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(fr) Socialisme Libertaire - Rudolf Rocker: Le premier mai
Date
Thu, 2 May 2024 18:40:19 +0100
«Le premier rai de soleil du jour de mai naissant paraît sur les tombes
silencieuses de Waldheim et découvre lentement le modeste monument des
cinq anarchistes qui succombèrent en novembre 1887 entre les mains du
bourreau. C'est de la tombe commune de ces cinq militants que surgit
l'idée universelle du Premier Mai. ---- Le terrible assassinat de
Chicago fut l'épilogue sinistre de ce grand mouvement qui se produisit
le premier mai 1886 dans tous les centres industriels des États-Unis
afin d'obtenir pour le prolétariat américain, avec l'arme de la grève
générale, la journée de huit heures. Ces cinq anarchistes, dont les
restes reposent sous la verte pelouse de Waldheim, furent les porte-voix
les plus vaillants et les plus audacieux dans la grande lutte entre le
capital et le travail et durent payer de leur vie leur fidélité à leurs
frères de combat.
Inspiré de l'esprit des cinq pendus, le Congrès international de Paris,
en 1889, conçut la résolution de proclamer le premier mai jour férié du
prolétariat universel et jamais une résolution n'a trouvé un écho aussi
puissant et enthousiaste au sein du grand peuple des déshérités. On vit
dans la réalisation pratique de cette résolution un symbole de
l'émancipation prochaine.
Ni la rage aveugle des exploiteurs, ni les misérables tentatives des
politiciens socialistes ne furent capables de changer le sens profond de
cette manifestation caractéristique ou de la faire dégénérer. Comme une
lueur ardente, l'idée vécut dans le coeur immense du peuple travailleur
de tous les pays et ne put en être extirpée, même durant les temps de
dure réaction. Car c'était une idée surgie des profondeurs et qui devait
maintenir solidement dans l'esprit des masses un espoir luttant pour une
expression vivante et faisant appel à la vigoureuse conscience des
opprimés. Comme une pensée nouvelle, l'idée resurgit du plus profond: ce
n'est pas d'en haut que fleurira notre salut, c'est d'en bas que doit
venir la force qui brisera nos chaînes et donnera des ailes à notre
aspiration.
Le premier Mai est pour nous un symbole, un symbole de la libération
sociale par la voie de l'action directe qui trouve sa forme la plus
achevée dans la grève générale. Tous ceux qui souffrent la servitude et
que la préoccupation quotidienne de l'existence marque de son empreinte,
l'énorme armée de tous ceux qui extirpent les trésors de la terre,
travaillent sur les hauts-fourneaux ou dirigent la charrue par les
champs, tous ces millions d'êtres qui doivent satisfaire le capital,
dans d'innombrables usines et ateliers, par un tribut de sang, les
travailleurs manuels et intellectuels de tous les continents, tous
seront partie de cette immense et invincible association du sein de
laquelle jaillira un futur nouveau dès que la connaissance de sa
désolante existence s'encrera fortement dans la conscience de chacun de
ses membres. Sur ses épaules, un monde entier repose, elle tient le
destin de toute la société entre ses mains et sans sa force créatrice,
toute vie humaine est condamnée à mort.
La vente de son travail et de son esprit est la cause occulte de sa
servitude et de sa dépendance: le refus d'effectuer ce travail pour les
monopolistes doit par conséquent se transformer en l'instrument de son
émancipation. Le jour où cette évidence illuminera l'esprit des
opprimés, ce jour sonnera le grand crépuscule des dieux de la société
capitaliste.
Le Premier Mai doit être pour nous un enseignement qui apporte à la
conscience des travailleurs et des opprimés l'énorme énergie qui est
entre leur mains. Cette force prend racine dans l'économie, dans notre
activité comme producteurs. La société naît chaque jour de cette force
et reçoit à tout moment les possibilités de son existence même. En cela,
le membre d'un parti ne compte pas, mais bien le mineur, le cheminot, le
forgeron, le paysan, l'homme qui produit les valeurs sociales et dont
l'énergie créatrice maintient le monde sur ses rails. Le levier de notre
force est là; dans ce foyer doit être forgée l'arme qui blessera à mort
le veau d'or. Nous ne parlons pas ici de la conquête du pouvoir, mais de
la conquête de l'usine, du champ, de la mine. Car n'importe quel pouvoir
politique n'a jamais été autre chose que la violence organisée qui
impose aux grandes masses du peuple la dépendance économique envers des
minorités privilégiées. L'oppression politique et l'exploitation
économique vont de pair, elles se complètent et l'une ne peut exister
sans l'appui de l'autre. Il est absurde de croire que de futures
institutions gouvernementales constitueront un jour une exception.
