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(fr) CNT-AIT - La ménorah libertaire. Les rédacteurs anarchistes juifs dans la guerre civile espagnole
Date
Sat, 11 May 2024 19:18:59 +0100
Le texte ci-dessous, que l'on doit à Carlos Coca Durán, professeur dans
divers centres d'éducation publique, licencié en théorie de la
littérature et littérature comparée, a été publié sur le site de langue
espagnole «Ser histórico» et a été traduit par Floréal Melgar qui l'a
publié sur son site le 13 juin 2023[1]. ---- L'étude des personnalités,
nationales et étrangères, qui sont intervenues de quelque manière dans
la guerre civile espagnole est toujours une source inépuisable de
recherche. La terre ibérique devint le centre d'opérations d'écrivains
importants, d'artistes et d'idéalistes divers du monde entier, qui
virent dans le conflit un lieu où mettre en pratique - ou simplement
expérimenter - leurs préoccupations politiques, économiques ou
littéraires. ---- Parmi les différents groupes qui ont répondu à l'appel
de l'Espagne en guerre, l'arrivée d'un important contingent de personnes
d'origine juive qui, d'une manière ou d'une autre, ont participé aux
événements qui se sont déroulés entre 1936 et 1939, retient
particulièrement l'attention. Au sein du secteur républicain, et surtout
dans le camp libertaire, on note une présence notable de journalistes et
d'écrivains juifs antifascistes qui cultivaient l'art de l'écriture ou
voyaient dans la littérature une manière de comprendre la vie. La rareté
des études consacrées à la question limite l'analyse de sa portée. Ce
bref article vise à initier une telle approche, afin de combler une
lacune historiographique sur un sujet passionnant et méconnu.
Le lien entre l'anarchisme juif internationaliste et les organisations
libertaires espagnoles découlait d'une tradition historique développée
principalement dans les pays européens et en Amérique du Nord. Dans ces
pays, les militants libertaires juifs diffusaient des journaux
anarchistes de premier plan ou occupaient des postes dans divers groupes
anti-autoritaires - certains unis spécifiquement par la langue yiddish
-, y compris les secrétariats de l'Association internationale des
travailleurs (AIT), à laquelle était affilié le syndicat anarchiste
espagnol, la Confédération nationale du travail (CNT). Alexandre Shapiro
(1882-1946), journaliste juif russe, fit partie des fondateurs de
l'AIT[dont il rédigea les principes de bases]et avait auparavant
contribué à la création de la Fédération anarchiste de langue yiddish.
Ce travail culturel réalisé par les Juifs ne fut absolument pas minime.
Il suffit de rappeler que certains textes d'importants théoriciens
anarchistes ne furent publiés que sur le continent américain, sans
jamais connaître d'édition espagnole. Par exemple, l'ouvrage comparatif
de Kropotkine, Les idéaux et la réalité dans la littérature russe, fut
traduit par Salomon Resnick (1894-1946), un écrivain argentin d'origine
ashkénaze, et publié à Buenos Aires en 1926 par Manuel Gleizer
(1889-1966), un éditeur juif russe basé en Argentine.
Le syndicalisme libertaire espagnol n'a jamais considéré les frontières
comme un obstacle et, dans sa vaste activité de conquête de l'éducation
pour les classes populaires, a toujours été réceptif aux mouvements
culturels internationaux. Par exemple, le 27 février 1923, lors de la
visite d'Albert Einstein (1879-1955) à Barcelone[2], une commission de
militants de la CNT-AIT, parmi lesquels Ángel Pestaña, s'entretint avec
le scientifique, qui recommanda aux ouvriers la lecture du philosophe
séfarade Baruch Spinoza (1632-1677).
La solidarité et les problèmes du peuple juif, à l'époque un collectif
sans État, historiquement persécuté et souffrant encore des méfaits du
déracinement, apparaissaient dans la presse ouvrière libertaire. Dans un
article du journal de la CNT-AIT de Barcelone, Solidaridad Obrera, on
peut lire: «La tragédie vécue par les Juifs en Europe et hors d'Europe
n'a pas de nom. Nous nous souvenons, en ce moment, des noms universels
que la race hébraïque a donnés au monde. Nous nous souvenons des amis
enthousiastes que notre Kropotkine comptait parmi les Juifs de Londres.
