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(fr) Socialisme Libertaire - Gaza: "Une militarisation extrême de la guerre de classe en Israël-Palestine"
Date
Thu, 7 Mar 2024 20:11:50 +0000
«Entretien avec Emilio Minassian (Doctorant en sciences politiques à
l'Institut d'études politiques (IEP) d'Aix-en-Provence. Ses recherches
portent sur les structures de pouvoir dans les camps de réfugiés
palestiniens de Cisjordanie) le 30 octobre 2023. ---- 1. ---- Tu
t'intéresses à ce qui se passe en Palestine depuis longtemps, sans pour
autant être un militant pro-palestinien. Qu'est-ce qu'une critique
tournée vers la révolution a à dire de ce qui se joue là-bas? ---- Je
dirais que la première chose, c'est de considérer qu'il n'y a pas deux
camps, l'un palestinien et l'autre israélien. Ces gens vivent dans un
même État et dans une même économie. Au sein de ce même ensemble, disons
israélo-palestinien - mais qui relève entièrement d'Israël -, les
classes sociales non seulement s'inscrivent dans des différences de
statuts juridiques sur la base de critères ethno-religieux, mais sont
«zonées». La bande de Gaza a progressivement été constituées en
«réserve-prison» dans laquelle sont fixés deux millions de prolétaires
renvoyés aux marges du capital israélien. Mais ce dernier demeure leur
maître en dernier instance. Les Gazaouis utilisent la monnaie
israélienne, consomment des marchandises israéliennes, ont des pièces
d'identités émises par Israël.
La «guerre» actuelle correspond en fait à une situation de
militarisation extrême de la guerre de classe.
Une «terre pour deux peuples», une telle grille de la situation en
Israël-Palestine est aberrante. Nulle part dans le monde, la terre
n'appartient aux peuples. Elle appartient aux propriétaires. Tout ça
peut sembler très théorique, mais l'existence même des rapports sociaux
viennent renvoyer cette idée des «camps» à ceux à qui elle appartient:
les dirigeants.
Les camps de réfugiés de Cisjordanie, qu'on pourrait considérer comme le
coeur battant de la «Palestine», continuent d'être des banlieues de
Tel-Aviv. J'ai passé des soirées à écouter des travailleurs journaliers
d'un de ces camps raconter comment l'ethnicisation de la force de
travail se déployait sur les chantiers de la capitale israélienne: les
promoteurs juifs ashkénazes, les prestataires Palestiniens de 1948 pour
le passage de la main-d'oeuvre des Territoires occupés, les
contremaîtres juifs séfarades eux aussi arabophones, etc. Et puis tous
les autres prolétaires importés: les Thaïlandais, les Chinois, les
Africains, qui, sans-papiers, sont en réalité ceux dont la situation est
la pire. Tout ça ne peut pas se mélanger, car chaque groupe a un statut
et une place distincte dans les rapports de production. Mais ces mondes
ne sont pas poreux, ils sont emboîtés, se regardent, se connaissent.
Des dizaines de Thaïlandais exploités dans l'agriculture sur le pourtour
de la bande de Gaza se sont retrouvés tués et enlevés par le Hamas.
Maintenant, les patrons israéliens retiennent leurs salaires d'autres
pour les forcer à travailler en zone de guerre. Toute critique sociale
un peu conséquente doit, dans le cadre de ce qui se passe en
Israël-Palestine, intégrer aussi le point de vue des travailleurs
thaïlandais. Ce pays n'a pas davantage vocation à appartenir aux
prolétaires palestiniens qu'aux travailleurs thaïlandais.
N'est-ce pas un peu botter en touche que de tenter de passer au-dessus
de la «question nationale» en Israël-Palestine?
Israël est parvenu à produire une situation unique au monde:
l'intégration d'un prolétariat lui-même ethnicisé («juif») à l'État,
contre le reste du prolétariat, également ethnicisé («arabe»). L'État
israélien a organisé l'accumulation d'un capital «national» en un temps
record, il a organisé l'importation d'un prolétariat «national» et s'est
érigé en gardien de l'existence et de la reproduction de ce dernier,
menacé qu'il serait dans son existence même par une autre frange
prolétarienne («palestinienne»). Mais si l'on déchausse les lunettes de
la fantasmagorie de «l'État garant de l'existence des gens», il apparaît
que le prolétariat juif d'Israël constitue une sorte de butin de guerre
aux mains de l'État.
Ce n'est pas le cas du côté du prolétariat palestinien, au sein duquel
les dynamiques de lutte ont conservé une certaine autonomie, cohabitant
de manière complexe avec les logiques instrumentales de leur encadrement
politique nationaliste.
Cela peut sembler contre-intuitif, mais je pense qu'il faut considérer
que le Hamas est un sous-traitant d'Israël pour la gestion du
prolétariat de la bande de Gaza. Comme je le disais, ce dernier, en
dernière instance, «relève» du capital national israélien. Tant que
celui-ci n'a pas fait le choix d'autoriser le développement d'une autre
entité capitaliste, «palestinienne», à ses côtés, le prolétariat
gazaoui, même parqué, est inscrit dans ses circuits. Or, cette situation
ne peut se passer d'une formation sociale externalisée chargée de la
régulation des encagés - il n'y a pas de prison sans matons.