L'important n'est pas l'étiquette extérieure, mais l'essence d'une
institution; et la pire forme des tyrannies fut toujours celle qui s'est
exercée au nom du peuple ou d'une classe. Par conséquent, toute
véritable lutte contre le monopole de la possession est en même temps
une lutte contre le pouvoir qui le protège et de même que l'objectif du
prolétariat militant sur le terrain économique est l'abolition et la
suppression du monopole privé sous toutes ses formes, son objectif
politique doit être aussi la suppression de toute institution du
pouvoir. Celui qui utilise l'une de ces formes pour anéantir l'autre n'a
pas compris la véritable signification du socialisme, et c'est toujours
l'application du même principe d'autorité qui a été jusqu'ici la pierre
angulaire de joutes les tyrannies.
Le Premier Mai doit être un symbole de la solidarité internationale,
d'une solidarité non limitée aux cadres de l'État national qui
correspond toujours aux intérêts des minorités privilégiées du pays.
Entre les millions de salariés qui supportent le joug de l'esclavage, il
existe une unité d'intérêts, quelle que soit la langue qu'ils parlent et
la bannière sous laquelle ils sont nés. Mais entre les exploiteurs et
les exploités d'un même pays, il existe une guerre ininterrompue qui ne
peut être solutionnée par aucun principe d'autorité et qui prend ses
racines dans les intérêts contradictoires des diverses classes.
Tout nationalisme est un déguisement idéologique des véritables faits:
il peut dans un moment donné entraîner les grandes masses vers ses
représentants menteurs, mais il n'a jamais été capable d'abolir de ce
monde la brutale réalité des choses. Les mêmes classes qui, à l'époque
de la Guerre mondiale, tentèrent d'élever le patriotisme du peuple
jusqu'à l'exaltation, envoient aujourd'hui les produits du travail du
prolétariat allemand à celui qui fut en d'autres temps «l'ennemi
étranger», tandis que les grandes masses manquent du plus nécessaire
dans leur propre pays. Les intérêts nationaux des classes dominantes
sont mis en balance. Quand ils sont identiques aux intérêts de leur
porte-monnaie et qu'ils produisent le pourcentage nécessaire. Et si des
millions de pauvres diables ont laissé leur vie ou leurs membres dans
cette folie des grandes tueries des peuples, ce ne fut jamais parce
qu'ils voulaient payer telle ou telle dette de l'honneur national, mais
parce que leurs cerveaux ont été maintenus dans les ténèbres des
préjugés artificiellement créés.
Et cette sanglante tragédie se répétera, à moins que les ouvriers ne
prennent conscience des véritables ressorts de la guerre et des
pantalonnades nationalistes. La lutte infatigable contre le militarisme,
non les vulgarités pacifistes, nous est donc nécessaire. Tant que les
travailleurs seront disposés à produire les instruments de mort violente
et du massacre des masses, la «soif de sang» des peuples ne disparaîtra
pas; pour les esclaves qui forgent eux-mêmes leurs chaînes, la
libération n'arrivera jamais.
Ainsi le Premier Mai est pour nous une puissante manifestation contre
tout militarisme et contre l'immense supercherie nationaliste derrière
lesquels se cachent les intérêts brutaux des classes possédantes.
Il faut créer un futur nouveau sur les bases du socialisme libertaire,
sous le souffle ardent duquel les conceptions moribondes des temps
passés et les institutions rongées du présent disparaîtront dans l'abîme
de ce qui a été, pour ouvrir l'ère de la véritable liberté, de la
véritable égalité et de l'amour humain.
Nous célébrons le Premier Mai dans ce sens, comme le symbole d'un avenir
prochain qui germera au sein du peuple révolutionnaire pour racheter le
monde de la malédiction des dominations de classes et de l'esclavage du
salarié.»
Rudolf Rocker, in Le Libertaire - mai 1936.
SOURCE: Bibliothèque Anarchiste
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/05/rudolf-rocker-le-premier-mai.html
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