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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Pendant que les glaciers fondent
Date
Thu, 11 Apr 2024 20:09:51 +0100
Les JO de Paris n'ont pas encore eu lieu, qu'une seconde candidature
française a déjà été déposée. Les régions Auvergne-Rhône-Alpes et
Provence-Alpes-Côte-d'Azur se sont portées candidates pour accueillir
les Jeux d'hiver en 2030. Pendant que les glaciers fondent, on se
prépare à accueillir les jeux de la neige, du béton et des inégalités.
---- C'est Jean-Marie-Bernard, président du département des Hautes-Alpes
qui annonce la nouvelle dans Hautes-Alpes mag: «le Comité international
olympique a décidé de ne poursuivre le dialogue qu'avec la candidature
française en vue de l'organisation des Jeux olympiques d'hiver de 2030».
Il salue «un moment historique pour les Hautes-Alpes et l'opportunité,
voire la perspective, d'organiser ces Jeux pour la première fois de
l'histoire dans nos stations.»[1]
Cette candidature qui a toutes les chances d'être acceptée puisqu'elle
la seule à négocier avec le Comité international olympique (CIO) est le
fruit de la collaboration entre Renaud Muselier, président de la région
PACA, et Laurent Wauquiez, son homologue rhône-alpin. Ils avaient tous
les deux entamé des candidatures séparées, et qui ont été réunies sous
le patronage d'Emmanuel Macron. Si la décision du CIO, attendue en
juillet pendant les JO de Paris, est positive, ce sont les Alpes
françaises (Savoie, Haute-Savoie, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes) qui
accueilleront les JO d'hiver en 2030.
Une candidature «neige et chalets»
Les départements concernés sont des territoires dont les sports d'hiver
sont déjà l'activité principale, ce qui a été considéré comme un atout
pour la candidature. Ainsi, dans les Hautes-Alpes, on dénombre 27
stations, principalement petites et moyennes, embauchant 12 000
personnes, soit près de 30 % des emplois du département[2]. Certains
parlent même de «monoculture du ski». Et les Alpes bénéficient pour
accueillir les JO d'hiver de la présence de plusieurs «villes
olympiques»: Chamonix, Grenoble et Albertville, qui reçurent les JO
respectivement en 1924, 1968 et 1992[3]. Comme le martèle Renaud
Muselier, la candidature des Alpes françaises est une candidature «neige
et chalets».
Pourtant, au delà du récit porté par les autorités avec des mots
enchanteurs comme «synergie», «sobriété» ou «neige et chalets», le choix
de la candidature française par le CIO relève aussi plus simplement...
d'un déficit de candidats! Le Japon, d'abord candidat, a finalement jeté
l'éponge en raison des scandales de corruption qui visent le comité
olympique pour les JO de 2021 à Tokyo. Quant à la Suisse, sa candidature
a sans doute souffert du risque d'une votation - au résultat
potentiellement défavorable - qui entraînerait l'annulation des JO. En
France, pas de référendum en vue, c'est plus sur. On se contentera d'un
sondage d'opinion aux questions orientées commandé par la région PACA:
«Seriez-vous favorable ou pas favorable à l'organisation des Jeux
olympiques et Paralympiques d´hiver de 2030 respectueux de
l'environnement de nos Alpes françaises, et compatibles avec les
impératifs climatiques?». Taux de réponses positives: 73%. Le CIO, pour
sa part, a pris les devants face au déficit de candidatures sures et a
préféré planifier les prochains Jeux, privilégiant les candidatures où
la population n'a pas son mot à dire. C'est ainsi qu'on sait déjà que
les Jeux 2034 auront lieu à Salt Lake City.
Pluie: 1, neige: 0
Pour parer d'avance à toute critique, la candidature alpine prétend se
placer sous le signe de la «responsabilité envers l'environnement»,
s'appuyant sur le chiffre de 95 % d'infrastructures existantes, issues
notamment des JO d'Albertville. Dixit les autorités, «le caractère
responsable et sobre du dossier » a été l'un des atouts de la
candidature, et «la sobriété s'est imposée comme l'un des maîtres-mots».
Les mêmes ont pourtant déjà annoncé «un formidable coup de booster»,
donc une série de grands chantiers routiers sur les axes
Marseille-Sisteron et Grenoble-Gap[4]- dont l'emblématique
transformation en 2x2 voies de la nationale La Saulce-Briançon sur les
tronçons où cela est possible. JO 2030: Jeux de la neige ou Jeux du béton?
