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(fr) Socialisme Libertaire - Thèse sur les gens
Date
Sat, 4 May 2024 20:40:20 +0100
Thèses sur les gens. ---- Les gens imaginent qu'ils produisent l'État et
qu'en ce sens il leur appartient. ---- ais de la même manière que c'est
l'usine qui produit et reproduit les ouvriers, ---- 'est l'État qui
produit et reproduit les gens. ---- 1. ---- «Dans la phase
«florissante» du capitalisme, le processus d'accumulation était basé sur
l'exploitation du travail ouvrier par les capitalistes. Le programme
socialiste est alors celui de la fin de l'accaparement des fruits du
travail par ces capitalistes privés. ---- 2. ---- Au XXe siècle, il
apparaît que l'activité libre des capitalistes privés constitue un frein
à l'accumulation: leur intérêt immédiat et celui du capital en général
ne s'inscrivent pas dans le même temps. Le modèle de l'URSS en fournit
la preuve éclatante: la meilleure huile pour le moteur de
l'accumulation, c'est l'État, même s'il exproprie les capitalistes.
3.
Mais l'État du capital est une huile de moteur conflictuelle. Il se
constitue massivement, au sortir de la Première Guerre mondiale, en un
appareil de redistribution des «richesses», c'est-à-dire du surproduit
issu de l'exploitation du travail. L'État «prend» aux capitalistes, pour
redistribuer aux travailleurs... et aux capitalistes. Combien est
redistribué aux capitalistes, combien est redistribué aux travailleurs:
cet enjeu devient l'objet par excellence de la lutte des classes.
4.
Quand l'État redistribue aux travailleurs, c'est le résultat d'un
rapport de force, mais c'est aussi un mode de régulation des crises. Les
techniciens du capital comprennent peu à peu que la reproduction élargie
du capital implique une reproduction un tant soit peu stable des
travailleurs. Par ailleurs, passée la première étape de l'accumulation,
le capital doit reproduire une masse de travailleurs-consommateurs aptes
à réaliser la valeur qu'eux-mêmes produisent. Cela, les capitalistes
privés ne peuvent le prendre en charge sans médiation, focalisés qu'ils
sont sur le profit immédiat. Ainsi c'est souvent en allant contre les
intérêts immédiats des capitalistes que l'État régule les crises et la
tendance générale à la surproduction. D'où des chamailleries parfois
aigües entre État et capitalistes - qu'il ne faut pas considérer pour
autant comme des conflits entre État et capital.
5.
La valse à trois État-capital-travailleurs connaît plusieurs partitions
au cours du XXe siècle. Sa mise en place dans l'entre-deux guerres est
l'objet de tiraillements intenses; elle aboutit à des destructions (de
capital fixe et variable) dont l'ampleur demeure à ce stade inégalée
dans la brève histoire du capital.
6.
Après ce premier mouvement, la métronomie de la valse s'adoucit dans
l'après-Deuxième Guerre. L'État massacre désormais les prolétaires avec
plus de parcimonie. Dans les espaces périphériques, la prolétarisation
s'achève un peu partout sous l'égide de l'État, «à la russe». En
Occident, la croissance de la productivité semble sans fin, on se gausse
de la fameuse «loi de la baisse tendancielle du taux de profit». Les
salaires des travailleurs croissent en même temps que les profits des
capitalises, surtout dans leur part indirecte. L'État organise la
reproduction de la main d'oeuvre en lui fournissant services de santé,
scolarité, formation, il organise les capitalistes pour qu'ils «paient»
à leurs travailleurs des vacances, des retraites, de la «sécurité». Les
capitalistes sont contents: ils disposent ce faisant de consommateurs à
même de réaliser la valeur contenue dans les marchandises qu'ils font
produire.
7.
Dans les années 1970, revoilà la crise. La productivité baisse, la loi
de la baisse tendancielle du taux de profit se manifeste à nouveau comme
contrainte pesant sur les revenus du capital. Leur exigence de
«dérégulation» adressée à l'État est contradictoire: il faut à la fois
lever les entraves à la circulation des capitaux et produire des filets
de sécurité pour conjurer le risque de dévalorisation brutale que ces
mouvements entraînent. Surtout, les capitalistes réclament que la part
de surprofit redistribuée aux prolétaires soit réduite au minimum, tout
en se délestant davantage sur l'État de la charge de reproduire ces
prolétaires.
8.
La «mondialisation» est une course effrénée pour le maintien du taux de
profit via une réduction des couts de circulation de la marchandise.
Apparaît ainsi une disjonction entre le cycle de valorisation du capital
et celui de la reproduction des prolétaires. Celle-ci est de moins en
moins prise en charge dans le «moment du travail», le moment de
l'échange force de travail contre salaire. Tendanciellement, la
reproduction des prolétaires devient «globale» et médiée par l'État. Via
l'État, les capitalistes achètent l'ensemble de la force de travail des
prolétaires, dans le moment du travail et en dehors de celui-ci. Ils
souhaitent bien sur payer le moins cher possible.
9.
Dans cette disjonction entre les différents cycles du capital, le temps
de la crise est à la fois étiré et suspendu. L'explosion des
contradictions est repoussée, et avec elle leur dépassement. La baisse
du taux de profit, bien réelle, est conjurée par des mécanismes de
profit immédiat réalisés via des investissements non-productifs,
financiers ou rentiers. Le capital circulant s'accroit sous la forme du
capital-argent, qui n'est qu'une gigantesque dette dont l'existence est
basée sur l'anticipation d'un accroissement des profits futurs. Le même
mécanisme permet de maintenir à flot une quantité innombrable de
prolétaires dont on ignore dans quelle mesure ils demeurent productifs
pour le capital.