Ce qui se passe n'est pas une guerre inter-impérialiste. C'est
essentiellement une «affaire interne», dans laquelle les camps
«nationaux» sont un écran de fumée. Dans les événements actuels, il n'y
a pas de lutte prolétarienne. La militarisation des antagonismes
produite de concert par le Hamas et la classe dirigeante israélienne,
produit une «résistance» qui ne contient aucune logique de lutte
prolétarienne autonome, même balbutiante.
Ce n'est pas une guerre, mais c'est une gestion du prolétariat
surnuméraire avec des moyens militaires qui sont ceux de la guerre
totale, de la part d'un État démocratique, civilisé, appartenant au bloc
central de l'accumulation. Ces milliers de morts-là me semblent avoir un
sens particulier. Ils dessinent une image terrifiante de l'avenir - des
crises du capitalisme à venir.
Mais une gestion du prolétariat surnuméraire par voie de tapis de bombes
qui, dans la manière dont elle est regardée comme légitime par
l'ensemble des États centraux de l'espace capitaliste, inscrit, je
crois, ce qui se passe actuellement dans une offensive globale. En
France, ce caractère global est particulièrement saillant: on est entré
dans une phase où même des formulations politiques derrière des mots
d'ordres humanistes sont réprimées - dès lors qu'elles pourraient
rencontrer une activité de rue des classes dangereuses. Il n'y a pas d'
«importation» du conflit. Il y a une offensive globale. En ce sens, la
lutte, pour nous en France, se joue bel et bien ici, contre la France.
Nous avons notre propre nation à trahir, toujours, dès que c'est possible.
2.
Qu'est-ce que le Hamas a à gagner à une telle situation?
Avant le 7 octobre, mon idée de la situation était la suivante. D'un
côté, une offensive de l'extrême-droite coloniale, à la fois pour
annexer la Cisjordanie et s'emparer des leviers de l'État israélien. De
l'autre, deux appareils d'États palestiniens, vivant exclusivement de
rentes, ayant seulement intérêt à se reproduire en tant que tels.
J'avais en tête que ces pouvoirs étaient sur la défensive, et que ce à
quoi ils se préparaient avant tout, c'était à affronter une perte de
contrôle sur les populations à leur charge, à la fois à Gaza et en
Cisjordanie.
Parmi mes interlocuteurs en Cisjordanie, qu'ils soient universitaires de
gauche ou sous-prolétaires armés, tout le monde me disait il y a
quelques mois: «Le Hamas ne soutient pas la résistance sur le terrain.
Il pense à ses propres intérêts.»
Et de fait, le Hamas ne s'est pas comporté en organisation de lutte,
mais en structure militaire, en État. Mais son opération a ceci de
particulier qu'elle contenait nécessairement la perspective d'une
riposte israélienne face à laquelle il serait en situation d'imposante
infériorité. Le Hamas se comporte en État mais sans les moyens d'un
État, et il sacrifie une partie des intérêts d'une partie de son
appareil et de sa base sociale à Gaza, dans l'espoir d'avoir davantage à
l'avenir. Nombre des chefs vont, par ailleurs, perdre la vie dans cette
affaire.
L'opération du 7 octobre constitue, de la part d'une classe dominante,
un comportement étonnant, mais qui s'explique avant tout, je pense, par
les contradictions qui traversent le Hamas lui-même. C'est une
hypothèse, mais il n'est pas inenvisageable que l'opération du 7 octobre
ait été conçue par la branche armée du Hamas, sans grande concertation
avec la direction politique. (On peut aussi imaginer que l'ampleur de la
brèche qui s'est ouverte dans le mur ait surpris les concepteurs de
l'attaque eux-mêmes, qui peut-être cherchaient à mener une sorte
d'opération-suicide, sans s'attendre à un tel effondrement militaire
israélien, qui a ouvert la porte à des massacres de grande ampleur.)
L'opération du Hamas ne relève en rien d'un délire millénariste
fanatique. C'est un pari risqué, mais qui peut porter ses fruits. Les
options entre les mains d'Israël sont réduites. Il y a la voie de la
négociation, celle de la guerre régionale et pas grand-chose entre les
deux. Mais ça demeure un pari, car il n'est pas sur que l'État et le
capital israélien vont faire le choix d'une stabilisation.
Dans tous les cas, l'étape «massacre» par tapis de tombes est
inévitable, mais ça c'est une autre question, elle ne pose en rien souci
aux dirigeants, évidemment.
Tu dis que le Hamas se comporte en État, mais sans en avoir les moyens.
Tu dis aussi que s'il sacrifie certains de ses intérêts, c'est pour en
avoir davantage par la suite. Est-ce que tu peux préciser?
Tout simplement être reconnu dans le cadre de négociations. Sans doute
pas en vue d'un accord de paix, on n'en est pas là et, en réalité, je
pense que ni le Hamas ni Israël n'ont d'intérêt pour un accord global.
Mais l'éradication du Hamas, du point de vue israélien, n'est pas
sérieusement envisageable. En montrant sa capacité militaire, le Hamas
cherche à se montrer incontournable dans le rapport de force régional.
L'échec de la reprise des négociations entre l'Iran et les États-Unis
ces dernières années démontre que l'heure n'est pas aux «solutions».
