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(fr) Socialisme Libertaire - Emma Goldman: un an au pénitencier de blackwell's island
Date
Sun, 3 Mar 2024 18:21:21 +0000
Nous sommes en 1893, Emma a alors 24 ans et vient de rencontrer son
nouveau compagnon Edward Brady, natif d'Autriche où il vient de purger
une peine de 10 années de prison pour publication d'écrits illégaux. Son
ancien amant Alexandre «Sasha» Berkman est lui même incarcéré pour avoir
tenté d'assassiner un patron d'industrie l'année précédente, Henry Clay
Frick (cf. l'index des noms à la fin). Accusée «d'incitation à l'émeute»
lors d'un discours prononcé à Union Square, Emma est arrêtée à
Philadelphie puis extradée vers l'État de New York. La police lui
propose, sans succès, de devenir indic pour éviter la prison.
L'instruction se base sur les notes d'un agent de police, prétendument
prises durant le meeting, alors que douze personnes présentes
témoignèrent de l'impossibilité physique de prendre des notes à cause de
la foule et qu'un expert déclara que l'écriture était bien trop
régulière pour avoir été prise debout dans un endroit bondé. Un
journaliste du World de New York témoigna en sa faveur mais ce fut sa
perte. En effet, le lendemain du meeting, le World avait publié un
article de ce même journaliste rendant compte du discours d'Emma à Union
Square. Or, l'article avait été retouché et le propos du journaliste,
complètement modifié, accusait Emma. Le journaliste n'osa pas témoigner
contre son employeur en plein tribunal et son article fut suppléé à son
témoignage. Contre l'avis de son avocat elle refusa de faire appel: la
farce de son procès avait renforcé son opposition à l'État et elle ne
voulait lui demander aucune faveur. Son avocat refusa alors d'être
présent le jour du jugement. Le même World qui lui avait joué un si
mauvais tour lui proposa de publier le discours qu'elle avait préparé
pour s'adresser au jury; elle y consenti, sous réserve d'avoir accès aux
épreuves avant le tirage. Emma ne fut pas autorisée à adresser le
discours qu'elle avait préparé au tribunal mais l'édition spéciale du
World sortit comme prévu juste après le verdict de la cour. Elle fut
condamnée à un an de détention au pénitencier de Blackwell's Island
(littéralement: l'île du puits noir).
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«C'était une magnifique journée d'octobre, claire et lumineuse. La barge
se hâtait sur l'eau avec laquelle jouaient les reflets du soleil.
J'étais accompagnée par plusieurs journalistes, qui me pressaient tous
de leur accorder une entrevue. «Je voyage avec une escorte digne d'une
reine,» remarquai-je de bonne humeur; «jetez seulement un coup d'oeil à
mes satrapes.» «Mais cette môme ne s'arrête donc jamais!», répétait sans
cesse un jeune reporteur, admiratif. Lorsque nous avons atteint l'île,
j'ai dit adieu à mon escorte, les enjoignant de ne pas écrire plus de
mensonges que nécessaire. Je leur ai crié gaiement que je les reverrai
dans un an et j'ai suivi le shérif adjoint le long de la large allée de
gravier bordée d'arbres qui conduisait à l'entrée de la prison. Arrivée
là je me suis tournée vers la rivière, j'ai inspiré profondément une
dernière bouffée d'air libre, et j'ai franchi le seuil de ma nouvelle
demeure.
Je fus appelée devant la surveillante-chef, une grande femme au visage
stupide. Elle commença par s'enquérir de mes origines. «Quelle
religion?» fut sa première question. «Aucune, je suis athée...»
«L'athéisme est interdit ici. Tu iras à l'église.» Je répondis que je ne
ferais rien de la sorte. Je ne croyais en rien de ce que défendait
l'Église et, n'étant pas une hypocrite, je n'assisterai pas aux offices.
De plus, j'étais d'origine juive. Y avait-il une synagogue? Elle
répondit sèchement qu'il y avait des services pour les détenus juifs le
samedi après-midi, mais comme j'étais l'unique prisonnière juive, elle
ne pouvait pas me permettre d'aller seule parmi tant d'hommes.
