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(fr) Courant Alternatif #339 (OCL) - Nouveau procès d'ouvriers en lutte à Boulogne-sur-mer: Le patron, le banquier et le juge ...
Date
Mon, 15 Apr 2024 19:22:29 +0100
C'est l'histoire rebattue d'une entreprise familiale fondée dans les
années 50 du siècle dernier, devenue leader de son secteur et qui entame
la restructuration puis la fermeture et la vente de ses sites de
production. C'est avant tout un épisode révélateur de l'état de
fragmentation de la classe ouvrière, de sa division aggravée par les
pièges de la représentativité et de la légalité bourgeoise. C'est enfin
la répression qui s'abat quand en plein désarroi, on retrouve le réflexe
de l'action directe... ---- La Continentale de Nutrition était l'une des
enseignes phares d'un patrimoine local, celui de la fratrie Delpierre et
de ses descendants. Son capital se composait en outre des différents
sites de la Continentale ainsi que de l'usine «Delpierre Mer et
tradition». L' influence de la famille sur le port de Boulogne-sur-mer a
conduit certains de ses membres à la tête du FROM-Nord(1) et du club de
voile local. Accessoirement, ils siègeront à la communauté
d'agglomération et animeront des réseaux de réflexion économique ...
Après plusieurs décennies de développement ininterrompu, l'entreprise se
déployait sur six sites en France, dont un implanté depuis les années 90
à Vedène, dans le Vaucluse. En 2001, il est encore question d'augmenter
les capacités de production de cette usine afin de gagner des parts au
sud de l'Europe.
Au tournant de la décennies la direction de l'entreprise annonce un
changement de politique. Arguant de la hausse des matières premières, de
la concurrence nord-européenne et du rétrécissement de son principal
marché en Angleterre, elle se déclare en surcapacité industrielle. Les
70 000 tonnes produites dans le sud de la France équivalent, d'après
elle, à ce que perd financièrement l'entreprise depuis quelques années.
En conséquence, elle acte la fermeture de l'usine de Vedène sur fond de
fusion avec l'enseigne Villeneuve Pet Food. L'idylle tourne court et se
termine devant la justice. Le tribunal de commerce d'Agen prononce alors
la cession de l'usine villeneuvoise à un autre groupe familial, celui de
l'allemand Tiernarhung Deuerer.
Intégration syndicale et repli localiste
Ce qui survient alors met en lumière les obstacles souvent
insurmontables que les restructurations dressent face aux salariés en
lutte. Les restructurations ne sont pas cette nécessité douloureuse que
les capitalistes prétextent à chaque fermeture d'usine. Seuls les
économistes, les journalistes et les politiciens affectent de le croire.
Les restructurations sont une arme dans le cours de la lutte entre les
classes, rien de moins. Elles sont une épreuve redoublée par les effets
de l'intégration du syndicalisme à l'Etat sous couvert de
«représentativité» et qui dans le cas présent prendra l'allure d'une
débâcle.
La CFDT majoritaire à Boulogne-sur-mer ainsi que dans le groupe donnera
un avis favorable et validera le plan social de la direction d'un cout
de 7,5 millions d'euros en échange d'une augmentation de 1,5 million du
plan de licenciement. Cette décision condamnait non seulement la
centaine d'ouvriers de l'usine de Vedène, mais aussi à terme ceux qui
d'un trait de plume livraient leurs homologues au couperet de la
rationalisation capitaliste. Un acte faustien dicté par l'illusion qu'on
peut sauver sa peau en pactisant avec le diable, un choix de repli
localiste qui signait une défaite morale, sociale et humaine.
Autant dire que les ouvriers de l'usine du Vaucluse ne l'entendront pas
de cette oreille(2). Ils s'engageront dans une lutte qui durera 431
jours dont 315 d'occupation afin d'empêcher tout déménagement des
machines. En effet, le PDG Thierry Delpierre, avait laissé entendre
qu'il voulait réorganiser la production du groupe en rapatriant à
Boulogne-sur-mer les productions de Vedène.
Après plus d'un an de lutte, la CGT majoritaire à Vedène saluera
l'annonce d'un repreneur venant du secteur de la logistique comme une
victoire. Mais comme souvent en la circonstance, l'espoir sera trahi. En
2023, C&D Foods, nouvelle appellation de la Continentale cédait l'ancien
terrain de l'usine à un investisseur immobilier. Fin de la première
manche et début de la seconde...
Puis vint le tour de ceux du Nord
Rapidement, la CFDT et ses adhérents boulonnais comprendront que leur
décision ne leur épargnerait pas le sort d'abord réservé à leurs
homologues Vedènais. La logique implacable du capital est étrangère à
tout compromis avec le travail quand ses intérêts vitaux sont en jeu.
Les illusions localistes ne modifieront en rien le cours du dossier qui
se conclura par une nouvelle défaite ouvrière sur fond de fort
ressentiment... Un fond d'investissement du Crédit Agricole s'engage
certes à recapitaliser l'entreprise mais en contrepartie 180 ouvriers du
site de Boulogne-sur-mer devront à leur tour être licenciés.
Et comme en pareille occasion, il faudra que les rescapés recourent à
l'action pour que se concrétisent les engagements pris par les
financiers, en particulier le premier d'entre eux, le Crédit Agricole.
