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(fr) Socialisme Libertaire - Extrême-droite et fascisme aujourd'hui
Date
Sun, 14 Apr 2024 18:57:14 +0100
«Il y a actuellement en France et dans beaucoup de pays du monde une
montée des partis d'extrême-droite. Beaucoup sont qualifiés de
fascistes[1]. Nous nous devons d'avoir une approche matérialiste. Au
même titre que nous ne confondons pas le discours des appareils
politiques dits de gauche avec leur pratique réelle au gouvernement (où
ils trahissent toutes les promesses faites), nous nous devons de
différencier le discours des partis d'extrême-droite de leurs pratiques
dans des gouvernements. Il faut en conséquence être à même de pouvoir
caractériser ce qu'est un régime fasciste pour pouvoir le différencier
d'un régime d'extrême-droite; car à tout confondre, on risque de
proposer des axes militants erronés. Nous revenons donc dans cet article
sur cette différence pour essayer d'en comprendre les enjeux politiques
actuels.
Qu'est-ce que le fascisme?
Le fascisme ne se caractérise pas par le discours de ses dirigeant·es. A
le confondre avec l'extrême droite, on en gomme ses traits
caractéristiques[2]. La fonction fondamentale du fascisme est d'arriver
à sauver le capitalisme et son État dans une situation de crise aiguë du
capitalisme, même si un parti fasciste porte officiellement un discours
anti-système. Le fascisme émerge comme mouvement politique avant sa
prise de pouvoir, mené par un «chef» et s'appuyant sur des milices. Il
prétend régénérer une communauté d'intérêt différente de la communauté
de classe: la Nation. L'idéologie fasciste ne sert que de ciment à une
mobilisation de masse dans une situation de crise sociale et politique
profonde. Elle transforme le désespoir en un espoir d'un ordre nouveau
autour d'une unité d'intérêt retrouvée (la Nation), définit comme un
intérêt général au-dessus du conflit de classe. Ce mouvement politique
cherche à anéantir toute contestation de cette unité nationale par une
terreur qui s'appuie aussi bien sur les forces étatiques
qu'extra-étatiques. Émergent donc des milices de masse issues de couches
sociales radicalisées, cherchant dans cet imaginaire national une
perspective d'un avenir. Le fascisme se différencie d'une dictature
militaire par le fait qu'il arrive au pouvoir légalement en s'appuyant
sur des forces sociales mobilisées[3]qui lui permettent de briser toutes
les organisations politiques et syndicales existantes pour imposer un
enrôlement de la population dans des structures qu'il contrôle.
S'appuyer sur le fascisme n'est pas sans conséquence pour la bourgeoise.
Le mouvement de masse fasciste est partiellement autonome car surgissant
des profondeurs de la société et en dehors des appareils politiques
traditionnels bourgeois. Le fascisme impose un état dictatorial sur
l'ensemble de la société, y compris aux bourgeois (même si une fraction
de la bourgeoisie en tire profit). Ce n'est donc pas une solution
classique pour la bourgeoisie. La forme courante de domination de la
bourgeoisie, au moins dans les pays riches, est la forme dite
démocratique parlementaire car c'est la forme la moins couteuse pour
elle. La liberté de la presse, le suffrage universel, le droit syndical
et politique, le droit de grève, ... permettent d'amortir les crises
sociales inhérentes au capitalisme.
Dans des situations où l'illusion électorale ne fonctionne plus, la
bourgeoise peut décider de s'appuyer sur un État plus autoritaire. Mais
tout état autoritaire n'équivaut pas au fascisme, et nous vivons
actuellement un glissement autoritaire de l'État sans que la démocratie
de façade soit suspendue. Si la classe dominante s'appuie parfois sur le
fascisme, ce n'est pas en réaction à une menace révolutionnaire du
prolétariat, mais cela répond avant tout à une crise du capitalisme où
la bourgeoise n'arrive plus à s'imposer. C'est donc une réponse à la
désagrégation du capitalisme. Arrivé au pouvoir, le régime fasciste va
écraser le mouvement ouvrier organisé en s'appuyant en partie sur sa
base sociale qui sert de bras armée de la répression. Chacun devient
l'espion de chacun, freinant toute contestation organisée.
Dans le monde aujourd'hui
Il y a une montée de l'extrême droite dans beaucoup de pays (voir la
carte de l'Europe ci-dessous). La question se pose de savoir si ces
régimes peuvent être caractérisé comme fasciste, de façon éventuellement
différente des régimes passés.