Après avoir pris un bain et revêtu l'uniforme des détenues je fus
envoyée dans ma cellule et enfermée.
Je savais d'après ce que Most m'avait raconté de Blackwell's Island que
la prison était vieille et humide, les cellules petites, sans eau ni
lumière. J'étais donc préparée à ce qui m'attendait. Mais au moment où
la porte fut verrouillée, j'ai commencé à éprouver une sensation de
suffocation. Dans les ténèbres j'ai tâtonné à la recherche de quelque
chose pour m'asseoir et mes mains ont rencontré étroit un bas-flanc de
métal. Une fatigue extrême m'a soudain submergée et je me suis endormie
immédiatement.
Je pris conscience d'une vive brulure dans les yeux, et je bondis,
effrayée. Une lampe était tenue près des barreaux. «Qu'est-ce que
c'est?», ai-je crié, oubliant où je me trouvais. La lampe s'abaissa et
je vis un visage maigre et ascétique qui me regardait fixement. Une voix
douce m'a félicité de mon profond sommeil. C'était la matonne du soir
qui faisait sa ronde régulière. Elle me dit de me déshabiller et me laissa.
Mais je ne pus trouver à nouveau le sommeil cette nuit-là. La sensation
irritante de la couverture rugueuse, les ombres rampantes de l'autre
côté des barreaux, me gardèrent éveillée jusqu'à ce que le son d'un gong
me mette à nouveau sur pied. Les cellules furent déverrouillées, les
portes violemment ouvertes. Des silhouettes rayées bleues et blanches
s'en extirpèrent, formant automatiquement une ligne dans laquelle je
pris place moi-même. Il y eut un commandement: «En avant, marche!», et
la ligne commença à se déplacer le long du corridor, descendant les
escaliers vers un recoin contenant des lavabos et des serviettes. Il y
eut à nouveau un commandement: «Lavez-vous!» et tout le monde se mit à
réclamer bruyamment une serviette, déjà sale et humide. À peine avais-je
eu le temps de m'asperger d'eau les mains et le visage, sans même avoir
pu m'essuyer, que l'ordre de retour fut donné.
Vint ensuite le petit déjeuner: une tranche de pain et une tasse en fer
blanc remplie d'eau chaude brunâtre. Puis à nouveau la ligne fut formée,
et l'humanité rayée fut divisée en sections et envoyée vers ses tâches
quotidiennes. Avec d'autres femmes, je fus emmenée à l'atelier de couture.
La procédure de formation de la ligne - «En avant, marche!» - était
répétée trois fois par jours, sept jours par semaine. Après chaque
repas, dix minutes étaient accordées pour parler. Ces êtres refoulés
déversaient alors un torrent de mots. Chaque précieuse seconde
augmentait le rugissement des sons; et soudain, le silence.
L'atelier de couture était vaste et lumineux, le soleil entrant souvent
par les hautes fenêtres, ses rayons intensifiant la blancheur des murs
et la monotonie des uniformes réglementaires. Sous cette lumière crue
les silhouettes vêtues de pantalons trop larges et d'habits rudes et
sans grâce paraissaient plus hideuses encore. Pourtant, l'atelier était
un soulagement bienvenu après la cellule. La mienne, située au
rez-de-chaussée, était grise et humide même en pleine journée; les
cellules des étages supérieurs étaient un peu plus lumineuses. Contre
les barreaux de la porte, on pouvait même lire à l'aide de la lumière
venant des fenêtres du corridor.
Le verrouillage des portes pour la nuit était la plus terrible
expérience de la journée. Les détenues défilaient le long des cellules,
formant la ligne habituelle. En atteignant sa cellule, chacune quittait
la ligne, pénétrait dedans et, les mains sur la porte de fer, attendait
le commandement. Retentissait alors l'ordre «Fermez!» et avec fracas les
soixante-dix portes se fermaient, chaque prisonnière s'enfermant
automatiquement elle-même. Plus déchirant encore était l'avilissement
quotidien d'être obligée de marcher au pas cadencé jusqu'à la rivière,
transportant le seau d'excréments accumulés durant vingt-quatre heures.