Répression à retardement
C'est donc pour des actions menées en 2014 dans le cadre de cette
restructuration que la justice boulonnaise condamnait en février 2024
trois ouvriers de la Continentale passée depuis aux mains du groupe
irlandais C&D Foods.
Entendus seulement en 2019 car ils étaient «les seuls à avoir été
identifiés», ce n'est que trois ans plus tard qu'ils sont mis en
examens... Le Crédit Agricole les accuse de s'en être pris à trois de
ses agences locales en ayant: «collé des affiches sur les vitrines, les
avoir brisé, jeté des pétards et de la peinture, incendié deux
distributeurs de billets, brulé des pneus, enfin attaqué la porte de
l'agence de Boulogne avec un bélier ...»(3)
Le recours à l'action
Les trois ouvriers inculpés déclareront avoir agi «dans le seul intérêt
de sauver leur peau» et «c'est bien en ayant mené ces actions que le
Crédit Agricole a cédé et qu'ils ont pu garder leur travail.» C'est
justement ce dont le tribunal les accuse en leur réclamant de verser
près de 70 000 euros au banquier et 1 000 euros avec sursis pour la
partie pénale.
Le Crédit Agricole l'un des trois instigateur avec l'Etat et la FNSEA de
la liquidation de la petite paysannerie au profit de l'agro-business
brame contre la dégradation de quelques façades, lui qui a atteint son
plus haut niveau historique avec une augmentation de 19,6% de ses
bénéfices en 2023! Le Crédit Agricole, le premier groupe bancaire de
France et surtout le premier assureur chouine dix ans après les faits
contre de la peinture déversée et du verre brisé ... Il n'en fallait
guère plus à cette justice pour rappeler ici l'essence de son droit
bourgeois et confirmer les intérêts exclusifs des siens.
Et maintenant, que faire?
Si après coup, l'avocat s'est dit surpris de la sévérité de la peine et
du montant extorqué aux ouvriers, pour notre part, nous ne le sommes pas.
Ce procès intervient dans un contexte de répression accrue des luttes
sociales, des révoltes des quartiers populaires et des mobilisations sur
des questions environnementales. La CGT affirme que plus de 1 000
syndicalistes sont actuellement visés par une procédure judiciaire.
Darmanin, blanchi de fraîche date par cette même justice réclame la
dissolution de La Défense Collective de Rennes(5). En juin 2023, six
ouvriers de Capécure ont été jugés au TGI de Boulogne avec la même
dureté, suite à leur interpellation lors d'actions menées contre la
casse des retraites.
Il est temps de prendre la mesure de la situation, particulièrement à
l'échelon local où la confrontation avec la justice se déroule
systématiquement dans les pires conditions qui soient, c'est à dire sans
organisation ni défense collectives expérimentée. Au mieux, telle
enseigne syndicale ou telle autre participera financièrement aux frais
du procès, voire l'organisation d'un événement festif permettra de
récolter quelques fonds. Parfois, un rassemblement se tiendra à
l'extérieur du tribunal mais systématiquement on déléguera le soin de la
défense aux avocats, estimés être les mieux à mêmes de limiter la casse.
En nous laissant déposséder et isoler de la sorte, en confirmant et en
légitimant l'entre-soi de la justice bourgeoise, nous lui laissons les
mains libres pour nous réprimer selon son bon vouloir(5). La lutte de
classe ne s'arrête pas à la porte du tribunal, elle doit se poursuivre à
l'intérieur, de manière collective, seule garantie réelle et sérieuse
face à l'arbitraire. Les temps qui viennent verront surgir de nouvelles
luttes que l'Etat réprimera toujours plus brutalement à mesure que la
crise s'exacerbera. Il faut s'y préparer dès maintenant en tachant de
nous montrer à la hauteur des enjeux collectifs qui nous attendent.
Boulogne-sur-mer, le 25/02/2024
Notes
(1)FROM-Nord: regroupement de producteurs (230 bateaux et 100.000 tonnes
de poissons contrôlées).
(2)«Un partenaire financier serait prêt à injecter de l'argent dans
l'entreprise à la condition d'appliquer le plan social», expliquait,
indigné, Taïeb Hallal, délégué CGT de Continentale. «Nous n'accepterons
pas le sacrifice de Vedène», renchérissait Fred Laurent, secrétaire
départemental de la CGT. Source: Le Dauphiné Libéré. 10 nov. 2011
(3)Source VdN, édition de Boulogne-sur-mer.
(4)Lire sur: https://defensecollective.noblogs.org
(5) Le site Getaway a rassemblé quelques textes utiles sur la question
de la défense, dont nous extrayons ce passage qui traite de la place et
du rôle de l'avocat dans une stratégie de défense collective: «Dès lors,
il l'avocat doit être au service de ceux qui luttent. Il ne lui
appartient pas de mener à leur place le combat politique même s'il se
manifeste dans le cadre d'un procès. Il met à leur service sa
connaissance des techniques juridiques, sa connaissance du mécanisme
judiciaire, et utilise la place que lui consent la bourgeoisie à
l'intérieur même du système répressif pour y aider ceux qui combattent
ce système.» In: Archive Getaway:
https://getaway.eu.org/IMG/pdf/liasse_01_defense.pdf
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4130
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