10.
Ainsi se reproduit cahin-caha un monde où la crise n'est jamais résolue
mais constamment repoussée, diluée dans le temps par le biais de la
financiarisation. En l'absence d'un éclatement des contradictions
contenues dans la crise, sa gestion au fil des ans renvoie à l'attente
d'un deus ex-machina: l'espoir magique d'un accroissement de la
productivité du travail.
11.
Sous les jambes du capital-argent qui s'accumule, il n'y a rien d'autre
que le vide. Tel le coyote du dessin animé, il continue de courir
suspendu dans les airs, dans l'espoir d'atteindre l'autre rive du canyon
sans se casser la figure. Et l'État, maître des mécanismes monétaires et
de la garantie des dettes, est le prestidigitateur qui est aux manettes
de cette fantasmagorie.
12.
En 2008, le coyote est passé près de la chute. Il s'est arrêté et a
regardé vers le bas: le capital-argent dont l'existence est basée sur
l'anticipation des profits futurs a alors semblé se dissoudre dans les
airs. L'État est alors intervenu comme jamais pour réimposer son
existence et repousser le spectre de la dévalorisation massive du
capital. Le coyote est reparti, au prix d'une crise sociale somme toute
circonscrite. Mais la permanence de la crise, accentuée par les limites
«écologiques» qui ne cessent de se manifester plus durement, a été
reconduite dans l'affaire. On ne voit toujours pas d'autre rive au
canyon; et il est trop tôt pour savoir si la crise dite «sanitaire» va
imposer l'idée qu'il va falloir en passer par la chute pour régler cette
histoire.
13.
Pourtant rien n'a changé: la reproduction élargie du capital ne peut
reposer sur d'autre base que celle de l'exploitation du travail. Mais la
crise suspendue inscrit ce rapport dans une temporalité nouvelle, où la
détermination du présent par le futur, amorcée sous le capitalisme
florissant, est devenue absolue.
14.
Le capitalisme «décadent» cesse ainsi de conjuguer le face-à-face
salarial entre exploiteurs et exploités au présent, tout en continuant
de reposer sur cette base indépassable. Le face-à-face qui s'impose
alors aux prolétaires est celui qui les met aux prises avec l'État,
garant de leur reproduction et de leur existence dans le temps.
15.
Dans cette affaire, les classes comme manifestation des rapports de
production semblent se dissoudre, tant la reproduction de tout un chacun
- «producteur» de valeur comme «non-producteur» - est pris dans les rets
de la redistribution étatique et de sa mise en oeuvre du temps. Toutes
les tentatives élaborées visant à «redéfinir» le prolétariat, souvent au
regard d'une «classe moyenne» au statut introuvable repose sur cet état
de fait. Car l'État reproduit un ensemble de populations par-delà tout
clivage «producteur»-«non-producteur», en vue de maintenir une armée de
consommateurs permettant de réaliser la valeur contenue dans les
marchandises, une main d'oeuvre disponible pour l'exploitation, et
d'empêcher que la crise ne se manifeste brutalement comme crise de
reproduction des prolétaires.
16.
La dissolution du moment de l'exploitation entraîne celle de ses
protagonistes. L'État est ainsi en première ligne dans la reproduction
ou la garantie des revenus de catégories de population très variées, des
prolétaires surnuméraires aux petits capitalistes. Ce sont les gens,
catégorie sociale non-rigoureuse s'il en est, qui ne cessent de se
manifester de manière plus aigue dans le cours de la lutte des classes,
dans leurs antagonismes avec l'État.
17.
L'État producteur et reproducteur des gens fait dès lors face à des
luttes interclassistes. Et il joue des contradictions qui se manifestent
dans cet interclassisme, qui toujours repose sur un même rapport à
l'argent disjoint de la valeur. L'État prend l'argent des gens, donne de
l'argent aux gens. L'argent de l'État est celui des gens. La comptine
chemine et elle enflamme les rues. Mais qu'est-ce que cet argent des
gens? Cet argent est une fiction autoréalisatrice, un présent imaginaire
extrait des cycles d'accumulation du capital.
18.
Les gens sont une catégorie de l'État, et les luttes des gens
présupposent la nécessité de reproduire l'État pour reproduire les gens,
via l'argent. Chaque époque produit dans ses luttes une utopie qui
reproduit le cadre où elles se déploient. À l'époque du capitalisme
florissant, les ouvriers imaginaient dans leurs luttes une usine
capitaliste débarrassée de l'exploitation. Aujourd'hui les gens dans
leurs luttes imaginent un État qui ne volerait pas «leur» argent: un
État des gens. Les ouvriers imaginaient qu'ils produisaient l'usine et
qu'en ce sens elle leur appartenait; aujourd'hui, les gens imaginent
qu'ils produisent l'État et qu'en ce sens il leur appartient. Mais de la
même manière que c'est l'usine qui produit et reproduit les ouvriers,
c'est l'État qui produit et reproduit les gens.»
John Duff, 2021
SOURCE: Le Serpent de Mer
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/03/these-sur-les-gens.html
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