Je fus nommée responsable de l'atelier de couture. Ma tâche consistait à
couper les habits et à préparer le travail pour les deux douzaines de
femmes employées là. En plus de cela je devais tenir les comptes du
matériel entrant et des paquets sortants. J'accueillis tout ce travail
avec joie. Cela m'aidait à oublier l'existence sinistre au sein de la
prison. Mais les soirées étaient une torture. Durant les premières
semaines je tombais endormie aussitôt que ma tête touchait l'oreiller.
Mais bientôt, toutefois, les nuits me trouvèrent agitée sans répit,
recherchant en vain le sommeil. Quelles nuits épouvantables! Même si
j'obtenais les deux mois ordinaires de commutation de peine, j'en avais
encore près de deux cent quatre-vingt dix à affronter. Deux cent
quatre-vingt dix nuits - et Sasha? Souvent, étendue dans les ténèbres de
ma cellule, je comptais mentalement le nombre de jours et de nuits qu'il
avait encore devant lui. Même s'il pouvait sortir après sa première
sentence de sept ans, il lui resterait encore plus de vingt-cinq mille
nuits! Je fus terrorisée à l'idée que Sasha pourrait ne pas y survivre.
Je sentais qu'il n'y avait rien de tel pour mener les gens à la folie
que les nuits d'insomnie passées en prison. Mieux valait encore la mort,
pensai-je. La mort? Frick n'était pas mort, et la jeunesse magnifique de
Sasha, sa vie, les choses qu'il aurait pu accomplir - tout cela avait
été sacrifié - peut-être pour rien. Mais l'Attentat[1]de Shasha fut-il
commit en vain? Ma foi révolutionnaire n'était-elle qu'un simple écho de
ce que les autres m'avaient dit ou enseigné? «Non, pas en vain!»
insistait quelque chose en moi. «Aucun sacrifice n'est perdu pour un
grand idéal.»
Un jour la surveillante-chef vint me dire que j'allais devoir obtenir de
meilleurs résultats de la part des femmes. Elles ne produisaient pas
autant, me dit-elle, que sous la conduite de la prisonnière qui avait eu
la responsabilité de l'atelier de couture avant moi. Je fus indignée à
la suggestion de devenir un tyran. C'était parce que je haïssais les
esclaves autant que leurs maîtres, informais-je la matonne, que j'avais
été envoyée en prison. Je me considérais moi-même comme étant une des
détenues, et non pas leur supérieure. J'étais déterminée à ne pas faire
quoi que ce soit qui renierait mes idéaux. Je préférais la punition. Une
des méthodes utilisées pour traiter les offenseurs consistait à les
placer dans un coin face à un tableau noir, les contraignant à rester
quatre heures dans cette position, constamment sous le regard vigilant
d'une matonne. Cela me semblait insultant et mesquin. Aussi, je décidai
que si l'on m'imposait une telle indignité, j'augmenterais mon offense
et serais envoyée au cachot. Mais les jours passèrent et je ne fus pas
punie.
En prison, les nouvelles voyagent avec une rapidité surprenante. Avant
vingt-quatre heures toutes les femmes surent que j'avais refusé d'agir
comme une esclavagiste. Elles n'avaient pas été méchantes avec moi, mais
elles étaient restées distantes. On leur avait dit que j'étais une
terrible «anarchiste» et que je ne croyais pas en Dieu. Elles ne
m'avaient jamais vue à l'église et je ne prenais pas part à leur dix
minutes d'effusion de paroles. À leurs yeux j'étais une marginale, une
freak. Mais quand elles apprirent que j'avais refusé de jouer au boss
avec elles, leur réserve disparut. Le dimanche, après la messe, les
cellules étaient ouvertes pendant une heure pour permettre aux femmes de
se rendre visite. Le dimanche suivant je reçus la visite de toutes les
détenues de mon étage. Elles sentaient que j'étais leur amie,
m'assurèrent-elles, et elles feraient n'importe quoi pour moi. Les
filles travaillant à la blanchisserie me proposèrent de laver mes
habits, d'autres de repriser mes chaussettes. Chacune d'elles était
anxieuse de pouvoir me rendre un service. Je fus profondément émue. Ces
pauvres créatures étaient tellement assoiffées de tendresse, que la
moindre manifestation de gentillesse leur paraissait énorme. Après ce
jour, elles vinrent souvent me voir pour partager avec moi leurs
problèmes, leur haine de la surveillante chef, ou leurs confidences à
propos de leur engouement pour les prisonniers masculins. Leur
ingéniosité à continuer de flirter juste sous les yeux des gardes était
étonnante.
