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(fr) Courant Alternative #340 (OCL) - Italie: Trente ans de syndicalisme de base
Date
Thu, 9 May 2024 20:17:46 +0100
Dans le dernier numéro de Collegamenti per l'organizzazione diretta di
classe[«Liens pour l'organisation directe de classe»], notre camarade
Cosimo Scarinzi a tenté un bilan et une réflexion sur le syndicalisme de
base en Italie. Si l'histoire de ces dernières décennies de la lutte des
classes dans la péninsule diffère en bien des points de celle de
l'hexagone, il nous a semblé que les questionnements, les difficultés,
les contradictions rencontrés là-bas ressemblent à s'y méprendre à ceux
que nous connaissons ici (1). ---- Lorsqu'on s'interroge sur le
syndicalisme de base aujourd'hui, il est nécessaire de garder à l'esprit
qu'il s'agit d'un ensemble très complexe d'organisations, de militants,
de travailleurs qui existe depuis le début des années 1990. Évidemment,
il ne surgit pas de nulle part: il existait déjà des organisations
syndicales à gauche des syndicats institutionnels et surtout, dans les
années 1980, d'importants mouvements de masse hors du contrôle de ces
syndicats, dans les secteurs de l'école, des transports et de la santé;
mais une perspective consistante de syndicalisme alternatif ne date que
du début des années 1990. Il convient donc de s'interroger sur les
conditions sociales et politiques qui déterminent cette situation.
Il faut partir de ce que l'on a appelé la fin du compromis
social-démocrate consistant à mettre en place une série de mesures
telles que les privatisations, la réduction des services publics (donc
des salaires indirects) et des pensions, le développement du travail
précaire. Cette dérive a fait naître l'hypothèse selon laquelle
l'offensive du capital provoquerait une reprise de la lutte des classes
au niveau des conditions de vie des travailleurs. En fait, la crise du
capital a déterminé, au niveau planétaire, des réponses qui n'ont fait
que repousser les contradictions à plus tard, mais en les rendant plus
profondes encore (2).
Il faut ensuite considérer que le choix des syndicats institutionnels
d'accepter un compromis consistant à assumer l'aggravation des
conditions de vie des prolétaires en contrepartie du maintien de leur
droit à gérer les négociations et les financements qu'ils reçoivent des
patrons et du gouvernement a suscité des réactions parmi les
travailleurs, les militants syndicaux et même chez une partie des
hiérarchies syndicales, qui ont culminé dans ce que l'on appelle la
«semaine des boulons» (3).
L'hypothèse d'une réaction des travailleurs s'est donc réalisée, mais
dans une mesure extrêmement limitée. Face à la brutalité de l'offensive
capitaliste et à la nécessité d'un niveau d'affrontement d'une
extraordinaire radicalité pour renverser la situation, la réaction de la
classe, en Italie particulièrement, a été, même dans les moments les
plus forts comme les grèves contre la réforme des retraites, absolument
limitée et défensive. D'une certaine manière, on peut dire que le niveau
d'intégration sociale de la classe a réduit sa capacité d'initiative
autonome.
En ce qui concerne le cadre politique syndical, il était clair que la
construction d'un véritable syndicat nécessitait une masse critique de
militants, de cadres, d'organisateurs ayant de l'expérience et fortement
enracinés sur les lieux de travail. Or, après la «semaine des boulons»,
cette condition ne fut pas remplie. La plupart des militants enracinés
sur les lieux de travail, en particulier dans les usines, adhèrent à la
FIOM CGIL[métallurgie CGT]; beaucoup sont issus de l'expérience des
groupes de la nouvelle gauche et des mouvements et luttes des années
1970: ils sont subjectivement radicaux et fortement hostiles aux choix
de la bureaucratie syndicale, et ils l'ont démontré en contestant
durement leurs directions. En même temps, l'hypothèse d'une rupture avec
les organisations auxquelles ils appartiennent ne les convainc pas.
C'est une attitude compréhensible car c'est une chose de mener une
bataille politique contre les décisions de son propre groupe dirigeant,
c'en est une autre de construire une organisation, une entreprise
complexe et difficile pour laquelle ils ne se sentent manifestement pas
équipés. Parce que, le plus souvent, les militants de la gauche de la
CGIL se sont formés au sein d'une culture politique fondée sur la
division entre, d'un côté, un champ syndical où l'unité est centrale et
où il est normal de considérer comme acquis que le syndicat tend à la
médiation, et, de l'autre, la sphère politique dans laquelle les
positions radicales, lorsqu'elles existent, sont l'apanage des groupes
de la gauche... radicale.
D'autre part, en raison notamment du choix de nombreux militants de
rejoindre le syndicalisme de base, la gauche de la CGIL sera réduite au
cours des décennies suivantes à un rôle marginal, écrasée par un
appareil solide et imperméable à la pression de la base mais capable,
lorsque cela s'avère nécessaire, de prendre des virages «extrémistes»
afin de récupérer le mécontentement de certains secteurs qui émerge de
temps en temps.