Nous nous souvenons enfin que notre camarade Rocker a trouvé parmi les
Juifs anglais et américains le soutien solidaire le plus loyal et le
plus ferme.»
La situation révolutionnaire espagnole consécutive au triomphe populaire
contre le fascisme dans les principales villes industrielles[le 19
juillet 1936]a conduit un grand nombre de militants anarchistes juifs à
s'installer en Espagne à partir de juillet 1936, notamment à Barcelone.
La majorité se mettra rapidement au service de l'organisation ouvrière
hégémonique, la CNT-AIT, en collaborant à la gestion des vastes zones de
la géographie républicaine où la centrale anarchosyndicaliste avait de
l'influence, principalement pendant la première phase de la guerre. Pour
eux, la nouvelle Sefarad[3]aurait pour insigne le drapeau rouge et
noir[des anarchosyndicalistes].
Un groupe important d'écrivains et d'activistes libertaires d'origine
juive se trouvait en Espagne au début de la guerre civile. Dans cette
esquisse, nous en identifierons quelques-uns.
L'éminent philologue américain Waldo Frank (1887-1967) connaissait bien
notre pays. Il y avait voyagé, ce qui donna lieu à l'un de ses livres
les plus célèbres, España Virgen («L'Espagne vierge»), traduit en
espagnol par l'un de ses amis proches, le poète León Felipe (1884-1968).
Frank était séfarade et parlait le ladino, la langue que ses ancêtres
lui avaient apprise dans son enfance. Bien qu'il ne se trouvait pas en
Espagne au début de la guerre, il décida, lorsque celle-ci éclata, de
retourner dans la péninsule en tant que collaborateur de la presse
américaine, se heurtant à l'opposition directe des communistes catalans
(qui allèrent jusqu'à le menacer). Pour sauvegarder son intégrité, il
chercha le soutien des anarchistes, et fut protégé par Jacinto Toryho
(1909-1989), directeur du populaire quotidien confédéral Solidaridad
Obrera. Près de quarante ans plus tard, dans ses Mémoires, le
journaliste originaire de Zamora se souviendra du plaisir qu'il eut à se
promener avec l'écrivain dans les rues de l'ancien quartier juif de
Barcelone, où l'érudit découvrira une vétuste enseigne médiévale en
alphabet hébraïque.
Jacinto Toryho, déjà cité, entretenait des relations intenses avec la
communauté juive. Sa compagne était Rosa Zimmerman Segalevich, une jeune
écrivaine issue d'une famille juive originaire d'Odessa. Polyglotte,
Zimmerman participa aux services de presse et d'information de la
CNT-FAI pendant la guerre, et c'est là qu'elle rencontra Toryho. Cette
maîtrise de plusieurs langues amènera Rosa à servir d'espionne pour les
organisations anarchistes catalanes, traduisant les conversations
téléphoniques des responsables du consulat soviétique de Barcelone.
La ville catalane a également accueilli une exilée autrichienne, Etta
Federn (1883-1951). Federn était une importante philologue, écrivaine et
militante infatigable de la FAUD, l'organisation anarchosyndicaliste
allemande.[Menacée par les nazis dès 1927 après qu'elle ait publiée une
biographie du politicien libéral Walter Rathenau, assassiné par des
officiers d'extrême droite, elle s'exile en Espagne dès 1932 pour fuir
la montée au pouvoir du Nazisme. En 1933, Hitler ordonne que ses livres
soient brulés publiquement] À Barcelone, elle s'engagea dans le
mouvement anarchiste féminin Mujeres Libres (Femmes Libres). Fidèle aux
théories pédagogiques de Francisco Ferrer Guardia, elle créa un centre
scolaire libertaire dans la province de Gérone pendant la guerre. À la
fin de celle-ci, Federn s'est exilée en France, où elle survécut aux
persécutions de la Gestapo pendant un certain temps.[Elle participa à la
Résistance, traduisant divers documents en Allemand ou depuis
l'Allemand. L'un de ses fils, Hans, était le responsable d'un groupe
local de Résistance et fut tué en aout 1944 lors des combats de la
Libération. Son autre fils, Michael, avait également participé à la
Résistance dans les Pyrénées.]