Les trois semaines passées aux Tombeaux[2]m'avaient apporté des preuves
suffisantes que l'assertion révolutionnaire, selon laquelle le crime est
le résultat de la pauvreté, était basée sur des faits réels. La plupart
des accusés qui attendaient leur procès venaient de la plus basse couche
de la société, des hommes et des femmes sans amis, souvent même sans
logis. C'étaient des créatures malheureuses, ignorantes, mais toujours
remplies d'espoir parce qu'elles n'avaient pas encore été condamnées. Au
pénitencier, le désespoir possédait pratiquement tous les prisonniers et
les prisonnières. Cela aider à réveiller les ténèbres mentales, la peur
et la superstition qui les maintenaient en esclavage. Parmi les
soixante-dix prisonnières, il n'y en avait pas plus d'une demi-douzaine
qui montrait encore quelque discernement. Les autres n'étaient que des
réprouvées sans la moindre conscience sociale. Leurs malheurs personnels
remplissaient leurs pensées; elles ne pouvaient pas comprendre qu'elles
étaient des victimes, des maillons dans une chaîne infinie d'inégalités
et d'injustices. Depuis leur enfance elles n'avaient rien connu d'autre
que la pauvreté, la misère, le besoin, et les mêmes conditions les
attendaient après leur libération. Pourtant elles étaient toujours
capables de sympathie et de dévouement, d'impulsions généreuses. J'eus
bientôt l'occasion de m'en rendre compte par moi-même lorsque je tombai
malade.
L'humidité de ma cellule et le froid des derniers jours de décembre
avaient déclenché une attaque de mon vieux mal, les rhumatismes. Pendant
des jours la surveillante-chef s'opposa à ce que je sois transférée à
l'hôpital, mais elle fut finalement obligée de se soumettre aux ordres
du médecin de visite.
Le pénitencier de Blackwell's Island supportait bien l'absence d'un
médecin «permanent». Les détenues recevaient l'assistance médicale du
Charity Hospital, qui se trouvait non loin. Le personnel de cet institut
comportait des étudiants en stages de six semaines, ce qui entraînait de
fréquents changements dans l'équipe. Ils étaient supervisés directement
par un médecin de visite de la ville de New-York, le Dr. White, un homme
agréable et humain. Le traitement donné aux prisonnières était aussi bon
que celui que pouvaient recevoir les patientes de n'importe quel hôpital
new-yorkais.
L'infirmerie du pénitencier était la pièce la plus grande et la plus
claire de tout le bâtiment. Ses fenêtres spacieuses donnaient sur une
vaste pelouse en face de la prison et, plus loin, sur l'East River.
Quand il faisait beau le soleil entrait généreusement. Un mois de repos,
la gentillesse du médecin, et l'attention touchante de mes camarades
prisonnières me soulagèrent de ma douleur et me permirent de me remettre.
Durant l'une de ses visites, le Dr. White décrocha la carton suspendu au
pied de mon lit sur lequel étaient notés mon crime et mon curriculum
vitae. «Incitation à l'émeute,» lut-il. «Balivernes! Je crois que vous
ne seriez même pas capable de faire du mal à une mouche. Quelle belle
émeutière vous feriez!» plaisanta-t-il avant de me demander si ça ne me
plairait pas de rester à l'infirmerie pour m'occuper des malades. «Bien
sur, ça me plairait,» répondis-je, «mais je ne connais rien au métier
d'infirmière.» Il m'assura que personne non plus dans toute la prison.
Il avait plusieurs fois essayé de persuader la ville de nommer une
infirmière professionnelle comme responsable du service, mais il n'avait
pas réussi. Pour les opérations et les cas graves il devait faire venir
une infirmière du Charity Hospital. Je pourrais facilement apprendre les
choses élémentaires pour m'occuper des malades. Il m'apprendrait à
prendre le pouls et la température et à accomplir des soins similaires.
