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(fr) Monde Libertaire - Des idées et des luttes: Il n'y a pas eu de Révolution
Date
Sun, 28 Apr 2024 19:35:06 +0100
Quoi de neuf? Pierre-Joseph Proudhon! ---- Voilà bien longtemps que
Pierre Joseph Proudhon n'avait pas fait l'objet d'un ouvrage de
réflexion. Catherine Malabou comble ce silence livresque par un texte au
titre enlevé, Il n'y a pas eu de Révolution paru aux éditions Rivage en
mars dernier. Le sous-titre Réflexions sur la propriété privée, le
pouvoir et la condition servile en France donne le ton et énonce les
thèmes dominants de la pensée proudhonienne. La gravure en couverture,
vue de la Bastille au XIVe siècle montre que le travail n'est pas
achevé. ---- Catherine Malabou est professeure de philosophie à
l'université de Kingston de Londres et à celle de Californie. Ces prises
de position en font l'une des voix les plus originales de la pensée
contemporaine et plus particulièrement dans son approche
anarcho-féministe (Le Plaisir effacé. Clitoris et Pensée, Paris, Payot &
Rivages, 2020 et Au voleur! Anarchisme et philosophie, Paris, PUF, 2022).
Elle engage une relecture dynamique et actualisée du premier ouvrage
majeur de Proudhon, Qu'est-ce que la propriété? ou Recherches sur le
principe du Droit et du Gouvernement, publié le 30 juin 1840. Celui-ci
traite du concept de propriété et de sa relation avec l'État, les
ouvriers et l'anarchisme. Tout lecteur de cet ouvrage a en tête la
distinction opérée par son auteur entre la notion de révolution qui est
un changement du tout au tout et l'évolution qui modifie plus ou moins
en profondeur les rapports au sein d'une société. Selon Proudhon, et
Catherine Malabou va le démontrer, la Révolution n'a pas eu lieu. «1789
n'a aboli les privilèges qu'en surface et l'Ancien Régime continue de
structurer, secrètement ou non la vie du pays». Traversant une diversité
foisonnante de régimes politiques français du Premier Empire au début du
Second, Proudhon peut constater «l'ambiguïté, sinon l'obscurité du legs
politique postrévolutionnaire, mal dégagée de la gangue féodale». Soyons
clairs, «il y a eu progrès dans l'attribution du droit; il n'y a pas eu
de révolution», la condition servile reste un axe structurant. Et
Proudhon établit le lien entre deux questions: Qu'est-ce que la
propriété? C'est le vol et Qu'est-ce que l'esclavage? C'est
l'assassinat. Pour lui, ôter à l'homme la pensée, la personnalité est un
pouvoir de vie et de mort, faire d'un homme un esclave, c'est
l'assassiner. De même la notion de propriété n'est jamais que l'autre
nom de la domination. Les pages sont éclairantes.
La conception bourgeoise de la Révolution
Le lecteur pourrait être surpris car la Révolution française se drape
dans la nuit du 4 aout 1789 relative à l'abolition des privilèges et la
Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen d'aout 1789. Droits et
abolition? En réalité, l'abolition fut longue à entrer en vigueur et les
droits énoncés aux 17 articles de la Déclaration sont largement atténués
par des limites aussi floues que générales. A noter que le dernier
article de cette Déclaration est éloquent. Il concerne le droit de
propriété qualifié, et c'est le seul, «d'inviolable et sacré». La
démonstration de la conception bourgeoise de la Révolution est ainsi
faite. Elle réduit à néant son article 1er affirmant que «Les hommes
naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions
sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.» Et encore,
sa seconde phrase maintient les inégalités comme structurantes. Proudhon
avait vu juste. Avec lui, Catherine Malabou s'engage en effet à explorer
les structures de la domination moderne en tant que légitimation d'un
processus d'oubli, de spoliation mémorielle. Ces pages sont
passionnantes. Proudhon distingue la propriété féodale et la propriété
privée postérieure à la Révolution française, surtout économique. Cette
dimension est analysée dans les chapitres III et IV de son livre. La
critique des thèses de Marx, toujours méprisant à l'égard de la pensée
des autres, par Catherine Malabou permet de comprendre la nuance
relative à la notion de vol évoqué par Proudhon.
Quelle aubaine, ce droit d'aubaine!
Un des éléments les plus intéressants de l'ouvrage réside dans la notion
de droit d'aubaine qui fleure bon les formules de l'Ancien Régime (Un
hasard? Pas chez Proudhon!). Deux sens à ce terme. L'aubaine, c'est le
coup de chance, sens moderne. Mais «en droit médiéval, le droit
d'aubaine est le nom du droit de préhension des seigneurs d'abord, puis
du roi seul plus tard, sur les biens des étrangers établis sur le sol de
France et morts sur le territoire» pour reprendre la définition de
Catherine Malabou. Le détenteur de ce droit accapare la richesse des
autres, des étrangers, sans rien faire. Sont dans l'incapacité de
tester, d'hériter les étrangers donc mais aussi les serfs, les bâtards
placés en condition servile. Le lien entre esclavage et propriété est
ainsi établi par ce droit d'aubaine. «Par le droit d'aubaine, le
propriétaire moissonne et ne laboure pas, récolte et ne cultive pas,
jouit et n'exerce rien.» C'est un vol puisque le propriétaire empoche la
différence entre travail collectif et travail individuel - rendant ainsi
les prolétaires étrangers au fruit de leur travail.
A ces réflexions, il convient d'ajouter celles sur la colonisation. Les
ouvrages sur cette notion, son histoire sont souvent évoqués dans cette
chronique et l'émission Au fil des pages et la spoliation des peuples
colonisés s'en trouve éclairée. Les pages consacrées aux communs, au
néoféodalisme, au capitalisme de l'accès aux nouvelles technologies
engagent un débat salutaire qui ne doit pas s'engluer dans les
certitudes. Il faut réinventer l'analyse du réel et l'anarchisme par sa
capacité permanente à découvrir, à s'enrichir de la réflexion
collective, demeure une appréhension du monde vigoureuse, sans tabou.
Oui, Proudhon est à relire.
* Catherine Malabou
Il n'y a pas eu de Révolution
Réflexions sur la propriété privée, le pouvoir et la condition servile
en France
Ed. Rivages, 2024
* Pierre-Joseph Proudhon
Qu'est-ce que la propriété?
Ed. Rivages, Petite bibliothèque Payot, 2024
https://monde-libertaire.fr/?articlen=7822
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