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(fr) Socialisme Libertaire - Élisée Reclus: Pourquoi sommes-nous anarchistes?
Date
Tue, 5 Mar 2024 19:47:03 +0000
Texte d'Élisée Reclus paru dans La Société nouvelle, le 31 aout 1889.
---- [...]Nous sommes révolutionnaires parce que nous voulons la justice
et que partout nous voyons l'injustice régner autour de nous. C'est en
sens inverse du travail que sont distribués les produits du travail.
L'oisif a tous les droits, même celui d'affamer son semblable, tandis
que le travailleur n'a pas toujours le droit de mourir de faim en
silence: on l'emprisonne quand il est coupable de grève. Des gens qui
s'appellent prêtres essaient de faire croire au miracle pour que les
intelligences leur soient asservies; des gens appelés rois se disent
issus d'un maître universel pour être maître à leur tour; des gens armés
par eux taillent, sabrent et fusillent à leur aise; des personnes en
robe noire qui se disent la justice par excellence condamnent le pauvre,
absolvent le riche, vendent souvent les condamnations et les
acquittements; des marchands distribuent du poison au lieu de
nourriture, ils tuent en détail au lieu de tuer en gros et deviennent
ainsi des capitalistes honorés. Le sac d'écus, voilà le maître, et celui
qui le possède tient en son pouvoir la destinée des autres hommes. Tout
cela nous paraît infâme et nous voulons le changer. Contre l'injustice
nous faisons appel à la révolution.
Mais «la justice n'est qu'un mot, une convention pure», nous dit-on. «Ce
qui existe, c'est le droit de la force!» Eh bien, S'il en est ainsi,
nous n'en sommes pas moins révolutionnaires. De deux choses l'une: ou
bien la justice est l'idéal humain et, dans ce cas, nous la revendiquons
pour tous; ou bien la force seule gouverne les sociétés et, dans ce cas,
nous userons de la force contre nos ennemis. Ou la liberté des égaux ou
la loi du talion.
Mais pourquoi se presser, nous disent tous ceux qui, pour se dispenser
d'agir eux-mêmes, attendent tout du temps. La lente évolution des choses
leur suffit, la révolution leur fait peur. Entre eux et nous l'histoire
a prononcé. Jamais aucun progrès soit partiel, soit général ne s'est
accompli par simple évolution pacifique, il s'est toujours fait par la
révolution soudaine. Si le travail de préparation s'opère avec lenteur
dans les esprits, la réalisation des idées a lieu brusquement:
l'évolution se fait dans le cerveau, et ce sont les bras qui font la
révolution.
Et comment procéder à cette révolution que nous voyons se préparer
lentement dans la Société et dont nous aidons l'avènement par tous nos
efforts? Est-ce en nous groupant par corps subordonnés les uns aux
autres? Est-ce en nous constituant comme le monde bourgeois que nous
combattons en un ensemble hiérarchique, ayant ses maîtres responsables
et ses inférieurs irresponsables, tenus comme des instruments dans la
main d'un chef? Commencerons-nous par abdiquer pour devenir libres? Non,
car nous sommes des anarchistes, c'est-à-dire des hommes qui veulent
garder la pleine responsabilité de leurs actes, qui agissent en vertu de
leurs droits et de leurs devoirs personnels, qui donnent à un être son
développement naturel, qui n'ont personne pour maître et ne sont les
maîtres de personne.
Nous voulons nous dégager de l'étreinte de l'État, n'avoir plus
au-dessus de nous de supérieurs qui puissent nous commander, mettre leur
volonté à la place de la nôtre.
Nous voulons déchirer toute loi extérieure, en nous tenant au
développement conscient des lois intérieures de toute notre nature. En
supprimant l'État, nous supprimons aussi toute morale officielle,
sachant d'avance qu'il ne peut y avoir de la moralité dans l'obéissance
à des lois incomprises, dans l'obéissance de pratique dont on ne cherche
pas même à se rendre compte. Il n'y a de morale que dans la liberté.
C'est aussi par la liberté seule que le renouvellement reste possible.
Nous voulons garder notre esprit ouvert, se prêtant d'avance à tout
progrès, à toute idée nouvelle, à toute généreuse initiative.
Mais, si nous sommes anarchistes, les ennemis de tout maître, nous
sommes aussi communistes internationaux, car nous comprenons que la vie
est impossible sans groupement social. Isolés, nous ne pouvons rien,
tandis que par l'union intime nous pouvons transformer le monde. Nous
nous associons les uns aux autres en hommes libres et égaux, travaillant
à une oeuvre commune et réglant nos rapports mutuels par la justice et
la bienveillance réciproque. Les haines religieuses et nationales ne
peuvent nous séparer, puisque l'étude de la nature est notre seule
religion et que nous avons le monde pour patrie. Quant à la grande cause
des férocités et des bassesses, elle cessera d'exister entre nous. La
terre deviendra propriété collective, les barrières seront enlevées et
désormais le sol appartenant à tous pourra être aménagé pour l'agrément
et le bien-être de tous. Les produits demandés seront précisément ceux
que la terre peut le mieux fournir, et la production répondra exactement
aux besoins, sans que jamais rien ne se perde comme dans le travail
désordonné qui se fait aujourd'hui. De même la distribution de toutes
ces richesses entre les hommes sera enlevée à l'exploiteur privé et se
fera par le fonctionnement normal de la Société tout entière.
Nous n'avons point à tracer d'avance le tableau de la société future:
C'est à l'action spontanée de tous les hommes libres qu'il appartient de
la créer et de lui donner sa forme, d'ailleurs incessamment changeante
comme tous les phénomènes de la vie. Mais ce que nous savons, c'est que
toute injustice, tout crime de lèse-majesté humaine, nous trouveront
toujours debout pour les combattre. Tant que l'iniquité durera, nous,
anarchistes-communistes internationaux, nous resterons en état de
révolution permanente.»
Élisée Reclus
SOURCE: Bibliothèque Anarchiste
https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/02/elisee-reclus-pourquoi-sommes-nous-anarchistes.html
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