Il irait parler au directeur de la prison et à la surveillante-chef si
j'acceptais de rester.
J'ai rapidement commencé mon nouveau travail. L'infirmerie contenait
seize lits, la plupart d'entre eux toujours occupés. Les différents cas
étaient traités dans la même salle, des graves opérations aux
tuberculoses, en passant par les pneumonies ou les accouchements. Mes
journées étaient longues et épuisantes, les gémissements des patientes
angoissants; mais j'aimais mon travail. Il me donnait l'occasion de me
rapprocher des malades et d'apporter un peu de gaieté dans leurs vies.
Ma situation était tellement plus enviable que la leur: j'avais un amant
et des amies, je recevais pleins de lettres et Ed m'envoyait des
messages journaliers. Des anarchistes autrichiens, qui tenaient un
restaurant, m'envoyaient des déjeuners tous les jours, qu'Ed apportait
lui-même au bateau. Fedya me fournissait en fruits et en sucreries
chaque semaine. J'avais tant de choses à donner; c'était une joie de
partager avec mes soeurs qui n'avaient ni amis ni attention. Il y avait
quelques exceptions, bien sur; mais la majorité n'avait rien. Elles
n'avaient jamais rien eu avant et elles n'auraient rien lorsqu'elles
seraient libérées. Elles étaient les réprouvées, les laissées pour
compte, abandonnées sur le tas de fumier de la société.
J'eus petit à petit l'entière responsabilité de l'infirmerie, une partie
de mes devoirs étant de diviser les rations spéciales accordées aux
prisonnières malades. Ces rations consistaient en un litre de lait, une
tasse de bouillon de boeuf, deux oeufs, deux biscuits, et deux morceaux
de sucre pour chaque invalide. En plusieurs occasions le lait et les
oeufs manquaient et je signalai le problème à l'une des matonnes de
jour. Plus tard elle m'informa que la surveillante-chef avait dit que ce
n'était pas un problème, et que certaines patientes étaient assez fortes
pour se passer de leurs rations spéciales. J'avais eu des occasions
considérables d'étudier cette surveillante-chef, qui détestait toutes
celles qui n'étaient pas anglo-saxonnes. Ses cibles préférées étaient
les Irlandaises et les Juives, qu'elle discriminait habituellement. Je
n'étais donc pas surprise de recevoir un tel message de sa part.
Quelques jours plus tard la prisonnière qui apportait les rations pour
l'hôpital me dit que les portions manquantes avaient été données par la
surveillante-chef à deux prisonnières noires. Cela non plus ne me
surpris pas. Je savais qu'elle avait une attirance particulière pour les
détenues noires. Elle les punissait rarement et leur accordait souvent
des privilèges inhabituels. En échange, ses favorites épiaient les
autres prisonnières, même celles de leur propre couleur qui étaient trop
honnêtes pour se laisser acheter. Je n'eus moi-même jamais aucun préjugé
à l'encontre des gens de couleur; en fait, je ressentais une profonde
souffrance pour eux parce qu'ils étaient traités comme des esclaves aux
États-Unis. Mais je haïssais la discrimination. L'idée que des gens
malades, blancs ou noirs, puissent être privés de leurs rations pour
nourrir des personnes en bonne santé outrageait mon sens de la justice,
mais je restai impuissante face à ce problème.
Après mon premier conflit avec cette femme, elle m'avait laissé
particulièrement tranquille. Une fois elle devint folle de rage parce
que je refusais de traduire une lettre écrite en russe qui était arrivée
pour l'une des prisonnières. Elle m'avait appelée dans son bureau pour
que je lise la lettre et que je lui en dise le contenu. Lorsque je vis
que la lettre ne m'était pas adressée, je l'informais que je n'étais pas
employée comme traductrice par la prison. C'était déjà suffisamment
mauvais de la part du personnel carcéral de fouiner dans le courrier
personnel d'êtres humains impuissants; je n'y participerais pas. Elle
répondit que c'était stupide de ma part de ne pas tirer avantage de son
bon vouloir. Elle pouvait me renvoyer dans ma cellule, me priver de ma
commutation de peine pour bonne conduite, et faire en sorte que le reste
de mon séjour devienne un enfer. Je lui répondis qu'elle pouvait bien
faire ce qu'elle voulait, mais que je ne lirais jamais les lettres
personnelles de mes malheureuses soeurs, et que je les lui traduirais
encore moins.