D'autres formations politiques ont également compté dans leurs rangs des
dirigeants espagnols d'origine juive. Le cas le mieux illustré est
peut-être celui de Margarita Nelken (1894-1968), députée socialiste,
écrivaine et critique d'art.
Anita Brenner (1905-1974) se trouvait en Espagne depuis 1933 et écrivait
des chroniques - à tonalité très marquée à gauche - pour des journaux
américains: The New York Times, The Nation, The Brooklyn Daily Eagle et
Current History. Brenner avait grandi au Mexique et pendant la guerre
civile espagnole (qu'elle appelait toujours la «révolution» dans ses
écrits[4]), elle défendit avec acharnement les conquêtes
révolutionnaires des anarchosyndicalistes et des membres du POUM[5].
La figure de León Azerrat Cohén (dit Ben Krimo), séfarade originaire
d'Alcazarquivir (Kasr-el-Rif au Rif marocain à l'époque sous protectorat
espagnol), chroniqueur populaire très proche de la CNT-AIT pendant la
Seconde République et la guerre civile, est très marquante. Il écrivit
dans la presse du mouvement libertaire et proposa même au secrétaire
général du comité national de la CNT-AIT que les médias libertaires
s'intéressent aux problèmes des descendants de la diaspora séfarade.
Rafael Cansinos Assens (1882-1964) lui consacre un chapitre attachant
dans son ouvrage Los judíos de Sefarad.[Il milita aussi pour que
l'Espagne révolutionnaire accorde l'indépendance au Maroc espagnol]
D'autre part, au printemps 1933, après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en
Allemagne, un phénomène de migration des Juifs antifascistes vers
d'autres pays européens s'est produit. Des militants libertaires sont
alors arrivés en Espagne, en particulier à Barcelone. Isak Aufseher
(1905-1977), né dans une famille hassidique en Ukraine, est arrivé à
Barcelone avec sa compagne, Margot Tiertz, en 1933. Là, ils ouvrirent
une librairie sur la Rambla Santa Mónica. Après la consolidation du
processus révolutionnaire, à l'été 1936, ils rejoignirent le groupe
Deutsche Anarchosyndikalisten (DAS), et lui devint secrétaire du Comité
international des émigrants antifascistes (CIDEA), qui réquisitionna le
local d'un ordre religieux allemand lié à des éléments nazis. Le couple
quitta la Catalogne après les événements contre-révolutionnaires de mai
1937, un affrontement qui marqua également le déclin du DAS.
Le DAS, composé principalement d'anarchosyndicalistes allemands exilés,
sera un instrument de contrôle et de surveillance efficace des nazis
vivant à Barcelone pendant la gestion révolutionnaire de la ville,
agissant en étroite collaboration avec la CNT-AIT (il avait même ses
bureaux dans l'immeuble de la CNT-FAI, située sur la Vía Layetana), qui
contrôlait la frontière française et le port de la capitale catalane. La
pression que les membres du DAS exerçaient sur le personnel allemand lié
au nazisme échappait aux ordres de la Generalitat de Catalogne et de ses
conseillers, et ils surveillaient également les activités menées par le
consulat allemand.
De nombreux Juifs allemands libertaires rejoignirent le DAS. Martha
Wüstemann -Lewin (1908-1992), et celui qui était alors son mari Arthur
Lewin (1907-1976) arrivèrent à Barcelone en 1933 et rejoignirent
rapidement le groupe ainsi que les Jeunesses libertaires. Tous deux
avaient été imprimeurs du journal du syndicat anarchiste allemand
interdit (la FAUD) et participaient avec enthousiasme au mouvement
espérantiste. Lors des événements de mai 1937, ils furent emprisonnés et
firent l'objet d'une enquête de la part des staliniens, puis ont du
partir pour la France. Arthur s'est retrouvé dans le camp
d'extermination d'Auschwitz, auquel il a survécu jusqu'à sa libération
en 1945.