Pour le Hamas, il s'agit, tout le monde le dit, de gripper la solution
américaine d'un accord israélo-saoudien. Ce qu'il a à gagner dans
l'affaire, c'est d'abord s'imposer comme interlocuteur aux pays arabes
de la région, c'est poursuivre la marginalisation de l'OLP[Organisation
de libération de la Palestine, dont fait partie le Fatah, mais aussi le
Front populaire de libération de la Palestine (FPLP)]en Cisjordanie et
au Liban. C'est conquérir des petits marchés de la représentation
palestinienne au détriment de son concurrent de l'OLP.
Les intérêts en jeu sont-ils vraiment aussi étroits?
Je ne sais pas bien comment répondre à cette question. Évidemment, cette
opération militaire et la guerre qu'elle enclenche doivent aussi être
regardés dans un contexte mondial où les canaux de régulation
capitaliste sont en train de se casser la gueule.
La guerre est toujours, je crois, une tentative de solution à crise de
la valorisation capitaliste, comme opération de désaccumulation. Mais
elle est aussi l'expression du bouleversement de l'équilibre qui préside
au rapport État-capital. Elle est un moment de crise où le contrôle du
capital, du capital global, sur l'État se desserre au profit de
l'accaparement de l'État par certains secteurs capitalistes
particuliers, voire de clans, de politiciens. La guerre entre
capitalistes n'est pas seulement une guerre entre impérialismes. Elle
met aux prises des acteurs multiples, qui, en l'absence de garde-fous,
vont parfois faire des paris risqués, jouer une carte pour tenter de
profiter d'un bouleversement des forces en présence. C'est à un
engrenage de ce type qu'on assiste depuis la guerre en Ukraine. Les
fronts gelés se réveillent: on a eu le Karabagh, maintenant c'est Gaza.
Les états-majors avancent, tentent des plans, testent les résistances,
se jettent à l'eau. C'est ce qu'ils ont spontanément envie de faire,
tout le temps. Ce qui nous surprend depuis deux ans, c'est à quel point
les garde-fous qui les retenaient semblent sauter.
Quelle est la nature de la domination du Hamas sur les gens à Gaza?
Comment assoit-il son pouvoir; quels gains ses chefs en retirent-ils;
quels liens (ouverts ou non) entretiennent-ils avec Israël?
Le Hamas est un mouvement issu de la mouvance des Frères musulmans.
Comme un peu partout dans le monde arabe, il se développe dans les
années 1970-1980 au sein de la petite bourgeoisie palestinienne, dans
les Territoires et dans la diaspora. Depuis son entrée dans la lutte
contre Israël à la faveur de la première Intifada, cette base sociale
s'est élargie à des segments plus prolétariens, avant que le contrôle du
territoire gazaoui et sa militarisation ne change profondément sa
nature. Il s'est retrouvé, comme on l'a dit, dans la position d'un
appareil d'État, avec la nécessité d'intégrer beaucoup d'intérêts
catégoriels divers et antagonistes, de jongler entre eux, de les
arbitrer. Et, parallèlement, comme Gaza n'est pas un vrai État, le Hamas
s'est aussi transformé en un parti-milice, comparable au Hezbollah au
Liban.
Cette double évolution a une dimension contradictoire. J'émets
l'hypothèse que la guerre actuelle marque en quelque sorte la victoire
de la deuxième logique sur la première. La branche armée l'a emporté sur
l'appareil d'État; les circuits rentiers militaires (en provenance
d'Iran) l'ont emporté sur les circuits rentiers civils (en provenance du
Qatar).
Le Hamas est un mouvement interclassiste, ce qui explique ses mouvements
erratiques. La bourgeoisie commerçante de Cisjordanie a fini par s'y
reconnaître massivement au mitan des années 2000: le mouvement a gagné
les élections législatives de 2006 en tant que parti de l'ordre: il
promettait de mettre fin au chaos sécuritaire, de faire taire les armes,
de combattre la corruption, de développer un appareil d'État probe,
assurant l'ordre social, avec une redistribution sociale basé sur la
charité. Il apparaissait, paradoxalement, comme le parti anti-Intifada,
et la majorité des notables des deux centres économiques de Cisjordanie,
Naplouse et Hébron, se sont rangés à ses côtés à l'époque, tout en
demeurant liés à des intérêts économiques jordaniens. Le Hamas a gagné
les mêmes élections législatives à Gaza, mas en y mettant en avant des
mots d'ordres de résistance et d'embrigadement militaire qui visaient le
lumpenprolétariat des camps de réfugiés. Non dans une logique de
soulèvement ou de mouvement social, mais de clientélisme militaire.
Contrairement à la Cisjordanie, il n'y a pas à Gaza de bourgeoisie
marchande et urbaine.
L'interclassisme, depuis, n'a pas explosé. Le Hamas continue de manier
des logiques de mobilisations contraires. Le chef de sa branche armée,
Mohammad Deif, est une sorte d'icône mythique, un rescapé de moult
tentatives d'assassinat ciblés. Il est érigé en James Bond pour parler
aux ados des camps de réfugiés, tandis que des leaders en costards
traînent dans les hôtels 5 étoiles du Qatar et mangent toutes sortes de
bonnes choses avec des ministres et des capitalistes du monde arabe ou
turc. Et si c'est la frange Mohammad Deif qui lance une opération comme
celle du 7 octobre, la frange costard-cravate la laisse faire parce
qu'elle nourrit de secrets espoirs d'en récolter les fruits dans les
couloirs diplomatiques.