Il existe pourtant un contre-exemple: la seule expérience de rupture
organisationnelle cohérente avec le syndicalisme institutionnel est
celle de la FIM CISL[Fédération italienne métallurgie de la CISL, le
deuxième syndicat italien, fondé en 1950, d'inspiration chrétienne]de
Milan et de Lombardie, qui avait en grande partie quitté l'organisation
à laquelle elle appartenait, en donnant naissance à FLM Uniti, qui
devait être l'un des principaux groupes fondateurs de la Confederazione
unitaria di base (CUB).
Il y a dans le choix du groupe qui donne vie à FLM Uniti un mélange de
continuité et de discontinuité de sa culture politique. D'un côté, le
courage de faire un choix difficile que, peu de temps auparavant, je
considérais comme improbable; de l'autre, la référence à une vision du
syndicat comme sujet autonome, jusque-là absente ou faible dans la
gauche de la CGIL.
La CUB, c'est la tentative de créer un syndicat caractérisé par une
autonomie forte et revendiquée par rapport aux patrons et au
gouvernement, ce qui est évident, mais aussi par rapport aux partis et,
en général, par rapport aux sujets politiques qui veulent être
l'expression du mouvement ouvrier. Il s'agit donc d'une tentative visant
à favoriser un regroupement large qui, dans certaines limites, a
fonctionné, mais qui, au fil des années, conduira à des tensions
internes, notamment entre la mouvance originaire de la FIM et celle des
Rappresentanze sindacali di base (RdB), syndicat préexistant à la CUB,
ce qui conduira plus tard à la sortie de RdB de la CUB et à la naissance
de l'USB.
D'autre part, le fait qu'il n'y ait pas de syndicat alternatif
suffisamment fort et enraciné pour entraîner une force d'attraction
centripète a favorisé le choix d'autres groupes militants de créer des
organisations fondées sur des hypothèses politiques et syndicales
différentes.
Il suffit de constater que l'existence, selon les périodes, de trois ou
quatre syndicats d'une certaine consistance et d'une petite galaxie
d'organisations à base locale ou, en tout cas, de taille très modeste,
est un facteur de faiblesse sur le terrain syndical proprement dit qui
pèse sur la crédibilité de l'ensemble du syndicalisme de base.
Revenons aux questions posées en introduction:
En premier lieu, il n'y a pas eu de cycle de luttes d'une ampleur et
d'une durée telles qu'elles mettent en cause, d'une part, le patronat et
le gouvernement et, d'autre part, l'appareil des syndicats
institutionnels. Certes, il y a eu des mobilisations importantes, mais
sur des questions individuelles ou catégorielles et, en particulier dans
l'industrie, elles sont rarement allées au-delà de la défense des
travailleurs des entreprises en crise.
Nous pensons là aux importantes mobilisations des travailleurs des
écoles, aux premières luttes des chauffeurs et à celles des travailleurs
de la logistique, en grande partie immigrés, mais à l'exception
partielle de la logistique où le SI Cobas et, dans une moindre mesure,
l'AdL Cobas, la CUB et l'USB se sont fortifiés, elles n'ont pas eu
l'impact nécessaire pour remporter des victoires importantes et
favoriser le développement d'un syndicalisme de base.
Ainsi, alors que la génération militante formée dans les années 1970 a
pris sa retraite, la nouvelle génération militante n'a pas été
suffisamment formée. Certes, les jeunes camarades ne manquent pas,
souvent capables et généreux, mais constatons qu'ils ne sont pas assez
nombreux.
Pour conclure sur ces points, je pense qu'un jugement définitif serait
erroné et injuste. Cette génération a joué un rôle important dans
plusieurs luttes tout aussi importantes, a mené des initiatives
significatives en relation avec des mouvements sociaux importants tels
que NO TAV (contre le projet de la ligne Lyon-Turin), Non una di
meno[mouvement féministe], contre les dépenses militaires, etc. Le
problème est que cela n'est manifestement pas suffisant et que, soit de
nouveaux moyens d'action et d'organisation efficaces seront trouvés,
soit le risque est de tomber dans la routine.
Je vais maintenant essayer d'ajouter quelques considérations
schématiques sur un problème spécifique que beaucoup de camarades se
posent, à savoir dans quelle mesure le syndicalisme de base est
réellement de base.