Puis vint le problème des rations manquantes. Les malades commencèrent à
suspecter qu'elles n'avaient pas leur part entière et elles se
plaignirent au docteur. Confronter à une question directe de sa part, je
dus lui dire la vérité. Je n'ai jamais su ce qu'il avait dit à la
matonne, mais les rations arrivèrent à nouveau entières. Deux jours plus
tard je fus appelée en bas et enfermée au cachot.
J'avais vu à plusieurs reprises les effets du cachot sur d'autres
prisonnières. Une détenue y avait été enfermée pendant vingt-huit jours,
au pain et à l'eau, alors que les règlements interdisaient tout séjour
de plus de quarante-huit heures. À sa sortie, elle avait du être
transportée sur une civière; ses mains et ses jambes étaient enflées,
son corps couvert de plaques. Les descriptions que m'en avaient fait la
pauvre créature et d'autres infortunées me rendaient malade. Mais rien
de ce que j'avais entendu n'était comparable avec la réalité. La cellule
était nue; on devait s'asseoir ou se coucher sur le dur sol de pierre.
L'humidité des murs faisait du cachot un endroit épouvantable. Pire
encore était l'absence totale d'air et de lumière, les ténèbres
impénétrables, tellement épaisses qu'on ne pouvait même pas deviner sa
main levée devant sa figure. J'eus la sensation de sombrer dans une
fosse dévorante. Je pensais à la description de Most: «L'Inquisition
Espagnole renaît en Amérique». Il n'avait pas exagéré.
Après que la porte se fut refermée sur moi, je restai debout, redoutant
l'idée de m'asseoir ou de m'adosser au mur. Puis je tâtonnai vers la
porte. Petit à petit l'obscurité perdit de sa densité. Je saisis un son
faible qui approchait lentement; j'entendis une clé tourner dans la
serrure. Une matonne apparut. Je reconnu Miss Johnson, celle qui m'avait
effrayée à mon réveil lors de ma première nuit au pénitencier. J'en
étais venue à connaître et à apprécier sa belle personnalité. Sa
gentillesse envers les prisonnières était l'unique rayon de soleil dans
leur existence terne. Elle m'avait prise en affection pratiquement dès
le début, et elle m'avait à plusieurs reprises démontré son attention de
manière détournée. Souvent la nuit, quand tout le monde était endormi,
et que le calme était tombé sur la prison, Miss Johnson entrait dans
l'infirmerie, posait ma tête sur ses genoux, et caressait tendrement mes
cheveux. Elle me racontait les nouvelles parues dans les journaux pour
me distraire et elle essayait d'égayer mon humeur maussade. Je savais
que j'avais trouvé une amie chez cette femme, qui était elle-même une
âme seule, n'ayant jamais connu l'amour d'un homme ou d'un enfant.
Elle entra dans le cachot en portant une chaise pliante et une
couverture. «Tu peux t'asseoir là-dessus», dit-elle, «et t'enrouler
là-dedans. Je laisserai la porte entrouverte pour laisser passer un peu
d'air. Plus tard, je t'apporterai du café chaud. Cela t'aidera à passer
la nuit.» Elle me raconta combien c'était douloureux pour elle de voir
des prisonnières enfermées dans ce trou effrayant, mais qu'elle ne
pouvait rien faire parce qu'on ne pouvait pas faire confiance à la
plupart d'entre elles. Elle était persuadée qu'avec moi, c'était différent.
À cinq heures du matin mon amie dut récupérer la chaise et la couverture
et verrouiller la porte. Je ne me sentais plus oppressée par le cachot.
L'humanité de Miss Johnson avait dissipé l'obscurité.
Lorsqu'on me sortit du cachot et qu'on me renvoya à l'infirmerie, il
était pratiquement midi. Je repris mes devoirs. Plus tard j'appris que
le Dr. White m'avait demandée, et, ayant été informé que j'étais punie,
il avait catégoriquement demandé ma libération.