Je suis plus circonspect quant à ce qu'en pense la bourgeoisie
compradore de Gaza-city, alors que ses villas se font raser par les bombes.
Quelles sont les caractéristiques de l'exploitation des prolétaires à Gaza?
J'ai passé pas mal de temps en Cisjordanie, mais je ne connais pas
directement la bande de Gaza. Du fait de sa situation politique et
géographique, collé à un espace d'intense accumulation capitaliste, on
pourrait dire que Gaza est une grosse «poubelle» d'Israël. Mais même
dans les poubelles des capitalistes il y a des divisions sociales.
C'est une sorte de ghetto, en somme? Concrètement, est-ce que les
prolétaires gazaouis ont du travail (formel ou non), ou faut-il les
tenir majoritairement pour des surnuméraires?
«Surnuméraires», dans le sens où le travail à Gaza ne permet presque
nulle part d'accumulation capitaliste. Les capitaux qui circulent à Gaza
proviennent essentiellement de rentes (et encore, ce sont de bien
petites rentes): rente de l'aide extérieure (Iran et Qatar), rentes de
situations de monopoles (les tunnels). Les profits générés ne découlent
pas de l'exploitation du travail par des capitalistes. La reproduction
des prolétaires et la valorisation sont deux processus distincts, comme
dirait l'autre. Les patrons sont dans leur écrasante majorité petits et
l'État ne régule rien.
Gaza un espace complètement à l'écart des circuits de valorisation
capitalistes, comme bien d'autres périphéries du monde. Il n'y a pas de
«bourgeoisie nationale», car il n'y a pas de capitaux gazaouis. Il n'y a
pas non plus de «bourgeoisie traditionnelle» comme en Cisjordanie ou à
Jérusalem - ces vieilles familles assises sur un capital marchand et
foncier poussiéreux mais encore efficient dans les rapports sociaux. En
revanche, il y a bien à Gaza une forme de nouvelle bourgeoisie
«compradore», assise sur des rentes de circulation. Ce n'est pas une
classe au sens strict, c'est une formation sociale qui tire des revenus
massifs de sa position d'intermédiaire dans les échanges avec les
capitalistes étrangers (par opposition à une bourgeoisie ayant des
intérêts dans le développement de l'économie nationale).
Une partie de cette bourgeoisie coïncide avec l'appareil politique du
Hamas, car les capitaux qui circulent sont largement issus d'une rente
de nature géopolitique, ils proviennent d'États tels que le Qatar ou
l'Iran. Mais il y a aussi d'autres rentes, par exemple liées à la
circulation frontalière avec l'Égypte. Des fortunes se sont bâties
autours des tunnels de contrebandes, et là on est plutôt dans la figure
du féodal mondialisé - typiquement un rapport patrons-travailleurs. Il y
a eu en 2007 d'intenses affrontements armés entre des formations
sociales claniques et l'appareil politico-militaire du Hamas à Rafah,
dans le sud de la bande, avec pour enjeu la taxation de la circulation
des marchandises.
Le Hamas, au contraire de l'Autorité palestinienne (AP), n'est pas en
charge des services publics, ce n'est pas lui qui paie les salaires:
ceux-ci sont toujours à la charge de l'AP. C'est d'ailleurs un enjeu de
chantage permanent: régulièrement, l'AP coupe ou réduit les salaires des
fonctionnaires de Gaza pour affaiblir le Hamas.
Régulièrement aussi, et sans doute en partie en conséquence, il y a des
mobilisations «sociales», qui réclament la dignité - typiquement l'eau,
l'électricité, les salaires. Le Hamas les réprime, plus ou moins
violemment, avec une certaine retenue néanmoins qui laisse penser qu'il
fait attention à ne pas jeter de l'huile sur le feu. La présente
offensive militaire fait suite à un épisode de ce type qui s'est déroulé
cet été. On peut facilement imaginer qu'il y a un lien, ou en tout cas
une logique, qui lie ces deux types d'événements.
La contestation du Hamas-gestionnaire et le soutien au Hamas-combattant
ne sont pas du tout antagonistes. Le premier s'attaque à votre dignité,
tandis que le second la venge. Sans le Hamas-combattant, le
Hamas-gestionnaire aurait sans doute à affronter une contestation plus
importante à Gaza.
Tu dis que tu «connais» mieux la Cisjordanie que Gaza. Entre ces deux
territoires, y a-t-il d'importantes différences ou au contraire
assiste-t-on à deux variantes d'une même logique?
