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(fr) Monde Libertaire - Pages d'histoire N°56: Gatti avant le théâtre

Date Sun, 21 Apr 2024 18:28:07 +0100


On connaît Armand Gatti pour ses pièces de théâtre, ses poèmes, voire ses films, son travail de journaliste mérite également d'être relu tant il contient nombre de thématiques qui se retrouvent dans ses interventions publiques des années suivantes. ---- Pour mémoire, Armand Gatti est né en 1924 (il meurt en 2017). Entré dans la Résistance en 1942, il est arrêté et parvient à s'échapper et participe aux combats de la Libération. C'est immédiatement après la guerre, qu'il entre à la rédaction du Parisien libéré où il rédige avec son ami Maurice Weil qui signe sous le nom de Pierre Joffroy, lui aussi tour à tour et parfois en même temps écrivain, dramaturge et reporter, des chroniques et des reportages sur la France de l'après guerre. ---- C'est un portrait blafard d'un pays qui se réveille après quatre années d'occupation et de collaboration qui est présenté dans ces chroniques. Les deux hommes écrivent à quatre mains des articles sans concessions. Plusieurs chroniques juridiques relatent les procès de la Libération comme celui de Je suis partout où il relate le soutien au nazisme de Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau et sa condamnation à mort - qui est finalement commuée en de la prison à vie - qui, s'ils tentent de se justifier, ne renient rien de leur soutien au nazisme.

Les chroniques judiciaires sont un autre aspect, les chroniques des condamnations en correctionnelle surnommée l'abattoir des âmes. Gatti et Joffroy notent: «les magistrats ont rempli leur rôle qui est de sanctionner les atteintes faites à la loi. Fermons le code et révisons les jugements. Nous appelons à connaître devant un autre tribunal qui n'existe pas encore, devant un tribunal qui connaîtra les les pauvres corps et les pauvres âmes, un tribunal qui connaîtra la faiblesse de l'homme, mais aussi ses forces de repentir , un tribunal qui saura les conditions faites aux détenus et ce qui leur est offert à leur libération, un tribunal dont l'indulgence enfin sera l'expression de son impitoyable et inexorable confiance en l'homme.» Visiblement à lire la suite des chroniques tel n'était pas le cas. En dépit des multiples suppliques envoyées par les personnes détenues.

Deuxième thème, les chroniques de la pauvreté, du dénuement et de la misère comme ce reportage sur Robert David, personnage inventé, synthétisant plusieurs personnes, ce jeune garçon récemment installé à Paris, travaillant pour des salaires de misère et vivant dans des conditions pénibles, mais animées par l'espoir d'une vie meilleure. Le reportage à l'armée du salut montre aussi un visage de la misère sociale et affective.
Les articles rendent aussi compte de la vie des exilés des quatre coins de l'Europe dont les itinéraires sont variés à l'image de prince Nicolas O. fuyant les bolcheviques qui participe à la résistance avant d'être déporté à Buchenwald ou de Michel Marzor, avocat, ancien participant à l'insurrection du ghetto qui en fait un récit poignant.

Enfin, ce sont aussi les conflits sociaux. En octobre 1957, Gatti se rend à Nantes pour couvrir une grève des dockers de Saint-Nazaire. Deux ans après la mort lors d'une manifestation de Jean Rigolet, un ouvrier du bâtiment tué par la police, les CRS ont toujours la main aussi lourde. Gatti est assommé à coup de crosse de fusil. La photographie du visage tuméfié est explicite. Il porte plainte qui sera classé sans suite...
Visiblement tout n'a pas changé dans ce beau royaume de France...

La voix qui nous parle n'a pas besoin de visage
(Chroniques et reportages)
Armand Gatti et Pierre Joffroy
Gallimard 2024 360 p. 22 €

https://monde-libertaire.fr/?articlen=7807
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