Un certain nombre de faits sont absolument évidents, et je vais essayer
de les résumer sous une forme qui est, à certains égards, brutale et
même excessive:
1. les militants du syndicalisme alternatif, en règle générale, n'ont
nullement élaboré une identité comparable à celle des syndicalistes
d'action directe du début du siècle dernier, notamment en ce qui
concerne la critique du parlementarisme et de la classe politique. On
pourrait souligner que ce même syndicalisme d'action directe était, de
ce point de vue, contradictoire, mais il faut garder à l'esprit que la
vision générale de la question sociale qui caractérise la plus grande
partie des «syndicalistes alternatifs» est, au mieux, radicalement
welfariste, et que la rupture avec les syndicats institutionnels porte
essentiellement sur le fait que ces derniers sont totalement subordonnés
aux politiques étatiques et patronales;
2. les syndicats alternatifs qui ont bien résisté et se sont développés
se caractérisent par la présence d'un nombre, certes limité en valeur
absolue et en proportion des syndicats institutionnels, de
fonctionnaires et d'agents détachés. En d'autres termes, il s'agit d'une
bureaucratie restreinte mais établie, qui s'est stabilisée et consolidée
au fil du temps. J'utilise ici le terme de bureaucratie non pas dans un
sens polémique, mais pour indiquer un fait et un groupe social dont les
membres peuvent être des personnes d'une grande honnêteté et d'une
grande capacité de travail, mais qui ont, inévitablement, une façon de
traiter les problèmes qui part, avant tout, de la nécessité d'une
croissance de l'organisation;
3. la même activité quotidienne de protection individuelle et collective
que les syndicats alternatifs garantissent ne pourrait avoir lieu sans
ce petit appareil. Les travailleurs qui s'organisent avec un syndicat,
avec n'importe quel syndicat, attendent au minimum la protection
juridique, des conseils en matière de salaires, d'impôts, de prévoyance,
de maladie, etc.; et ce travail, dès qu'il dépasse une certaine ampleur,
exige des compétences spécialisées et une disponibilité de temps qu'il
n'est pas facile d'exiger de militants qui passent leur journée dans la
production. Bien sur, ce que je dis n'exclut pas qu'une grande partie de
ce travail puisse être faite par les travailleurs et les délégués
d'entreprise, mais il faut d'abord que le bénévolat existe et qu'il soit
caractérisé par une certaine compétence, et, ensuite, qu'il ait des limites;
4. l'appareil tend à contrôler l'organisation qui l'a produit. Ses
membres peuvent se consacrer à plein temps au travail syndical, ils
connaissent la situation, ils sont en contact avec les collectifs
d'entreprise, ils peuvent orienter la discussion et les décisions, ils
détiennent des informations qui ne sont pas disponibles pour les
adhérents, qui à vrai dire ne sont généralement même pas intéressés à
les avoir.
Je n'ai évidemment pas l'intention de prétendre que «c'est la réalité et
qu'il n'y a pas grand-chose à faire»; au contraire, je crois que sur cet
ordre de questions une réflexion et une enquête devraient être lancées,
à partir de notre expérience concrète, et que c'est précisément
Collegamenti per l'organizzazione diretta di classe qui devrait et qui
peut promouvoir cette réflexion et cette enquête.
CS
Notes
1. Voir par exemple dans CA 336 de janvier 2024 «SUD éducation; du
syndicalisme radical à la collaboration».
2. La réponse du capital à la crise des années 1960 a eu deux aspects.
D'un côté, la fragmentation du travail avec la précarisation, la
concurrence agressive, les délocalisations et l'utilisation toujours
plus grande de main d'oeuvre migrante et féminine. De l'autre, la
financiarisation qui a accéléré le processus de déconstruction du
travail et les conditions de l'exploitation.
3. En septembre 1992, le gouvernement Amato revient à la charge avec un
projet de loi de finances de 93 000 milliards de lires et une attaque en
règle contre les retraites. Dans la rue, les travailleurs expriment leur
colère contre Amato, mais aussi contre l'accord du juillet précédent. Le
secrétaire de la CGIL, Trentin, est hué à Florence, puis l'UIL à Milan,
la CISL à Naples. Il est impossible de conclure les rassemblements: les
sifflets et les cris dominent, les boulons pleuvent de la foule. La
protestation prend une telle ampleur que la presse baptise cette période
la «saison (ou semaine) des boulons». Les dirigeants syndicaux
s'expriment protégés par le service d'ordre équipé de boucliers en
plexiglas. La presse et les médias, ainsi que les dirigeants syndicaux
et les dirigeants du Parti de la gauche démocratique, lancent une
campagne qualifiant les manifestants de provocateurs. L'Unità du 23
septembre titre «L'autonomie agresse Trentin, mais 150 000 personnes
l'applaudissent». En réalité, les travailleurs non seulement tolèrent
ceux qui lancent des boulons, mais ils font tout pour empêcher les
leaders syndicaux de terminer leurs rassemblements à coups de des
sifflets et de cris. La vague de protestation s'amplifie de jour en jour
et, pour tenter de l'endiguer et de retrouver un minimum de crédibilité,
une grève nationale de quatre heures est convoquée pour le 13 octobre.
L'histoire se répète: les grèves sont encore plus suivies (150 000
personnes à Milan, 100 000 à Bologne et Naples), les manifestations plus
nombreuses.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4158
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