La bande de Gaza est depuis longtemps cette «poubelle» à surnuméraires
que j'évoquais plus haut. Un minuscule territoire vers lequel ont été
poussé en 1947-1948 un flot de réfugiés, qui a submergé la population
locale, essentiellement paysanne. Il n'y a aucune ressource là-bas. En
Cisjordanie, la formation de classe est différente, avec des villes et
des notables. Et il y a des ressources agricoles et hydrauliques,
qu'Israël s'accapare. Les salaires sont deux fois plus élevés, il y a
quelques industries, qui reposent sur une intégration relative entre la
classe compradore de l'AP et le capital israélien. Le Fatah, qui
gouverne les villes, est un parti qui n'a plus de cohérence sociale. En
2006, il a perdu les élections contre le Hamas. En 2007, il a fait un
coup de force, soutenu par Israël et les États-Unis, pour conserver les
leviers de la puissance publique dans les villes de Cisjordanie,
«abandonnant» Gaza au Hamas. Depuis, il n'a plus de légitimité basée sur
une quelconque forme de procédure démocratique. Son pouvoir repose sur
la coopération avec Israël, dissimulée derrière des discours
nationalistes qui sonnent creux. Il gouverne des enclaves séparées les
unes des autres, toujours plus encerclées par la colonisation, dans
lesquelles l'armée israélienne pénètre régulièrement. Quant au
prolétariat de Cisjordanie, il est plus intégré que celui de Gaza au
capital israélien. Beaucoup de travailleurs palestiniens de Cisjordanie
bossent, légalement ou illégalement, sur le territoire israélien ou dans
les colonies. Ils ont des liens économiques avec les Palestiniens de
1948, dotés de la citoyenneté israélienne; ils parlent souvent hébreu.
Que se passe-t-il en Cisjordanie actuellement? Que fait le Fatah?
Existe-t-il des forces sociales ou politiques qui aient un caractère
plus ou moins prolétarien, qui pourraient se renforcer dans le moment de
la crise?
La bande de Gaza me semble pour l'instant perdue du point de vue des
possibles quant à une activité prolétarienne. Il en va autrement dans
les villes de Cisjordanie, où la lutte inter-palestinienne pour le
contrôle politique chemine depuis des années avec des manifestations
autonomes de la lutte des classes. Le contrôle social est assuré
conjointement par un appareil sécuritaire tenu par des capitalistes
compradores tributaires d'Israël et des baronnies urbaines liées à la
Jordanie. La cohérence de cette classe ne cesse de se déliter, le Fatah
ne régule plus rien, et tout le monde essaie de se tailler son fief au
détriment des autres. L'événement attendu qui était censé clarifier tout
ça était la mort du dinosaure paranoïaque Mahmoud Abbas, mais les choses
vont nécessairement s'accélérer.
Le Hamas, depuis quinze ans, est entré en dormance en Cisjordanie.
Aucune activité publique ni militaire directe. Il entretient des
loyautés, mais discrètement. Les groupes armés qui ont réapparu dans le
Nord (Naplouse, Jénine, Tulkarem) ne lui sont pas liés. Cette passivité
donnait l'impression que le Hamas avait entériné la situation et ne
voulait pas briser le statu quo. Au sein des groupes armés des camps de
réfugiés, cela lui donnait mauvaise presse: il était le revers du Fatah,
que de la gueule, des intérêts politiques distincts de ceux du peuple.
Et là, cette opération: ça change clairement la donne en termes de
perception. Le blason, qu'on le veuille ou non, va s'en trouver
sacrément redoré. Déjà, on voit le drapeau hamsaoui agité un peu partout
dans les manifs, ce qui était inimaginable il y a un mois. Le Hamas
va-t-il directement contester le pouvoir à l'AP en Cisjordanie? C'est
peu probable, du fait que ses activités sont étroitement surveillées non
seulement par l'AP mais aussi par Israël, et les enclaves palestiniennes
de Cisjordanie ne forment pas un territoire cohérent, il ne peut être
tenu militairement sans négocier la chose avec l'armée israélienne. Mais
il peut changer de stratégie, soutenir d'une manière ou d'une autres les
activités des groupes armés.
Quoi qu'il en soit, les choses vont nécessairement bouger. L'AP va avoir
du mal à maintenir sa mainmise sécuritaire. La cohérence de la classe
politico-sécuritaire va être soumise à rude épreuve.
L'armée et les colons, parallèlement à l'offensive sur Gaza, ont lancé
une série d'attaques en Cisjordanie. Cette offensive va s'intensifier,
avec son lot de massacres, plus circonscrits qu'à Gaza, mais aussi sans
doute plus «auto-organisés».
Il y a donc toutes les raisons d'être inquiet. Mais j'ai quelque part
aussi l'espoir qu'un espace de lutte autonome se renforce et balaie la
chape de plomb faite de répression et de clientélisme produite par l'AP
depuis 15-20 ans - qu'un écroulement des forces de sécurité
palestiniennes permette l'explosion sociale attendue depuis des années.
Les rapports de classe en Cisjordanie sont d'une violence
exceptionnelle. La bourgeoisie de Cisjordanie a longtemps profité de la
situation de coopération avec Israël, elle s'est gavée, il serait bon
qu'elle serre un peu les fesses.
Depuis un moment il y a une contestation sociale en Israël, contre
Netanyahou et en particulier sa réforme de la justice. Quelles
conséquences ces luttes ont-elles (si elles en ont) dans la situation
actuelle? Dans quelle mesure les résistances «civiles» de la population
israélienne (par exemple les récentes luttes contre la réforme de la
justice) expriment-elles de telles aspirations?