Plus largement, on peut questionner la viabilité d'évènements de ce type
en montagne. Ouvrons à nouveau Hautes-Alpes le mag. Dans le même numéro,
deux pages sont consacrées aux impressionnantes photos des inondations
qui ont touché le département à l'automne 2023. «Les crues, les torrents
de boue et les éboulements (...) ont rendu de nombreuses routes
impraticables et endommagé des maisons, isolant plus de 600 foyers »[5].
4000 foyers ont été privés d'électricité.
Particulièrement touchée, la station du Risoul a été coupée de la vallée
pendant quinze jours, retardant légèrement l'ouverture de la saison, et
la Région a sollicité l'aide du fond d'urgence d'adaptation au
dérèglement climatique[6].
Ces intempéries risquent dans les années qui viennent de mettre en cause
la vie alpine bien au-delà de quelques photos spectaculaires. On sait
que l'économie du tourisme repose sur la présence de neige. Or, la neige
des Alpes est menacée par les conséquences du dérèglement climatique. À
l'heure actuelle, on utilise déjà de la neige artificielle sur 35 % des
pistes françaises. Le cout environnemental de cette «neige de culture»
est non négligeable, avec 25 millions de mètres cubes d'eau prélevés
annuellement, 1 à 3 kWh d'électricité par mètre cube de neige, sans
parler des infrastructures (canons, retenues d'eau...)[7]. Mais José,
membre du collectif No JO qui s'oppose à la tenue des JO souligne
l'apparition d'un nouveau problème: les pluies hivernales. « Quand il
faisait plus chaud, les canons répondaient au problème. Mais rien n'a
encore été pensé pour empêcher la pluie de faire fondre la neige. Et
c'est ce qui arrive depuis cette année, comme au Risoul! Des masses
d'air chaud remontent de la Méditerranée et provoquent des pluies ici.
Jusqu'à maintenant, on avait parfois ça au mois de mai, en fin de
saison. C'était un phénomène qu'on connaissait. Mais pas l'hiver, et pas
à des altitudes comme ça! Cette année, on a parlé de pluie jusqu'à 3000
mètres d'altitude. En novembre dernier, un mètre de neige est parti en
trois jours. ».
Les sportifs et les scientifiques s'en mêlent
Nous sommes allés rencontrer Stéphane, ancien membre de l'équipe de
France de ski de fond, qui a concouru dans des championnats du monde.
Lui aussi est catastrophé par la situation. «Je suis né en 1968, l'année
des Jeux olympiques de Grenoble, et ma grand-mère avait dessiné les
anneaux olympiques sur mes langes. Le ski c'est ma vie. Mais là, on voit
bien qu'il y a un problème. On est en pleine saison, en février, et il
n'y a plus de neige.» Il est lui aussi membre du collectif No JO. «Quand
je dis ça, on me répond «Tu es contre le ski». Mais non! C'est ma
passion et mon gagne pain! C'est malheureux, mais ce sont des faits.
Mais comme ici on gagne tous nos vies avec la neige, ce n'est pas facile
à entendre. »
Les scientifiques vont dans le même sens. Selon Météo France, «les
montagnes se réchauffent deux fois plus vite que les autres écosystèmes:
dans les Alpes et les Pyrénées françaises, la température a augmenté de
plus deux degrés au cours du XXe siècle, contre 1,4 degré dans le reste
de la France ». Conséquence: le Mont-Blanc a perdu plus de deux mètres
depuis 2021 et le réchauffement impactera entre un tiers des stations
alpines (à +2°) et la quasi-totalité (à +4°)[8]. Avec des conséquences
sur l'enneigement des stations: si la fonte des glaces se poursuit au
même rythme que ces vingt dernières années, les Alpes européennes
perdront 46 % de leur volume de glace d'ici 2050. A l'eau des
intempéries, s'ajoute donc celle des glaciers.
La fin de l'or blanc
C'est dans ce contexte d'urgence climatique que les membres du collectif
No JO dénoncent le choix politique que constitue l'organisation de Jeux
olympiques d'hiver, dans les Alpes comme ailleurs. Une décision symbole
de déni face au réchauffement climatique, perpétuant un modèle dépassé
et envoyant un signal politique en direction de l'industrie du ski:
«Après nous, le déluge!».