Margarethe Michaelis (1902-1985), épouse de Rudolf Michaelis
(1907-1990), l'un des fondateurs de la DAS, était originaire de Pologne
et arriva en Espagne pendant la Seconde République, où elle ouvrit son
studio de photographie. À ce sujet, Díaz Nosty, dans son étude sur les
journalistes étrangers dans la guerre d'Espagne, écrit que, «au début de
la guerre civile, elle travailla à la section graphique du bureau de
propagande extérieure de la CNT-AIT à Barcelone. Durant les premiers
mois, elle photographia les zones collectivisées par les anarchistes en
Aragon et à Valence, et accompagna Emma Goldman lors de sa première
visite en Espagne pendant la guerre». Son travail photographique peut
être consulté à l'Institut international d'histoire sociale à Amsterdam.
Une vingtaine d'Allemands, juifs pour la plupart, également liés à la
maison d'édition libertaire[de la DAS]ASY Verlag, vivaient à Barcelone
depuis 1935 et étaient membres du DAS. Parmi eux, Gunther Wannirch, Karl
Brauner, Elly Götze, Willi Winkelmann et Heinz Rosenstein (1904-1939);
ce dernier a été fusillé à Camp de la Bota par les franquistes.
Enfin, il est très intéressant d'analyser le collectif Union Fraternelle
Agudad Ahim. Cette confrérie hébraïque fut fondée en 1926 par un groupe
de Juifs séfarades originaires de différentes parties de l'Empire
ottoman et arrivés à Barcelone après avoir fui la Première Guerre
mondiale. La plupart d'entre eux vivaient dans le quartier barcelonais
de Poble-Sec et certains, comme Jaime Toledo Romano, étaient également
membres du syndicat hégémonique en Catalogne, la CNT-AIT. Une partie de
la communauté juive de Barcelone s'est identifiée sincèrement aux idées
anarchosyndicalistes mises en pratique. Comme le souligne Manu Valentín:
«Penser à l'Agudad Ahim, c'est aussi penser aux représailles de la
guerre civile espagnole. On l'oublie parfois, mais parmi les
combattants, armés ou non, qui ont affronté les militaires putschistes,
il y avait aussi des Juifs, non seulement étrangers mais aussi de
nationalité espagnole.» Mordo Sevy, fils du président de l'Agudad Ahim
de l'époque, s'est engagé comme volontaire dans les colonnes des milices
antifascistes et a perdu la vie au début de la guerre.
Le futur président du Tribunal spécial pour la répression de la
franc-maçonnerie et du communisme, Marcelino Ulibarri, ancien carliste
et antisémite déclaré, a immédiatement demandé à la police de Barcelone
de lui envoyer toute la documentation appartenant au Centre israélite
Agudad Ahim après la prise de la ville de Barcelone par les troupes
franquistes. Le vieux requeté[6]ne pouvait consentir à l'impunité des
membres de la communauté juive qui avaient joué à retourner à Sefarad
et, encore moins, à ce que les Archives de Salamanque (Archives
générales de la guerre civile espagnole) - où sont encore conservées
aujourd'hui celles de l'association -, institution qu'il allait être
amené à diriger, n'aient pas parmi leurs tâches ardues de contribuer à
la poursuite de centaines de Juifs. De même, la synagogue et le centre
communautaire juif de la rue Provenza seront saccagés. De nombreux
membres subiront des représailles ou s'exileront. D'autres, comme Jaime
Esquenazi, finiront dans le camp de concentration franquiste de Miranda
de Ebro.
Pour conclure ce chapitre, certains membres de la communauté juive de
Barcelone se sont imprégnés de l'environnement culturel qui a émergé
avec le nouvel ordre révolutionnaire. Marcos Friedmann (né dans un
village de Galicie polonaise en 1909) et, selon son témoignage, une
fille du docteur Freud, Anna Freud (1895-1982), étudièrent à
l'Université populaire impulsée par les Jeunesses libertaires.
* * *
Aux brèves biographies présentées précédemment, il conviendrait
d'ajouter celles de tous ceux qui sont arrivés en Espagne républicaine
après le coup d'État de juillet 1936. La liste est surement beaucoup
plus longue, mais seuls ceux qui ont été cités dans d'autres études sont
repris ci-dessous.