La guerre me semble aussi être le symptôme de la perte de cohérence de
la classe capitaliste; et en même temps l'unité militaire vient
dissimuler cette perte de cohérence. L'écroulement militaire israélien
du 7 octobre semble largement découler de la lutte qui traverse la
classe capitaliste israélienne et qui, pour la première fois, a atteint
l'institution militaire. La lutte, ces derniers mois, a été intense et
s'est déversée dans la rue. Le vieil Israël, ashkénaze, bourgeois, laïc
et militaire, qui accumule verticalement à Tel-Aviv, s'est affronté à
l'extrême-droite au pouvoir, séfarade, revancharde et qui accumule
horizontalement dans les collines de Cisjordanie. Mais dans ces manifs,
rien de prolétarien n'a jamais débordé. Pire: rien de démocratique, au
sens «civil», comme tu dis. Le prolétariat en Israël, qui subit pourtant
un niveau d'exploitation élevé, est muselé par son intégration
existentielle à l'État militaire.
L'union nationale guerrière vient provisoirement mettre cette lutte au
sein de la classe dominante israélienne sous le tapis: pour noyer Gaza
sous un tapis de bombes, tout le monde est d'accord; et pour instaurer
une chape de plomb sécuritaire aussi. Depuis la mobilisation générale,
la chasse à l'ennemi intérieur est ouverte. Elle concerne les poignées
de gauchistes qui subsistent, mais aussi et surtout le prolétariat
musulman (les Palestiniens de 1948), dont le moindre mouvement de
solidarité envers les victimes des bombardements indiscriminés est
traqué. Que se passera-t-il dans quelques mois? La guerre va-t-elle
entraîner un alignement de la classe dominante sur le parti des colons?
Celui-ci, pour être méprisé pour son arriération religieuse par la
majorité de la bourgeoisie, n'en est pas moins le plus en phase avec une
mobilisation tournée vers la chasse à l'Arabe qui n'est sans doute pas
prête de cesser.
3.
Penses-tu que la grille d'analyse purement coloniale est opérante pour
définir les rapports entre Israël et le prolétariat palestinien?
Oui et non, évidemment.
On est dans une situation où ce qui est en jeu, c'est moins
l'exploitation d'une force de travail indigène que la gestion d'une
population prolétarienne excédentaire, dans des proportions uniques au
sein des centres d'accumulation capitalistes. Pour chaque travailleur
avec un contrat de travail en Israël, il y en a un autre maintenu dans
une des grandes banlieues fermées que constituent les centres de
peuplement sous juridiction palestinienne: la bande de Gaza et les
villes de Cisjordanie. Ça fait près de cinq millions de prolétaires
parqués à quelques kilomètres de Tel-Aviv, invisibles, vivant de la
vente de leur force de travail au jour le jour, gardés par des soldats
pour qu'ils ne sortent pas de leurs cages.
Ce grand enfermement, cette opération de séparation entre prolétaires
utiles et prolétaires surnuméraires sur une base ethnico-religieuse,
débute en même temps que s'amorce le processus de paix, qui est en
réalité un processus d'externalisation du contrôle social des
surnuméraires. Auparavant, dans les années 1970-1980, les Palestiniens
étaient massivement employés par le capital israélien.
En ce sens, le terme «colonial» est quelque peu impropre pour désigner
le rapport social qui a cours depuis le début des années 1990 en
Israël-Palestine. Il a en outre le désavantage d'entériner une
opposition entre deux formations nationales, qui sont en réalité
produites et reproduites ensemble. Prolétaires palestiniens et
israéliens sont les segmentations d'un même ensemble. Ce qui se joue
depuis le 7 octobre doit être regardé comme une négociation par la
violence entre le sous-traitant gazaoui et son employeur israélien. Cela
doit en ce sens être nettement distingué de l'activité de lutte des
prolétaires palestiniens, face à laquelle les sous-traitants du Hamas et
de l'AP sont en première ligne. Elle qui n'a jamais cessé, mais à
laquelle l'embrigadement nationaliste va porter un sale coup, en tout
cas à Gaza.
Au-delà de toute considération morale, le terme de «résistance», qui
renvoie à l'imaginaire colonial, me semble impropre pour désigner
l'opération militaire du 7 octobre: les intérêts du Hamas ne sont pas
ceux des prolétaires, ils ne sont pas ceux - pour reprendre le vocable
en vigueur - du «peuple palestinien». Les prolétaires de Gaza, quel que
soit le résultat de cette négociation, seront les grands sacrifiés - ils
le sont déjà. Actuellement, si Israël se sentait pousser les ailes de se
débarrasser de son sous-traitant, cela voudrait dire qu'il se sent les
ailes de se débarrasser de ses prolétaires surnuméraires gazaouis. L'un
ne peut aller sans l'autre.
Mais d'un autre côté, je pense qu'on ne peut pas se passer d'une grille
d'analyse basée sur le colonial.
Israël hérite de cette logique européenne qui consiste à «animaliser» la
force de travail sur la base de critères raciaux, à tracer une barrière
entre monde civilisé et monde pré-civilisé. Ce paradigme agit à plein
régime en Israël, et de manière assumée. Présentement, on massacre les
Gazaouis selon cette logique: on les noie sous les bombes sans autre
objectif politique que de les «calmer», de rappeler la hiérarchie qui
sépare les groupes humains dans cette région du monde. Un chien mord, on
abat la meute.
