fraction de
la population a respecté scrupuleusement les règles imposées dans la
continuité du respect de l’ordre social. Par ailleurs, une partie de la
population semble être restée cloîtrée chez elle… et le profil
sociologique ne renvoie pas à des personnes âgées. Ce qui explique ce
cloisonnement renvoie au capital culturel et politique. Le caractère peu
clair des exceptions permettant les sorties, leurs modifications
fréquentes, semblent avoir interdit à ces personnes d’appréhender de
façon sereine les possibilités qui s’offraient à elles et n’ont donc pas
eu recours à ce que le droit leur autorisait. Il y a donc clairement une
fracture sociale dans les différentes stratégies adoptées, notamment
entre les hommes et les femmes. Les femmes seront prises en tenaille
entre le travail (conséquent de la segmentation genrée du marché du
travail) et les activités domestiques. De plus, la police du foyer
imposée par des hommes fait que « le confinement est devenu un
instrument supplémentaire pour reprendre la main sur leur conjointe ».
Enfin, les auteurs reviennent sur les délations très nombreuses et
essaient d’en comprendre les leviers. Le confinement et la promiscuité
permanente imposée vont générer une nuisance notamment sonore, « au lieu
de dire "mon voisin fait du bruit", on pouvait désormais dire "mon
voisin ne respecte pas le confinement" […] Ces dénonciations ne sont pas
des émanations d’une participation populaire spontanée aux restrictions,
mais font partie des efforts déployés pour se prémunir centre leurs
conséquences ».
Conclusion
Ce livre est riche à la fois en comptes rendus de ce qui s’est
réellement déroulé durant le confinement et en analyses fines qui vont
au-delà des fausses évidences. Néanmoins, bien que les auteurs discutent
longuement et de façon pédagogique des contraintes méthodologiques, ils
semblent surinterpréter peut-être quelques résultats statistiques.
Malgré ce petit bémol mineur, la démarche posée permet d’apporter des
indications sur les stratégies différenciées lors du confinement et au
final c’est bien plus leurs analyses que les chiffres exhibés qui sont
intéressantes.
RV
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4173
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