Il n'est que juste de reconnaître les sportifs qui se sont installés à
Barcelone pour les Olympiades populaires, même s'ils se trouvaient déjà
sur le sol espagnol avant le 19 juillet. Cet événement sportif est né en
réponse aux Jeux olympiques officiels, organisés cette année-là dans le
Berlin nazi, et a eu pour principaux promoteurs les organisations
ouvrières de la ville et le gouvernement autonome de gauche.
L'Association culturelle juive (ACJ), composée d'une poignée de réfugiés
juifs antifascistes, figurait parmi les initiateurs. L'événement devait
se dérouler du 19 au 26 juillet, mais le soulèvement militaire a fait
avorter ce qui promettait jusque-là d'être le plus grand spectacle
sportif antifasciste. Des centaines de jeunes sportifs, dont des
dizaines de Juifs (la première Maccabeada a eu lieu en 1932), venus du
monde entier pour participer aux compétitions, observant la situation
révolutionnaire qui s'ouvrait devant leurs yeux, décidèrent de rester à
Barcelone pour soutenir leurs camarades espagnols dans la lutte contre
le fascisme.
Clara Thalmann (1908-1987) s'était inscrite comme nageuse dans l'équipe
suisse aux Olympiades populaires. Lorsque le coup d'État fut étouffé
dans les rues de Barcelone, elle décida de rester en Espagne pour
rejoindre les tranchées et lutter contre le fascisme, bientôt rejointe
par son mari, Pavel Thalmann (1901-1980), tous deux travaillant pour la
presse et les colonnes du POUM. À Barcelone, où ils rencontrèrent George
Orwell en 1937, ils assistèrent à la destruction de la passion
révolutionnaire par les staliniens.
D'autres personnalités culturelles juives de premier plan, influencées
par la pratique des propositions libertaires, sont arrivées plus tard.
Simone Weil (1909-1943), philosophe et écrivaine française, s'est
enrôlée comme reporter pour rejoindre le groupe des miliciens étrangers
de la colonne Durruti, du nom du fameux militant de la CNT-AIT. Elle fut
constamment confrontée à un dilemme moral, car ses positions
personnelles défendaient un anarchisme pacifiste, remettant toujours en
question la violence, c'est-à-dire la contamination de la révolution par
la guerre.
Aux côtés de Buenaventura Durruti (1896-1936), Carl Einstein
(1885-1940), écrivain et critique d'art influent et promoteur des
mouvements d'avant-garde dans l'Allemagne pré-nazie, a également
combattu. Après la mort du leader anarchiste, il publia une épitaphe
émouvante. Einstein resta en Espagne jusqu'à la fin de la guerre et,
finalement, face à l'avancée irrésistible des nazis en France, il décida
de se suicider.
Le journaliste soviétique Ilya Ehrenburg (1891-1967), bien qu'il n'ait
jamais manifesté beaucoup de sympathie pour l'anarchisme, a interviewé
Durruti à plusieurs reprises; un chapitre de son récit, Espagne,
République de travailleurs, évoque ce populaire homme d'action.
D'autres Juifs ont rejoint les milices anarchistes: Carlo Roselli
(1899-1937), célèbre journaliste italien, qui participa à la colonne
Ascaso, puis au bataillon Matteotti avec les Arditi del Popolo; et
George Sossenko (1918-2013), d'origine russe, arrivé en Espagne pour
rejoindre les troupes de Durruti (la centurie Sébastien-Faure) à l'âge
de 16 ans.
Outre les volontaires des colonnes spécifiquement anarchistes, un petit
groupe de combattants juifs (18 personnes) s'est constitué dès le début
de la guerre, appelé Groupe juif Thälmann dans la presse de l'époque. Et
vers la fin de la guerre, au sein de la structure organisationnelle des
Brigades internationales, fonctionna l'unité juive Botwin.
Kati Horna (1902-2000) est née dans une famille juive hongroise aisée.
Elle étudia la photographie à Berlin, où elle fréquenta l'école du
Bauhaus et, des années plus tard, elle rencontra Robert Capa
(1913-1954), un autre futur Juif illustre qui viendra en Espagne avec
son appareil photo, en compagnie de Gerda Taro (1910-1937), auteur de
quelques-unes des photographies emblématiques d'une société en guerre.