En 2020, les images de transport de neige par hélicoptère pour la
station de Luchon-Superbagnères, dans les Pyrénées, avaient suscité de
nombreuses réactions outrées, y compris au sommet de l'État. Mais aucune
leçon n'en a été tirée: en décembre 2022 par exemple, l'accueil de la
Coupe du monde de biathlon à la station du Grand Bornand (Haute-Savoie)
qui a impliqué le transport par camions de plusieurs milliers de mètres
cubes de neige. Le secteur s'estime protégé, estimant qu'il restera de
la neige au moins jusqu'en 2050 au moins (!), et que la solution
résiderait dans le développement des activités «4 saisons», l'ouverture
des stations l'été, la mise en place de circuits de randonnée, la
location de VTT électriques ou de quad ou d'activités d'intérieur...
Profitons-en pour signaler les étonnantes activités proposées depuis cet
hiver par le Pôle Sport Innovation aux Orres dans les Hautes-Alpes: VTT
de descente, ski alpin, canoë-kayak, parapente et speed-riding... le
tout en réalité virtuelle, via des simulateurs. Pratique pour quand il
n'y aura plus de neige!
«En réalité, le système est à bout de souffle, affirme José. L'industrie
du ski a été développée par l'État, gavée de subventions, et aujourd'hui
elle se prend le changement climatique en pleine face. Toute cette
industrie est structurée sur le principe que les profits sont privés et
les pertes publiques. Les élus sont inféodés au lobby du tout-ski, et
les JO sont l'assurance d'avoir des investissements. » Mais encore
faut-il investir dans les bons domaines. «Après l'inondation de la
station du Risoul, emportée par les inondations cet hiver, il y a eu 300
000 euros pour la station, et zéro pour les agriculteurs. Entre bouffer
et faire du ski, il y a une activité qui est superflue et une qui est
vitale. Là, on fait tout le contraire. Il faut revenir sur terre »,
rappelle José. Stéphane rebondit: «C'est comme dans le Nord de la
France, les mines ont fermé. Nos mines à fric à nous, c'est les
stations. Ici, il y a cinquante ans on crevait la dalle. Avec les
stations, le fric s'est mis à tomber du ciel. Mais elles vont fermer. Ça
va se casser la gueule. Nous, on défend une vision complètement
différente des Alpes. »
La lutte des glaces
Créé en mars 2023 à l'annonce de la candidature PACA, donc avant même la
candidature commune PACA-Auvergne-Rhône-Alpes, le collectif No JO
cherche à fédérer les oppositions. «Dès le départ, on était une petite
vingtaine. On a organisé une course de ski sur le bitume, ça a fait
marrer les gens», raconte Anna. «Aujourd'hui, c'est difficile de dire
combien on est. On essaye de permettre la communication entre les
différentes composantes de la lutte. On vient de publier une tribune
avec une vingtaine d'organisations, de syndicats... Et là on prépare une
mobilisation internationale pour le printemps! »
Le collectif ne se contente pas de dénoncer le déni du dérèglement
climatique. En effet, il ne s'agit pas d'une simple question
scientifique, de quantité de neige ou de pourcentage de volume de
glaciers. C'est avant tout une question politique: tout le monde ne sera
pas égal face à la fin de la neige en montagne, et le collectif met cet
aspect au centre de sa critique. Depuis le début, il s'oppose aux JO
partout («ni ici, ni ailleurs!»), au nom du projet de société
ultra-compétitif qui les sous-tendent.
«Le manque de neige va toucher en priorité les petites stations, situées
à basse altitude et en périphérie des Alpes, dans le Vercors ou dans le
Dévoluy », indique Stéphane. «Les grosses stations sont au coeur des
Alpes, et elles seront touchées plus tard. Alors, comme les skieurs
aiment skier sur de la neige verglacée, pas mal de gens vont préférer
payer 50€ le forfait plutôt que 35€ pour de la neige mouillée». Et ces
grosses stations qui vont récupérer la clientèle, celles de Méribel ou
la Plagne par exemple, appartiennent souvent à des groupes privés - La
Compagnie des Alpes en l'occurrence.
Les inégalités se retrouvent aussi dans la question de l'accès au
logement. Si les Hautes-Alpes étaient déjà en 2020 le département
français avec le taux le plus élevé de résidences secondaires (45,6%,
loin devant la Corse, deuxième à 38 %[9]), «avec le covid et les
épisodes de sécheresse, beaucoup de gens des villes fuient et viennent
ici chercher la fraîcheur », nous apprend Anna. «Nous on a encore de
l'eau, puisque les glaciers fondent! Des Belges et des Hollandais
achètent dans le département, et ça c'est nouveau.» Avec l'explosion de
l'achat de résidences secondaires et des locations saisonnières, les
prix de vente des logements augmentent, au détriment des locaux et
notamment des habitants permanents non propriétaires. Un rapide tour sur
Le Bon Coin nous montre que seul un tiers des locations proposées sont
annuelles, les autres étant ponctuelles ou saisonnières...
