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(fr) Alternative Libertaire #349 (UCL) - Elections municipales en Turquie: Une victoire menacée?
Date
Tue, 14 May 2024 18:14:51 +0100
Le 31 mars 2024 ont eu lieu en Turquie des élections locales. Le DEM
Parti a lancé un appel à des délégations internationales pour venir
observer le processus électoral afin d'en dénoncer les fraudes
prévisibles. Ces dernières ont bien eu lieu mais la justice turque,
comme l'Europe, restent sourdes. ---- Quatre-vingt-deux villes
remportées par le DEM Parti (anciennement HDP, parti pro-kurde), c'est
seize de plus qu'en 2019. Le soir de l'élection, l'ambiance est à la
fête: le parti kurde récupère de nombreuses mairies tandis que l'AKP
(parti islamo-conservateur du président Erdogan) échoue largement dans
le reste de la Turquie, dont Istanbul et Ankara. Via le déplacement de
milliers de soldats pour les faire voter pour l'AKP dans les zones à
majorité kurde, les fraudes sont parvenues à faire pencher la balance en
faveur de l'AKP dans onze localités.
Alors que le DEM Parti a demandé l'annulation des élections pour cause
de fraudes dans plusieurs municipalités, la Cour électorale n'a pas
donné suite. Par contre, 48 h après le scrutin, elle a déclaré
inéligible le co-maire DEM de Van, Abdullah Zeydan, élu à plus de 55%
des voix, pour mettre en poste le candidat de l'AKP n'ayant récolté que
27% des votes. Abdullah Zeydan a déjà été arrêté et sanctionné
d'inéligibilité en 2016, alors qu'il siégeait au Parlement (pour le
HDP). La raison: avoir dénoncé les bombardements de l'armée turque dans
le Sud-Est du pays. Grâce à des mobilisations massives dans de
nombreuses villes du Bakur (Kurdistan turc), l'élection A. Zeydan avait
finalement été validée. La répression avait été violente, les
manifestantes et manifestants avaient fait face aux violences policères,
aux canons à eau militaires et à de nombreuses arrestations.
L'enjeu de ces élections locales était important pour la population
kurde en Turquie, qui subit une occupation coloniale de la part de
l'État Turc. En 2015, la jeunesse kurde à Diyarbakir / Amed (capitale
historique du Kurdistan) s'était soulevée pour réclamer l'autonomie de
certaines villes kurdes. Les mois d'affrontements violents entre
l'appareil militaire turc et les combattantes et combattants kurdes
avaient fini d'enterrer le processus de paix entre la Turquie et le
PKK[1]. Cette période a également marqué également la victoire du HDP
dans les zones kurdes. L'AKP a alors redoublé sa politique coloniale,
répressive et violente à l'égard des contestataires, à commencer par les
kurdes. Au motif de la lutte contre le terrorisme, des milliers de
fonctionnaires avaient été licencié·es, les organisations des femmes
fermées, des milliers de militants et militantes politiques, de
journalistes et d'élu·es du HDP emprisonné·es.
Des élections sous contrôle politique
En 2019 lors des dernières élections locales, sur 65 municipalités
remportées par le HDP, 59 ont été mises sous tutelle et 83 co-maires du
HDP ont été arrêté·es puis remplacé·es par des administrateurs turcs,
des kayyum. Sur place, quand on demande aux membres du DEM Parti ce qui
empêcherait Erdogan de répéter la manoeuvre à l'issue des élections, on
répond avec espoir qu'il n'en a pas la légitimité et qu'il est vital de
porter un projet émancipateur pour les kurdes. D'autres dénoncent la
stratégie alternative déployée par l'AKP: liquider les biens et
structures municipales et laisser derrière eux des dettes, pour entraver
toute politique de transformation sociale du Dem Parti. La dette
actuelle de la métropole de Mardin s'élève ainsi à 61 500 000 euros,
soit quatre fois le taux d'endettement normalement permis.