En janvier 1937, Horna se rendit à Barcelone sous un nom fictif - pour
éviter les services secrets allemands - et se présenta avec son appareil
photo au bureau de la propagande extérieure de la CNT-AIT, dirigé par
Augustín Souchy. On lui donna alors un autre nom, Catalina Partos, sous
lequel elle reçut sa carte de membre de la CNT-AIT. Elle réalisa des
reportages photographiques pour les journaux et revues libertaires,
illustrant la révolution sociale en cours.
[Il faut encore citer]le couple formé par Rudolf Rocker (1873-1958) et
Milly Witkop (1877-1955), tous deux vétérans libertaires, le premier, né
à Mayence (Allemagne), et elle, juive, née en Ukraine.[Alors qu'il était
en exil à Londres à partir de 1895], Rocker, sans être juif,[s'était
immergé dans le mouvement anarchiste juif, essentiellement composé de
travailleurs immigrés misérables, le plus souvent des tailleurs et le
plus souvent originaires de Russie ou de Pologne. Il y rencontra Willy
Witkop, une des militantes les plus actives du mouvement juif à
londonien, avec laquelle il se lia bientôt pour la vie.]. Il prit en
charge la rédaction de quelques-uns des plus importants journaux
anarchistes en langue yiddish, langue[qu'il apprit et qu'il maitrisa
rapidement. Il participa en 1902 à la création de la Fédération des
groupes anarchistes de langue yiddish de Grande-Bretagne et de Paris.
Retourné en Allemagne après la chute de l'Empire et la fin de la
première guerre mondiale, il participe à la création de la FAUD et est
l'un des principaux artisans de la création de l'AIT avec Schapiro à
Berlin en décembre 1922.]En pleine révolution, Rocker écrira La tragédie
de l'Espagne, un document éclairant dans lequel il dévoile les intérêts
politico-économiques des puissances européennes à l'égard de l'Espagne,
opposés au mouvement révolutionnaire des travailleurs.
Voyageuse perpétuelle, Emma Goldman (1869-1940) est née à Kaunas
(Lituanie), fille de Juifs orthodoxes.[Expulsée des USA en Russie en
1917 après la révolution russe, elle s'enfuit en 1921 d'Union Soviétique
en 1921, critiquant la mise en place de la dictature bolchévique. En
exil en Europe puis]aux États-Unis, elle arriva à Barcelone à la
mi-septembre 1936 pour intervenir dans les émissions radiophoniques en
anglais de ECN1 Radio CNT-FAI, destinées au monde anglophone, et pour
encourager les initiatives de collectivisation agraire en Aragon.
L'écrivaine et révolutionnaire, habituée à aller en prison et à défendre
des causes justes, a été qualifiée par le FBI de «femme la plus
dangereuse du monde». Son désir infatigable de construire un monde
meilleur et sa passion débridée pour la joie se reflètent dans l'une de
ses sentences les plus populaires: «Si je ne peux pas danser, ta
révolution ne m'intéresse pas.»
Goldman, habituée de la radio confédérale de la CNT-AIT, lancera des
critiques acerbes sur la neutralité des pays démocratiques face au
conflit: «Mais même l'homme le plus enthousiaste ne peut se battre sans
armes. Regarderez-vous tranquillement le fascisme assassiner vos frères
et conquérir le pouvoir? Appel à vous, hommes et femmes des pays
anglophones, pour aider les courageux combattants d'Espagne. Chaque
heure perdue renforce la position de l'ennemi. Protestez contre
l'hypocrisie de la neutralité à l'égard des antifascistes espagnols,
alors que l'autre camp est soutenu par les puissances réactionnaires!»
La radio de la CNT-AIT incluait dans sa programmation des émissions en
différentes langues. L'espéranto, langue internationale créée par un
Juif polonais, Louis-Lazare Zamenhof (1859-1917), qui jouissait à
l'époque d'un grand prestige et d'un grand nombre de locuteurs, avait
lui aussi son espace radiophonique.
