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(fr) CNT-AIT - La CNT: Anarchosyndicalisme ou syndicalisme revolutionnaire?[R. THIEBLEMONT, 1955]
Date
Fri, 12 Apr 2024 19:11:06 +0100
En feuilletant les archives, nous avons retrouvé ce texte paru dans le
journal de la CNT-AIT, Le Combat syndicaliste, n°134 de juillet 1955,
mais qui nous semble encore tout à fait d'actualité! ---- Cet article,
paru en 1955 dans le journal de l'époque de la CNT-AIT (le Combat
Syndicaliste), a été écrit par René THIEBLEMONT. Ouvrier Metallurgiste,
il a notamment travaillé à l'usine Renault de Boulogne-Billancourt. Il
était membre de la CNT-AIT mais aussi du groupe Makhno de la Fédération
Anarchiste (FA), avec d'autres militants FA de (dont André Nédélec et
Gil[bert]DEVILLARD Gil ainsi que plusieurs réfugiés espagnols), et qui
publiait un bulletin de boîte: Le Libertaire Renault. ---- René
Thiéblemont ---- Au début des années 1950, il était le secrétaire de la
section syndicale CNT-AIT de l'usine Murat à Paris XVIe arr. où, en
février et mars 1952, il participa à une grève organisée par la CGT et
la CNT-AIT.
En 1954, il était le secrétaire de la section CNT-AIT de l'entreprise
Sadir-Carpentier à Paris XVIIIe. Cette entreprise fabriquait du matériel
de radio-guidage pour la marine et l'aviation. Le 7 octobre 1954, à la
demande du ministère de la Défense, il fut licencié, étant considéré
comme «nuisible à la sécurité nationale». Il s'ensuivit une grève de
douze jours pour tenter d'obtenir sa réintégration.
Après la courte apogée des années 47-48 et sa participation aux grandes
grèves de l'après guerre (Renault, Cheminots, mineurs, ...), la CNT
entrait dans une phase de crise interne. Alors que jusqu'à la fin 1947,
elle était la seule alternative syndicale à la CGT communiste, la
création d'un troisième syndicat «Force Ouvrière» (FO) en avril 1948
(avec l'aide d'Irving Brown et de la CIA:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Irving_Brown) vient changer la donne: le
syndicat FO va attirer à lui tous les anti-communistes qui ne
partageaient pas le projet révolutionnaire de la CNT car ils voulaient
s'intégrer dans le système social mis en place par l'Etat-providence,
mais aussi tous ceux qui - bien que se proclamant anarchistes -
abandonnait toute persepective révolutionnaire au nom de l'unité contre
la menace stalinienne (Maurice Joyeux, le principal militant de la
Fédération Anarchiste notamment quitte la CNT et rejoint FO, entrainant
la FA avec lui. A FO il rejoindra les trotskystes qui avaient quitté la
CGT pour les mêmes raisons et coopérera avec eux jusqu'à son décès en 1991).
La CNT se vide de donc de ses effectifs qui l'avaient rejoint uniquement
pour ne pas être dans un syndicat contrôlé par le Parti Communiste.
Parmi ceux qui restent s'affrontent deux tendances: l'une se
revendiquant du syndicalisme révolutionnaire (ou syndicalisme pur),
l'autre de l'anarchosyndicalisme. Au final, les syndicalistes
révolutionnaires quitteront la CNT dans les années 60.
Toutefois ce conflit réapparu lors du redémarrage de la CNT française
dans les années 1980, avec notamment l'arrivée de militants issus du
marxisme. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ces conflits
aboutirent à un déchirement, mais cette fois ce sont les syndicalistes
révolutionnaires de La CNTf (dites CNT vignoles, du nom de la rue de
leur local parisien) qui l'emportèrent, les anarchosyndicalistes se
retrouvant dans la CNT-AIT.
A la CNT, pour l'Anarchosyndicalisme
La division née de deux tendances qui s'affrontent dans les congrès et
assemblées de la CNT provient de ce que, pour les uns, le syndicalisme
dit révolutionnaire doit être et rester neutre de toute philosophie ou
système économique: il se suffit à lui-même, disent-ils ; pour les
autres, le syndicalisme classique ayant pour emblème la charte d'Amiens
ne peut conduire à la transformation sociale sans privilège, il est
nécessaire de donner aux hommes les principes économiques philosophiques
et sociaux de l'anarchisme, sans lesquels la société retomberait
fatalement sous l'autorité d'un parti.
Je suis de ceux qui épousent cette dernière façon de voir, repoussent la
Charte de Paris (sorte de Charte d'Amiens améliorée adoptée au Congrès
de création de la CNT en 1946), ainsi que la structure actuelle de la
CNT, se révélant la fidèle continuatrice de l'ancienne CGT[des années
1900]. La première façon de voir aura-t-elle le même sort que la
seconde? Ou les anarcho-syndicalistes réagiront-ils contre cette
neutralité syndicale afin de redonner à la CNT un caractère émancipateur?
L'idéal anarchiste · doit être le nerf moteur de la CNT, sans lequel
celle-ci n'aurait aucun sens et ne vaudrait guère mieux que les autres
centrales; le neutralisme ne suffit pas, il s'agit de savoir ce que l'on
veut et si l'on se dirige ou non vers ce que l'on veut.