EXTRÊME-DROITE ET FASCISME AUJOURD'HUI
Il est impossible d'analyser en détail tous les régimes d'extrême droite
dans le monde. Si nous prenons par exemple Trump, il a été un président
représentant une droite dure. Mais son régime n'a en rien été fasciste.
On a vu durant son mandat des luttes sociales qu'un régime fasciste
n'aurait pas toléré: Black Lives Matter, grèves diverses. Sa tentative
du coup de force du 6 janvier 2021 n'a été suivie que par une minorité
de partisans et la grande bourgeoisie a clairement pris le parti du
régime démocratique bourgeois. Ceci dit, il existe aux USA des groupes
numériquement importants, suprémacistes et armés, qui pourraient demain
servir de base sociale à une dérive fasciste dans ce pays si une crise
sociale majeure émergeait[4]. De même en Israël, Netanyahou représente
une extrême-droite suprémaciste; mais son régime n'est pas fasciste.
Pour preuve, la forte mobilisation sociale antérieure au 7 octobre 2023
qui n'aurait pu exister sous un régime fasciste. Par contre, en
Argentine, Milei pourrait représenter un proto-fascisme. Milei ressemble
comme personnage à Trump ou Bolsonaro et ce n'est pas cela qui ferait de
lui un fasciste. L'Argentine connaît une résistance sociale et des
crises politiques importantes depuis plusieurs dizaines d'années. Le
mouvement ouvrier argentin est assez organisé et il y a une tradition de
contestation dans la rue qui est forte. Milei pourrait chercher à
écraser toute contestation sociale de sa politique ultra-libérale[5]en
s'appuyant sur une mobilisation violente de sa base sociale[6]; mais
rien ne permet aujourd'hui de confirmer qu'il puisse y arriver[7].
Pour ce qui est de l'Italie, Giorgia Meloni se montrait proche d'idéaux
fascistes avant sa prise de pouvoir. Arrivée à la tête du gouvernement,
elle a effectué un virage à 180° sur bien des aspects. Certes, le
gouvernement italien actuel est sans pitié pour les migrant·es, posant
une surenchère xénophobe particulièrement violente; il mène une
politique antisociale, supprimant le minimum social (équivalent au RSA);
il est ultraréactionnaire, prônant la femme au foyer et réduisant le
droit à l'avortement; il porte un discours d'unité nationale de façon
plus prégnante; il pointe des tentatives de réduire les possibilités de
manifester; ... Mais tout ceci n'en fait pas un gouvernement fasciste.
C'est plutôt un gouvernement ultra-libéral avec des marqueurs d'une
droite dure, s'appuyant sur le racisme anti-immigré·es pour s'assurer
une base électorale. Il n'y a pas actuellement d'affrontement physique
lorsque des grèves générales ou manifestations oppositionnelles sont
organisées, comme le 17 novembre 2023 où des milliers d'opposant·es ont
pu défiler sans heurts. G. Meloni a tenu à rassurer l'Europe au
parlement européen le 03/11/2023... à l'opposé de tous ses discours
antérieurs. G. Meloni s'inscrit dans l'orthodoxie libérale en matière
économique et internationale[8]. La politique défendue par G. Meloni n'a
donc rien à voir avec celle d'un régime fasciste, même si
idéologiquement elle partage une nostalgie d'un tel régime et même si sa
politique est hyper-réactionnaire vis-à-vis des migrant·es, des femmes
et des couches les plus pauvres.
Au bilan, aucun régime d'extrême droite actuel dans les pays occidentaux
ne semble caractérisable de fasciste, à la différence de certains pays
qui pourraient paraître sous l'emprise d'un fascisme islamiste par
exemple. La fonction de l'extrême-droite est de détourner la colère
contre le capitalisme afin d'imposer dans le cadre dit démocratique un
régime libéral plus autoritaire. C'est une nouvelle forme d'équilibre
politique pour répondre à la crise actuelle, tirant l'échiquier
politique vers la droite. Ceci dit, rien n'est figé. L'extrême droite
sert, par son discours «dégagiste», d'alternative électorale aux
personnes contestant le jeu politique traditionnel. Elle facilite, dans
le cadre démocratique bourgeois, une politique antisociale réactionnaire
mais sans pour autant annihiler la crise sous-jacente du capitalisme.
L'extrême-droite pourrait n'être qu'une phase de transition avant une
dérive réellement fasciste dans certains pays en cas de crise plus
profonde qui pourraient advenir.
La possibilité du fascisme en France?