Dans les bureaux de propagande de la CNT-FAI de Barcelone, la militante
féministe rencontra un autre justicier mythique, Simón Radowitzky
(1891-1956), qui avait exécuté en 1909 le colonel Falcón, responsable du
massacre du 1er mai à Buenos Aires. Par miracle, Radowitzky échappa à la
peine de mort mais passa plusieurs années en prison. Cependant, la
classe ouvrière argentine l'a toujours considéré comme un héros. Lors de
la chute de Barcelone, il fut l'un des responsables de la sauvegarde des
volumineuses archives des organisations anarchistes qui, après une
longue errance, se retrouvèrent à Amsterdam.
Autre iconoclaste juif, Tristan Tzara (1896-1963), poète et artiste,
fondateur du dadaïsme, mit sa plume au service de la cause antifasciste.
L'une de ses proclamations fut lue à la radio confédérale.
Le cas de Louis Frank est singulier. Il est né en Lituanie à la fin du
XIXe siècle dans une famille juive qui émigra à New York en raison des
pogroms russes. Il participa aux services secrets américains pendant la
Première Guerre mondiale. Puis vint en Espagne comme volontaire dans les
Brigades internationales, rejoignant ensuite la cause anarchiste avec
ferveur. Il scénarisa et réalisa deux documentaires,[produits par le
Syndicat de l'industrie des spectacles de la CNT-AIT], sur la guerre et
la propagande libertaire: Fury over Spain et Amanecer sobre España; mais
on ne lui connaît pas d'autres productions cinématographiques tout au
long de sa vie, qui s'est achevée au Mexique.
De même, un certain nombre de journalistes juifs, venus rendre compte
des événements de la guerre d'Espagne, furent à un moment donné attirés
par la gestion des anarchistes dans le cadre d'une économie socialisée.
Katia Landau (1905-1984), issue de Juifs orthodoxes autrichiens, fit une
critique féroce de la répression par le Parti communiste espagnol des
forces anarchosyndicalistes et trotskistes. Une autre Juive viennoise,
Marie Langer (1910-1987), malgré son militantisme marxiste, rejoignit
les colonnes anarchistes en Aragon pendant quelques mois. Quant à Clara
Malraux (1897-1982), dont les parents étaient juifs de langue allemande,
elle arriva à Madrid huit jours seulement après le coup d'État
militaire. Accompagnée de son mari, l'écrivain universel André Malraux,
elle découvrit rapidement la gravité de la situation. Pendant le séjour
du couple en Espagne, Malraux et Clara furent séparés. Et cet
éloignement, au cours duquel André renforça ses convictions communistes
et Clara se rapprocha de l'anarchisme, entraîna une rupture idéologique
mais aussi sentimentale entre les deux époux, qui fera de l'Espagne leur
dernier destin commun.
Simone Rachel Kahn (1887-1980), fille de riches Juifs d'origine
alsacienne, fit des études de lettres à la Sorbonne. Pendant près d'une
décennie, elle fut l'épouse d'un autre écrivain de renommée
internationale, André Breton, et en 1938, pendant la guerre, elle décida
de s'associer au sociologue Michel Collinet (1904-1977). À la même
époque, avec Colette Audry, ils fondèrent à Paris la revue L'Espagne
socialiste. Kahn rendit compte des premières expériences
révolutionnaires à Barcelone: «C'est le cas de la gestion ouvrière de la
cimenterie Fradera, à Vallcarca, qui employait 750 travailleurs et dont
les propriétaires avaient fui au début de la guerre. La collectivisation
de l'entreprise a permis l'amélioration des conditions de travail.»
Pour en conclure avec cette liste, Mika Feldman (1902-1992), fille de
Juifs russes exilés en Argentine, arriva à Madrid une semaine seulement
avant le coup d'État militaire, où l'attendait son compagnon, Hippolyte
Etchebéhère. Tous deux, munis de passeports français, rejoignirent
rapidement les milices populaires de la capitale. Elle collaborera à des
actions culturelles et d'alphabétisation sur différents fronts, puis
rejoindra le mouvement Mujeres Libres, dans la revue duquel elle écrira
deux articles sur la guerre.