Le jour des élections la présence militaire et policière dans le Bakur,
déjà massive habituellement, s'est encore renforcée. Dans la plupart des
bureaux de vote, on trouve des policiers en armes. Peu importe que cela
soit illégal tant cette situation est banale. Près de la frontière
irakienne, la population raconte que les militaires ont bloqué l'accès
aux villages et ont fait pression pour obtenir une photo prouvant leur
vote AKP dans l'isoloir, en échange d'argent, de nourriture ou sous
menace de perdre leur emploi.
Sur les routes, on peut voir des convois de milliers de soldats venir
voter ensemble, parfois plusieurs fois. L'État turc défend que ces
soldats sont postés près de la frontière et votent simplement là où ils
travaillent. En réalité, ces déplacements ne laissent pas de doute quant
à la planification de cette fraude pour faire pencher le scrutin en
faveur de l'AKP dans les zones à majorité kurde. Certains soldats sont
déplacés depuis Istanbul ou Ankara, d'autres sont postés dans la région,
des deux côtés de la frontière pour y mener la guerre contre les forces
du PKK dans les montagnes d'Irak. Le DEM Parti dénonce plus de 22 000
votes de soldats déplacés dans l'ensemble du Bakur.
L'Europe complice de la répression contre les Kurdes
La veille des élections, les militantes et militants du DEM Parti
expliquent à la délégation internationale l'enjeu de sa présence sur
place: diffuser les preuves, produire un contre-rapport aux observations
officielles faites par la délégation du conseil de l'Europe. Il est
crucial de documenter les différentes fraudes constatées. Le lendemain,
le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, affirme que les
élections se sont déroulées dans le «calme», le «professionnalisme» et
«en faveur de la démocratie locale». Rien de surprenant, la délégation
européenne ne s'est rendue que dans les métropoles turques et, au Bakur,
uniquement à Diyarbakir.
Fermer les yeux sur ce que vivent les Kurdes est une spécialité
européenne. Les médias occidentaux se focalisent sur la bataille pour
Istanbul (perdue par l'AKP) et ne regardent pas à l'Est du pays. L'UE
tient à préserver ses relations diplomatiques, et surtout commerciales,
avec la Turquie, à qui elle a délégué la mission d'empêcher des
réfugié·es d'arriver en Europe. La Turquie donne aussi le tempo au sein
de l'OTAN: elle a levé son véto contre l'entrée de la Suède et la
Finlande dans l'OTAN après avoir négocié la criminalisation sur leurs
sols des militantes et militants kurdes, établi des accords
d'extradition et obtenu la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à
la Turquie.
La France n'est pas en reste dans la répression du mouvement kurde en
dehors des frontières turques. En moins de quinze jours, Firaz Korkmaz,
Mehmet Kopal et Serhat Kültekin, trois militants kurdes, ont été
expulsés de France vers la Turquie. Ces expulsions s'inscrivent dans la
continuité de la répression des migrations par l'État Français, mais il
s'agit bien ici d'expulsions politiques. La France sait pertinemment
qu'ils devront affronter la prison, la torture et la privation de soins
alors que deux d'entre eux ont des problèmes de santé. Ils ont de fait
été tous les trois mis en détention dès leur arrivée à Istanbul.
Face à ces attaques, soyons solidaires du peuple kurde. Contre
l'invisibilisation de ce qui se déroule au Bakur, soyons le relais des
voix kurdes! L'État turc continue sa sale guerre. Erdogan a répété le
soir des élections sa promesse de «sécuriser sa frontière avec l'Irak
avant l'été», en d'autres termes de lancer une nouvelle offensive contre
la guérilla du PKK, et prévoit toujours de prendre le contrôle d'un
corridor de 30 à 40 km de large à l'intérieur des frontières du
Rojava[2]. Les mois qui viennent seront décisifs.
Morgane (commission internationale) et Elsa (UCL Grenoble)
Notes:
[1]Parti pro-kurde, interdit et considéré comme une organisation
terroriste par la la Turquie et plus globalement les pays membres de l'OTAN.
[2]Voir l'article du 20 mars 20234, «La Turquie prépare une nouvelle
offensive contre les Kurdes», sur Serhildan.org.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Elections-municipales-en-Turquie-Une-victoire-menacee
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