Actuellement, le bénéfice de l'alternance politique droite-gauche ne
fonctionne plus réellement. La répression violente des mouvements
sociaux et des groupes contestataires en France caractérise le fait que
la classe dirigeante n'arrive plus à canaliser la conflictualité sociale
comme elle arrivait à le faire auparavant, elle n'arrive plus à se
mystifier en défenseure d'un intérêt commun, elle n'arrive plus à avoir
la pleine maîtrise politique (pour exemple: les GJ). Mais pour le
moment, le capitalisme ne se sent pas en danger car il arrive à écraser
les formes de contestation sans avoir besoin d'imposer une réelle
dictature. La bourgeoisie fait donc le choix actuellement d'une dérive
autoritaire dans le cadre des institutions classiques. Ainsi, si de
façon évidente une fraction de la bourgeoisie, Bolloré ou Arnault par
exemple, a fait le choix de populariser l'extrême droite, rien ne permet
de dire qu'elle a fait le choix d'un régime fasciste. Le RN est de plus
en plus légitimé comme alternance politique possible, y compris par le
gouvernement actuel, car un gouvernement d'extrême droite, autoritaire,
aurait l'intérêt de se constituer sur une base électorale et de pouvoir
réformer le système social en faveur de la grande bourgeoisie sans
devoir s'appuyer sur un régime d'exception dictatorial. Le RN pourrait
donc être une solution politique à la crise actuelle car il permettra à
d'autres forces politiques bourgeoises de pouvoir continuer à proposer
une alternance politique lorsque ce dernier aura déçu.
Si une fraction de la bourgeoisie et de l'appareil politique mettent en
avant le RN, ce n'est donc pas parce qu'il prône un idéal nationaliste
propre aux mouvements fascistes. La base sociale du RN n'est
qu'électorale et actuellement seuls des groupuscules fascistes font le
choix du rapport physique (avec une porosité évidente avec le RN). Il y
a une grande différence entre des groupuscules de crânes rasés et un
parti qui constitue des milices plus ou moins paramilitaires.
L'intégration volontaire du RN aux institutions politiques, sa
notabilisation, ... laisse plus imaginer aujourd'hui une prise de
pouvoir par ce dernier sans une rupture sur la forme politique actuelle
(ce qui ne veut pas dire sans conséquences sociales et politiques). Le
RN s'inscrit plus dans cette perspective démocratique-bourgeoise que
dans une perspective fasciste. D'ailleurs, M. Le Pen drague la
bourgeoise en se montrant respectable, les dirigeant·es du RN dînent
«plusieurs fois par semaine» avec des grands patrons pour montrer qu'«on
est raisonnable» (Jordan Bardella) car «On est un parti respectable»
(Marine Le Pen). Cette dernière a fait dans ce sens une conférence à HEC
le 28 novembre 2023 pendant que J. Bordella allait draguer la «classe
entrepreneuriale» le 30 novembre 2023 au salon des PME.
Cependant, l'autoritarisme actuel de l'État, même s'appuyant sur un
gouvernement d'extrême droite, ne permet en rien au capitalisme de
s'extraire de la crise endémique dans laquelle il est enlisé.
Aujourd'hui, à la dégradation de la vie sociale s'associe la crise
écologique qui risque de générer des formes de conflictualités plus
importantes. La croissance des inégalités sociales; le sentiment, même
pour des couches ouvrières, d'une forme de déclassement social; la
prégnance du nationalisme et du racisme cultivé par tous les
gouvernements depuis des dizaines d'années; l'atomisation et
l'individualisme généralisés qui freinent une réelle conscience de
classe; le sentiment d'une impasse générant plus du désespoir que des
révoltes; la marginalisation des institutions politiques... sont les
ingrédients qui pourraient favoriser l'émergence d'un réel mouvement
fasciste en France en cas d'une crise sociale et politique plus
importante. Les manifestations contre le mariage homosexuel («Manif pour
tous») ont permis à l'extrême droite la plus radicale de se montrer au
grand jour et de se renforcer, gagnant en audace et amenant l'émergence
actuel de groupuscules fascistes de plus en plus présents pour faire le
coup de poing contre toute forme de mobilisation (comme lors des
révoltes des banlieues). En cas de crise majeure, la base sociale du RN
pourrait être le bâton de la bourgeoisie pour écraser toute
contestation. Mais un tel mouvement fasciste peut émerger en dehors du
RN car souvenons-nous que le Parti Populaire Français, principal parti
fasciste en France avant la seconde guerre mondiale, est né en 1936 à
côté des organisations d'extrêmes droites historiques, impulsé par J.
Doriot, ex-dirigeant du PCF!