La bonne participation du collectif juif au sein du mouvement libertaire
espagnol peut se comprendre grâce aux propositions plurielles et
modernes des anarchistes ibériques. Dans de nombreux aspects politiques
et sociaux, en accord avec les idées qu'ils défendaient, ils étaient
véritablement en avance sur leur temps. Comme exemples, Mariano
Rodríguez Vázquez, secrétaire général de la CNT-AIT pendant la guerre,
était d'origine gitane; et, malgré l'antipolitisme classique de
l'anarchisme, une cénétiste, Federica Montseny, fut la première femme à
occuper un poste ministériel en Espagne. De même, elle pourrait être
liée à la motivation culturelle dérivée du concept hébraïque de justice
sociale, le tikkun olam (réparer le monde), en tant que véritable
aspiration à une société meilleure, l'anarchisme étant l'instrument
utilisé à cette fin.
Quelques conclusions
1. La participation de toute une génération d'écrivains étrangers
d'origine juive et engagés dans l'anarchisme, qui virent en l'Espagne un
lieu où développer leurs aspirations idéologiques et artistiques, est
frappante. Barcelone fut la ville de rencontre par excellence.
2. La non-religiosité du collectif était manifeste, nombre d'entre eux
s'identifiant explicitement à l'athéisme. Inévitablement, ils étaient
des Juifs culturels (la condition juive était héritée), mais pas
pratiquants; la conscience de classe, à son tour, prit le pas sur le
sentiment d'appartenance ethnique ou linguistique.
3. En ce qui concerne les citoyens étrangers d'origine juive, la
majorité d'entre eux provenait d'Europe centrale, avec une abondance de
ceux provenant des zones administrées par le régime hitlérien.
Évidemment, l'influence de la communauté séfarade est également perceptible.
4. Le nombre exceptionnel de femmes impliquées. De plus, plusieurs
d'entre elles étaient issues de familles juives très traditionnelles (un
exemple bien connu est celui d'Emma Goldman), mais elles se sont
rapidement identifiées à un féminisme militant lié à l'anarchisme. Des
organisations libertaires spécifiquement féminines, comme Mujeres
Libres, serviront de lien ou publieront leurs écrits dans la presse
ouvrière.
5. Le respect et l'accueil des organisations anarchistes à l'égard des
collectifs de travailleurs juifs. La tolérance à l'égard de leurs
pratiques religieuses a été un facteur déterminant dans le fait que la
synagogue de Barcelone est restée ouverte jusqu'à la fin de la guerre.
6. Malgré le grand nombre d'artistes, d'écrivains et de journalistes
juifs impliqués dans les organisations du mouvement libertaire ibérique
pendant la guerre, il existe peu de travaux sur ce sujet aujourd'hui. Il
est nécessaire de poursuivre les recherches pour approfondir le sujet.
Carlos Coca Durán
Notes:
[1]
https://serhistorico.net/2023/06/12/la-menora-libertaria-escritores-anarquistas-judios-en-la-guerra-civil-espanola/.
Nous avons ajouté entre crochets quelques compléments, et aussi corrigé
une erreur factuelle concernant Rudolf Rocker, qui n'était en Espagne
pendant la Révolution contrairement à ce qu'affirme l'article original.
[2] Sur cette visite du grand savant, cf.:
https://florealanar.wordpress.com/2022/06/03/albert-einstein-a-barcelone/
[3] Sefarad est le nom donné à l'Espagne par les Juifs de ce pays.
[4] Note des rédacteurs: les anarchistes aussi utilisent le terme
«révolution» pour décrire les évènements qui se sont déroulés en Espagne
entre le 19 juillet 1936 et février 1939, là où les historiographes
officiels, qu'ils soient capitalistes ou marxistes, utilisent
exclusivement le terme de «guerre civile».
[5] Note des rédacteurs: POUM: Parti Ouvrier d'Unification Marxiste,
petit parti marxiste non stalinien. Le POUM n'était pas trotskiste,
malgré une légende tenace entretenue
d'ailleurs par certains trotskystes. Trotsky adressa des critiques très
sévères au POUM, y compris alors que les membres de ce dernier étaient
torturés dans les prisons secrètes mises en place en Espagne par la
police politique soviétique, le Guépéou.
[6] Requeté: membre d'un corps de volontaires carlistes - monarchistes
et catholiques traditionnalistes - durant la guerre civile.
http://cnt-ait.info/2024/05/03/menorah-libertaire/
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