Enfin, il y a la question de la militarisation de la frontière et des
difficultés rencontrées par les exilés qui franchissent à pieds les cols
des Hautes-Alpes pour entrer en France. «La politique migratoire s'est
déjà durcie depuis Macron. Avec les JO ils vont vouloir expulser cette
population, militariser encore plus la frontière», poursuit Anna. «C'est
très inquiétant, en premier lieu pour les personnes exilées. Par
exemple, Montgenèvre, c'est l'un des deux sites qui accueilleront les JO
dans les Hautes-Alpes, et c'est aussi le point de passage principal des
migrants. Avec les Jeux, les autorités ne vont plus vouloir y voir
passer le moindre migrant. ». Au vu de la politique de «nettoyage social
» dénoncée par soixante associations à propos des JO de Paris, le
collectif souligne qu'on peut légitimement avoir des craintes sur cet
aspect.
Dans les starting blocs
Pour toutes ces raisons, les membre du collectif No JO redoublent
d'activité avant le choix définitif du CIO. Malgré le soutien des médias
locaux au projets, les anti-JO peuvent constater que leur efforts
rencontrent un large écho. En effet, raconte José, « la population est
assez affligée, les JO sont impopulaires. Pour résumer, les gens de
gauche sont contre, et les gens de droite, ceux qui aiment bien la
compétition, voient ça comme un gaspillage des impôts.» Dans ce
contexte, Stéphane et Anna affichent leur détermination: «On va
continuer, on va dénoncer tout ce qui se passe. Maintenant, les projets
concrets commencent à sortir: on est dans les starting blocs, prêts à
bondir.»
Nicolas Bonanni
En 2018, les JO n'ont pas eu lieu (à Grenoble)
Lorsque la capitale du Dauphiné a voulu présenter sa candidature aux
Jeux olympiques de 2018 (qui ont finalement eu lieu en Corée du Sud), un
très dynamique Comité anti-olympique (CAO) s'est battu vaillamment sous
la bannière: «Moins vite, moins haut, moins fort». A l'époque, trois
villes françaises étaient en lice pour recevoir l'investiture française.
Nous avons retrouvé Basile, un ancien membre du CAO.
«C'était en 2008-2009. Nous étions une dizaine. On s'est battus pendant
quelques mois contre la candidature grenobloise. On a fait des affiches,
des tracts, des cartes postales, on a documenté les conséquences des JO
de 1968. Et surtout, dès qu'ils organisaient un évènement, on
réagissait, on organisait quelque chose. En décembre 2008 par exemple on
a organisé une parade anti-olympique où on était plusieurs centaines, et
qui a empêché la tenue de la parade olympique dans laquelle ils avaient
embrigadé les enfants des écoles... On est aussi montés à l'Alpe-d'Huez
en ski pour contrer une conférence de presse, ils ne s'attendaient pas à
nous trouver là! On leur courrait pas mal derrière... On ne sait pas si
c'est notre action qui a fait basculer les choses, mais c'est sur que ça
a eu un impact: le CIO est très sensible à l'adhésion populaire. Quand
c'est Annecy qui a été choisie à la place de Grenoble, un Comité
anti-olympique s'est créé là-bas aussi. Au final, c'est la Corée qui a
été retenue. Un des facteurs du choix c'est que la candidature coréenne
était soutenue à 93 %, et celle d'Annecy à 50 % seulement...»
P.-S.
Voir aussi, sur les JO, les articles suivants:
Les JO de 2030 devraient-ils avoir lieu?
Les jeux olympiques et le tourisme: extension du domaine des affaires!
JOP et luttes contre l'aménagement du territoire article
Notes
[1]Hautes-Alpes mag n°73, janvier-mars 2024.
[2]La Provence, 10/11/2021
[3]même si, pour des raisons politiques, Grenoble ne fait pas partie des
villes qui accueilleront les JO 2030
[4]Renaud Muselier, RMC Sport, 30/11/2023.
[5]Hautes-Alpes mag n°73
[6]Le Parisien, 1/12/2023
[7]Domaines skiables de France, «La neige de culture c'est quoi?», 2022
[8]Slate, 19/12/2023
[9]Chiffres INSEE
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4131
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