Comment combattre aujourd'hui
Actuellement, face à la montée d'une extrême droite électorale, nous
devons nous démarquer en permanence des alternatives politiques qui
prônent le jeu électoral comme solution contre l'extrême droite («front
républicain») et qui ne font que déprimer encore plus les couches
populaires car ils ne servent qu'à remettre en selle les vieux appareils
politiques bourgeois déconsidérés. Il faut aussi se démarquer du recours
à l'État comme garant de la liberté contre l'extrême droite. Il faut
redonner des perspectives réelles de ruptures radicales contre le
capitalisme et pas seulement de façon programmatique abstraite ou
morale. L'enjeu est de promouvoir une perspective anticapitaliste au
travers des luttes bien réelles pour permettre aux opprimés de retrouver
une unité d'intérêt de classe.
Rien ne permet actuellement de considérer que la bourgeoisie fera le
choix du fascisme, se suffisant visiblement de l'État autoritaire
actuel. Cependant, demain, la bourgeoisie pourrait décider de nouveau de
s'appuyer sur un régime fasciste; du moins, elle en prépare tous les
éléments politiques (autoritarisme et nationalisme) et cela reste une
option potentielle si la crise sociale s'aggravait... sans vouloir jouer
au prophète de mauvais augure. Si un réel danger fasciste émergeait,
cela changerait la situation car cela caractériserait une crise majeure
du capitalisme où l'État n'arrive plus à canaliser la contestation
sociale. On ne doit pas tirer un trait d'égalité entre fascisme et
démocratie, même si ce sont deux formes politiques pour assurer la
pérennité du capitalisme et de son État. Une montée du fascisme voudrait
dire l'émergence des milices prêtes à s'attaquer physiquement au
mouvement ouvrier organisé et à toutes les formes de contestations
sociales. Nous devrions nous défendre physiquement, et pour ce faire
rechercher à former des contre-milices prêtes à s'affronter aux
fascistes, constituées entre autres de militants des organisations ou
groupes menacées. Cela pourrait permettre de gagner à nos objectifs
révolutionnaires des militant·es dont les organisations sont enlisé·es
dans le légalisme/réformisme. Mais un tel front de défense ne devrait
pas sombrer dans un «programme commun antifasciste». On ne combat pas le
fascisme en promouvant la démocratie telle qu'elle est actuellement, car
cela revient à demander à la bourgeoisie de ne pas être autoritaire
alors qu'elle a décidé de l'être. On ne combat pas la prégnance des
idées racistes/nationalistes par de la morale, mais en offrant d'autres
perspectives aux opprimé·es. Seule une radicalité politique peut
arracher aux bandes fascistes l'expression politique du ras-le-bol
généralisé. Ce serait donc par le développement de perspectives
révolutionnaires que nous pourrions contrer une montée du fascisme,
c'est-à-dire agir à la base, pas seulement contre le fascisme mais avant
tout contre le système capitaliste et son État.»
RV, 15/12/2023
NOTES:
[1]Voir CA 309, avril 2021 p. 18-19 «Le macronisme est-il un fascisme?
2ème partie» pour comprendre que tout état autoritaire n'est pas
fasciste, et pour voir que l'on attribue par erreur le terme «fasciste»
à Macron par exemple.
[2]Voir le livre de Daniel Guérin «Fascisme et grand capital» qui reste
toujours une référence ou le livre de Ugo Palheta «La possibilité du
fascisme» (2020) qui pose de façon pertinente ce qu'est le fascisme dans
ses premiers chapitres... même si cet ouvrage glisse par la suite vers
une forme d'inéluctabilité du fascisme en France qui nous parait
critiquable.
[3]Pour la prise du pouvoir par Mussolini, voir CA 301, février 2021 p.
28-29 «Le macronisme est-il un fascisme? 1ère partie».
[4]Voir CA 307 p. 30 «Hinterland».
[5]Voir l'article de R. Godin «L'Argentine de Milei se lance dans un
choc budgétaire massif», Médiapart, 13/12/2023.
[6]Voir sur le site de l'OCL: «Argentine: Pourquoi Javier Milei a
remporté les élections, et que faire?».
[7]Voir sur le site de l'OCL: «Que se passe-t-il maintenant? La position
de l'anarchisme organisé sur ce qui se prépare en Argentine».
[8]Le Monde, 26/10/2022 «Giorgia Meloni fixe un cap conservateur à la
"grande nation" italienne»
SOURCE: OCL - Organisation Communiste Libertaire
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/01/extreme-droite-et-fascisme-aujourd-hui.html
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