Oeuvrerons-nous aux côtés de militants n'ayant pour tout motif d'action
que le porte-monnaie, prêts à des concessions pour des unités reléguant
nos principes qui font de nous autre chose que des révolutionnaires
bâtards sans convictions?
Accepterons-nous que la structure de la CNT en soit encore au
corporatisme de fédération, alors que nous prônons l'égalité économique
et qu'ainsi divisés dans l'action, nous allions à l'encontre de ce que
nous clamons dans nos déclarations? Garderons-nous encore longtemps
cette structure qui laisse chaque fédération titrer ses propres
revendications, tirer ses propres tracts, organiser en un mot son
travail syndical fédératif, cloisonné, pompant un bon nombre de
militants pour le bureau, etc. Que de temps, d'argent et de dépenses
physiques absorbés par ce système décevant. Il nous faut sans tarder
bousculer cette routine et venir strictement aux unions locales,
départementales, en laissant dans l'ombre les fédérations d'industrie
pour après la révolution sociale.
Nos revendications présentes sont-elles à la hauteur de ce que nous
prétendons être? Correspondent-elles à la réalité? Non. Nous fixons un
minimum vital de 35.000 francs et ne faisons que devancer les autres
centrales sur ce point; peut-on sincèrement croire qu'une famille
moyenne de trois personnes puisse vivre avec cette somme? Considérant
que vivre dans ce siècle signifie pouvoir accéder aux bienfaits du
modernisme dans les foyers, ou alors nos luttes ne se borneraient-elles
qu'à la subsistance?
Peut-on suivre les militants conseillant notre participation aux
organismes tels que les comités d'entreprise, pour des raisons même
tactiques, puisque nous savons que fatalement, ce serait collaborer
directement avec nos ennemis, qu'ils soient patrons ou ouvriers, et
travailler ensemble à consolider l'exploitation?
La possibilité de devenir délégué du personnel dans une entreprise,
doit-elle nous inciter à nous faire élire par seules raisons d'impunité
et de confort dans l'action; car, en fait, quel est notre pouvoir une
fois élu: défendre la légalité des conventions collectives, réclamer
pour ceux qui font des heures supplémentaires à outrance, que ces heures
leur soient bien payées ; s'intéresser aux collaborateurs fidèles du
patron qui sont exploités comme pas un, mais qui ne font jamais grève et
viennent travailler pendant; veiller à un tas de petites bricoles,
douches, w.-c., lavabos, ·etc., en définitive beaucoup de vent pour pas
grand-chose; notre position devant être claire à ce sujet
(non-participation), délégués sur le tas[pendant une grève et désignée
par l'assemblée des grévistes], oui, et pour la durée de la lutte
engagée seulement.
Il est temps de devenir sérieux quant à notre orientation, notre
structure, notre Charte, nous avons à préciser ce que nous devons être
réellement (des anarchosyndicalistes) avec tout ce que cela comporte, et
non des syndicalistes révolutionnaires sans bagages, sans définition,
nous éviterons aussi la confusion regrettable qui permet à bon nombre de
marxistes et néo-marxistes (révolutionnaires, eux aussi,) de venir jeter
le trouble dans notre organisation; nous éviterons également aux
syndicalistes purs de perdre leur temps parmi nous, qui avons choisi
l'anarchisme comme système d'existence.
Que les militants de la CNT comprennent tout ceci et oeuvrent en
conséquence, les engueulades et les pugilats n'améliorent pas une
situation inévitable permise par une Charte qui n'a rien de clair. Il
serait bon de prendre exemple sur l'organisation de la FORA[1], qui me
paraît de valeur certaine quant à sa fermeté.
René THIEBLEMONT.
====
Post-scriptum: 50 ans après, les militants de la CNT-AIT sont arrivés
aux mêmes conclusions et en ont tiré la conséquence, en affirmant que
oui, la CNT-AIT est clairement anarchosyndicaliste - et donc anarchiste
- et pas vaguement «syndicaliste révolutionnaire», comme d'autres
groupes se revendiquant aussi de la CNT.
[1]Pour en savoir plus sur l'expérience de la FORA, on pourra lire les
brochures:
LA FORA: ORGANISATION OUVRIÈRE
ANARCHISTE[http://cnt-ait.info/2023/02/10/fora-arango]
ANARCHISME GLOBALISTE CONTRE «SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE» (Un combat
de la Fédération ouvrière régionale argentine (FORA)
)[http://cnt-ait.info/2022/10/11/anarchisme-globaliste-contre-syndicalisme-revolutionnaire]
QUESTIONS D'ORGANISATION: L'EXEMPLE DE LA
FORA[https://cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article268]
Pour en savoir plus sur l'actualité de l'anarchosyndicalisme:
L'anarchosyndicalisme aujourd'hui: questions / réponses (suivi de:
Fédéralisme et réseau: pour une organisation anarchosyndicaliste
fédérale du XXIème
siècle)[http://cnt-ait.info/2020/07/22/lanarchosyndicalisme-aujourdhui-questions-reponses]
Pour recevoir la version imprimée de ces brochures écrire à
contact@cnt-ait.info ou à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE
http://cnt-ait.info/2024/04/11/as-sr/
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