Aucune visite n'était autorisée avant qu'ait été accompli un mois de
peine. Depuis mon incarcération j'avais attendu Ed avec impatience, bien
qu'en même temps je redoutais sa venue. Je me souvenais de ma terrible
visite avec Sasha, au pénitencier de Pennsylvanie. Mais ce ne fut pas si
épouvantable à Blackwell's Island. J'ai retrouvé Ed dans une salle où
d'autres prisonniers recevaient les amis et la famille qui venaient les
voir. Il n'y avait pas de garde entre nous. Les autres détenues était
tellement absorbées avec leurs propres visiteuses que personne ne fit
attention à nous. Pourtant nous nous sentions contraints. Les mains
jointes, nous avons parlé de choses générales.
Ma seconde visite eut lieu dans l'infirmerie. Miss Johnson étant de
garde, elle plaça avec prévenance un paravent pour nous soustraire à la
vue des autres patientes, et resta elle-même à distance. Ed me prit dans
ses bras. C'était une extase de sentir à nouveau la chaleur de son
corps, d'entendre battre son coeur, de s'accrocher avidement à ses
lèvres. Mais son départ me laissa dans un violent tumulte émotionnel,
dévorée d'un besoin passionnel de la présence de mon amant. Le jour
durant j'essayais de calmer le désir brulant qui déferlait dans mes
veines, mais la nuit venue la passion s'empara de moi. Je finis par
trouver le sommeil, un sommeil agité, perturbé par des rêves et des
images des nuits enivrantes passées avec Ed. C'était un supplice trop
épuisant. Je fus contente lorsqu'il amena Fedya et d'autres amis avec lui.
Une fois Ed vint accompagné par Voltairine de Cleyre. Elle avait été
invitée à New York par des amies pour parler à un meeting organisé en ma
faveur. Lorsque je lui avais rendu visite à Philadelphie, elle était
trop malade pour pouvoir discuter. Je fus heureuse de cette possibilité
de devenir désormais plus proche d'elle. Nous avons parlé des choses les
plus chères à nos coeurs - Sasha, le mouvement. Voltairine promit, à ma
libération, de se joindre à moi dans un nouvel effort en faveur de
Sasha. En attendant elle m'assura qu'elle lui écrirait. Ed aussi était
en contact avec lui.
Mes visiteurs et visiteuses étaient toujours envoyés à l'infirmerie. Je
fus donc surprise d'être un jour appelée dans le bureau du Directeur
pour voir quelqu'un. Il s'agissait de John Swinton et sa femme. Swinton
était une célébrité nationale; il avait travaillé avec les
abolitionnistes et s'était battu pendant la Guerre Civile. En tant
qu'éditeur en chef du New York Sun il avait plaidé en faveur des
réfugiés Européens qui venaient chercher asile aux États-Unis. Il était
l'ami et le conseiller de jeunes aspirants littéraires, et avait été un
des premiers à défendre Walt Whitman contre les jugements erronés des
puristes. Grand, droit, avec un beau visage, John Swinton était un
personnage impressionnant.
Il me salua chaleureusement, me faisant remarquer qu'il était justement
en train de dire au Directeur Pillsbury qu'il avait lui-même fait,
pendant les jours de l'abolition, des discours plus violents que tout ce
que j'avais pu dire à Union Square. Et il n'avait pas été arrêté pour
autant. Il avait dit au Directeur qu'il devrait avoir honte de garder
enfermée «une petite fille comme ça». «Et que pensez-vous qu'il a
répondu? Il a répondu qu'il n'avait pas le choix, qu'il ne faisait que
son devoir. Tous les faibles disent ça, des lâches qui rejettent
toujours la faute sur les autres.» Juste à ce moment le Directeur
s'approcha de nous. Il assura Swinton que j'étais une prisonnière modèle
et que j'étais devenue une infirmière efficace en très peu de temps. En
fait, je travaillais si bien qu'il aurait voulu que l'on m'ait condamnée
pour cinq ans. «Qu'elle générosité, n'est-ce pas?», rigola Swinton.