Il faut rappeler que ces frontières entre le civilisé et l'animal sont
mouvantes. Elles ont été, et demeurent, agissantes au sein même de la
citoyenneté israélienne juive. Les juifs arabes (mizrahis) ou éthiopiens
(fallashas) étaient longtemps du mauvais côté de la barrière, et
constituaient des sortes de supplétifs indigènes utilisés pour calmer
d'autres indigènes.
Le colonial, comme héritage de la période coloniale à proprement parler,
génère une sorte d'économie «pulsionnelle» autour de laquelle se noue la
construction des catégories sociales - et c'est d'ailleurs juste l'image
grossie de ce qui se passe dans l'ensemble de la «forteresse» constituée
par les pays centraux de l'accumulation capitaliste, on le voit avec le
transfert immédiat de la «guerre de civilisation» en France.
La dynamique actuelle, et sa logique de mise en réserve des prolétaires
surnuméraires, charrie un torrent d'affects construits sur
l'humiliation. Devant l'impossibilité d'intervenir collectivement sur le
rapport social, l'impuissance produit une logique de ressentiment
double: recherche de reconnaissance d'un côté, de vengeance de l'autre.
C'est parce qu'ils n'ont pas de bourgeoisie sur laquelle ils s'appuient,
parce qu'ils n'ont pas de prolétariat qu'ils exploitent eux-mêmes, que
des politiciens comme ceux du Hamas sont amenés à s'appuyer sur
l'exploitation de ces affects, dont ils deviennent l'incarnation - faute
de mieux, faute de plus.
Pour en revenir à Israël, si l'on considère que l'accumulation
capitaliste repose largement sur «l'économie de guerre» permanente + sur
l'appropriation foncière + sur l'exploitation du prolétariat palestinien
plus ou moins formel, faut-il considérer comme résolument impossible
toute «solution» (ex.: «à deux États»)?
À partir des années 1990, quand Israël veut se débarrasser de la gestion
de la main d'oeuvre palestinienne des Territoires, il la confie à un
sous-traitant, l'Autorité palestinienne. Mais Israël ne respecte pas le
contrat qui était censé conduire à une forme de souveraineté symbolique.
Il maltraite son sous-traitant. Alors le sous-traitant se révolte: c'est
la deuxième Intifada, où se mêle une lutte de l'AP contre son employeur
et une lutte prolétarienne tous azimuts, contre Israël et contre le
sous-traitant, mais qui se révèle étouffée par la triangulation. À
l'issue de cette séquence historique, la sous-traitance de l'AP se
scinde. Un sous-traitant maltraité mais docile en Cisjordanie; un autre
maltraité et remuant à Gaza. Le Hamas a beau être traité en ennemi, le
fait est qu'Israël, dans ce contexte, ne peut se passer de sous-traitant.
Revenons rapidement sur ce processus et son échec. Pourquoi les
capitalistes n'ont pas saisi la «paix» qui consistait à soutenir un
«processus national» palestinien à Gaza et en Cisjordanie? Ce qui leur
tendait alors les bras, c'était l'ouverture d'un marché régional avec
les pays alentours, la possibilité d'investissements dans des pays où la
main d'oeuvre est bon marché. Il aurait suffi de laisser à l'Autorité
les attributs d'un État-croupion, financé à bout de bras par des
donneurs extérieurs, qui serait demeuré un marché captif. La réponse à
cette question pour moi n'est pas tranchée. J'émets deux hypothèses. La
première est celle du poids du capital «militaire», soutenu par la rente
militaire qui se déverse sur Israël en provenance des États-Unis. Ce
capitalisme militaire, lié au secteur de la haute technologie, est
internationalisé par-dessus la tête du marché régional. La deuxième
hypothèse inscrit l'échec du processus de paix dans cette grande
catastrophe qu'a constitué la tentative de remodelage du Moyen-Orient
opéré par les États-Unis dans les années 2000. Ce serait alors dans
l'attente de la fluidification de la circulation des capitaux dans la
région par voie militaire qu'Israël se serait maintenu, avant de se
figurer qu'il était possible d'avoir la sous-traitance sans avoir besoin
de céder quoi que ce soit aux autorités en place dans les réserves
palestiniennes. Cela a tenu près de vingt ans. Dans ce contexte a même
fini par se dégager la perspective de l'ouverture de nouveaux marchés
dans le monde arabe (les accords dits d'Abraham, et de nouvelles
perspectives de pax americana avec l'Arabie saoudite), et c'est sans
doute cette situation qui vient de voler en éclats. Ce qui s'est
manifesté le 7 octobre, c'est que l'équation du beurre et de l'argent du
beurre n'est pas tenable: il va falloir traiter avec les geôliers
palestiniens des réserves palestiniennes pour contenir les
ghettos-réserves constitués sur son territoire, ou s'en débarrasser, ce
qui ouvrirait clairement une nouvelle page dans l'histoire de la
violence capitaliste dans les pays du bloc d'accumulation central. Ce
n'est pas impossible. Ça fait frémir.
L'idée de «peuple palestinien», pour passer outre les divisions
sociales, n'en est-elle pas moins opératoire, y compris au sein des
classes dominées?
La critique sociale, c'est, je crois, avant tout la production de
catégories permettant de penser les antagonismes en termes de
contradiction sociales. Dans un contexte comme celui d'Israël-Palestine,
cela peut sembler une opération qui vient tordre les catégories
subjectives qui circulent, et sur la base desquels les affects de combat
se construisent, sur ce qui est perçu comme identité.
L'idée de «peuple palestinien» comme catégorie opposée à «Israël», est
évidemment efficiente à plein d'endroits: sur les papiers d'identité, et
dans la plupart des esprits, aussi comme mode de légitimation pour des
luttes prolétariennes.
Mais l'ethnicisation des rapports sociaux a une histoire, qui est
d'abord celle des classes dominantes: c'est celle de la formation d'une
bourgeoisie juive capitaliste venant éradiquer une bourgeoisie
féodale-marchande arabe; la fusion de cette bourgeoisie avec un État
militaire, etc. Les prolétaires se retrouvent embarqués dans cette
ethnicisation des antagonismes au sein de la classe dominante.
Il ne faut jamais perdre de vue que dans la «lutte palestinienne», y
compris celle menée sous la bannière du Hamas, il faut lire avant tout
une lutte menée par les classes sociales dominantes arabes - ou de ceux
qui aspirent à les investir - pour leur intégration au capital
israélien. Les intérêts des prolétaires, pour se retrouver parfois sous
la bannière de la lutte nationale, sont, en dernière instance,
contradictoires avec ceux de leur bourgeoisie.
Je pense qu'il y a une solidarité à apporter non pas à la «résistance
palestinienne», mais aux luttes menées par les prolétaires contre les
conditions d'existence qui leur sont faites. Or les prolétaires luttent
sous les drapeaux qui s'offrent à eux. Ce n'est pas le drapeau qu'il
faut regarder, mais bien les luttes eux-mêmes. Un drapeau palestinien,
et même un drapeau du Fatah ou du Hamas, sont potentiellement des
étendards de lutte, qui, selon les contextes, échappent aux
gestionnaires politiques. Au demeurant, ce n'est pas parce que c'est des
islamistes qu'il faut chier sur le Hamas, mais parce que c'est un
appareil d'encadrement du prolétariat, un État en gestation.
Reste que cette critique sociale peut parfois apparaître comme
incroyablement froide et éloignée d'un vécu de lutte qui mobilise
d'autres catégories. La casquette que j'enfile pour parler matérialisme
dialectique à froid n'est pas la même que lorsque la situation se
déploie sous mes yeux, avec sa violence, ses luttes, ses subjectivités.
Dans un contexte aussi chargé en termes d'identifications, une critique
matérialiste ne prend-elle pas le risque d'apparaître trop détachée?
Il me semble que dans un tel contexte, il y a un enjeu à tenir, non pas
une position, mais un point de vue, une méthode. Un regard
révolutionnaire consiste d'abord à ne pas se laisser aveugler par
l'autonomisation de catégories morales maniées par le gauche. J'en
perçois deux qui, actuellement, menacent constamment, dans les
conversations, d'écraser une pensée tournée vers la dialectique.
La première est le réflexe de la déploration sur le thème de «le
prolétariat n'est pas comme on aimerait qu'il soit»: prolétaires
musulmans antisémites, prolétaires juifs racistes. Outre que cette
pensée - qui consiste à regarder l'intériorité du prolétaire depuis une
position intellectuelle - est par nature bourgeoise, elle est
particulièrement inappropriée dans une situation qui est celle d'un
antagonisme où aucune forme d'autonomie prolétarienne ne se manifeste.
Ce qui se déploie actuellement est une logique d'embrigadement du
prolétariat, d'une part, et de pur massacre de prolétaires surnuméraires
de l'autre. Alors certains vont regretter le bon vieux temps où les
formations politiques palestiniennes (et, de ce fait, suppute-t-on, le
peuple lui-même) étaient de gauche. Il me semble que c'est idiot.
L'idéologie des groupes politiques, dès lors qu'on considère que ceux-ci
sont d'abord en lutte pour que leurs dirigeants s'érigent et se
reproduisent en classe dirigeante, est secondaire. Quant aux méthodes,
je voudrais simplement rappeler, par exemple, que c'est un commando du
FDLP[Front démocratique de libération de la Palestine], une formation
palestinienne idéologiquement d'extrême-gauche (et liée à des éléments
de l'extrême-gauche israélienne), qui a commis le massacre de 22 enfants
dans une école de Ma'alot en 1974.
Un deuxième réflexe de pensée problématique consiste à laisser la
métaphysique s'introduire dans l'analyse. Cette pensée métaphysique est
contenue dans l'idée de répétition, qui fige et sidère. Elle est à
l'oeuvre dans les élaborations autour des «massacres de juifs»; mais
aussi autour de la «tragédie palestinienne». Ces élaborations, qui
peut-être s'élaborent de manière autonome dans les tréfonds de la
psyché, n'en sont pas moins des purs produits de la manière dont la
pensée bourgeoisie déplace les rapports sociaux dans le ciel des idées.
Laissons tomber les histoires de farce et de tragédie. L'histoire ne se
répète pas: les antagonismes qui se déploient sont avant tout des
antagonismes actuels.»
SOURCE: Ni patrie ni frontières
SOURCE initiale: Le Serpent de Mer
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/03/gaza-une-militarisation-extreme-de-la-guerre-de-classe-en-israel-palestine.html
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