«Peut-être lui donnerez-vous un travail payé lorsqu'elle aura purgé sa
peine?» «Assurément», répondis Pillsbury. «Hé bien, vous seriez bien
stupide. Ne savez-vous donc pas qu'elle ne croit pas en la prison? Aussi
sur que vous êtes vivant, elle les laisserait toutes s'échapper, et
qu'adviendrait-il alors de vous?» Le pauvre homme était embarrassé, mais
il se joignit à la rigolade. Avant que mon visiteur prenne congé, il se
tourna une fois de plus vers le Directeur, l'avertissant de «prendre
bien soin de sa jeune amie», sans quoi il «ferait éclater tout cela au
grand jour».
La visite des Swinton changea complètement l'attitude de la
surveillante-chef envers moi. Si le Directeur avait toujours été assez
décent avec moi, elle commença à me couvrir de privilèges: de la
nourriture de sa propre table, des fruits, du café, et des ballades sur
l'île. Je refusai toutes ces faveurs à l'exception des balades; c'était
ma première opportunité en six mois d'aller à l'air libre et d'inhaler
l'air printanier sans barreau d'acier pour y mettre un frein.
En Mars 1894 nous avons reçu un grand afflux de prisonnières. C'était
pratiquement toutes des prostituées ramassées pendant les rafles
récentes. La ville avait été frappée d'une nouvelle croisade contre le
vice. Le Comité Lexow, avec à sa tête le Révérend Parkhurst, maniait le
balai qui devait nettoyer New York de ce fléau affreux. Les hommes
trouvés dans les maisons closes étaient automatiquement relâchés, mais
les femmes étaient arrêtées, condamnées et envoyées à Blackwell's Island.
La plupart de ces malheureuses arrivaient dans des conditions
déplorables. Elles étaient soudainement privées des narcotiques qu'elles
utilisaient pratiquement toutes habituellement. La vue de leur
souffrance était poignante. Avec une force de géantes les frêles
créatures secouaient les barreaux de fer, juraient et hurlaient pour
demander de la drogue et des cigarettes. Puis elles tombaient au sol,
exténuées, gémissant pitoyablement tout au long de la nuit.
La misère de ces pauvres créatures me rappela ma propre lutte pour me
passer de l'effet apaisant des cigarettes. Mis à part durant mes dix
semaines de maladie à Rochester, j'avais fumé pendant des années,
parfois jusqu'à quarante cigarettes par jour. Lorsque nous avions des
problèmes d'argent, et qu'il fallait choisir entre du pain ou des
cigarettes, nous nous décidions généralement pour ces dernières. Nous ne
pouvions tout simplement pas tenir très longtemps sans fumer. Être
coupée de cette habitude en arrivant au pénitencier fut pour moi une
torture presque au-delà de mes forces. Les nuits dans la cellule
devinrent doublement atroces. Le seul moyen d'obtenir du tabac en prison
passait par la corruption. Mais je savais que si une des détenues était
attrapée en m'apportant des cigarettes, elle serait punie. Je ne pouvais
les exposer à ce risque. Priser du tabac était autorisé, mais je n'ai
jamais pu m'y habituer. Il n'y avait rien à faire à part s'adapter à la
privation. J'eus la force de résister et j'oubliais ma dépendance en me
plongeant dans la lecture.
Il n'en était pas de même pour les nouvelles arrivantes. À partir du
moment où elles apprirent que j'étais responsable de la pharmacie, elle
m'ont poursuivie avec des offres d'argent; pire encore, avec de
pitoyables appels à mon humanité. «Juste une bouffée de dope, pour
l'amour de Dieu!». Je m'insurgeais contre l'hypocrisie chrétienne qui
permettait aux hommes de s'en aller librement et qui envoyait les
pauvres femmes en prison pour avoir accédé aux demandes sexuelles de ces
mêmes hommes. Priver soudainement les victimes des narcotiques qu'elles
avaient utilisés pendant des années me paraissait impitoyable. Je leur
aurais volontiers donné ce dont elles avaient si terriblement besoin. Ce
ne fut pas la peur de la punition qui m'empêcha de leur apporter un peu
de soulagement; c'était la confiance que le Dr. White avait en moi. Il
m'avait fait confiance avec les médicaments, il avait été gentil et
généreux - je ne pouvais pas le trahir. Les cris des femmes me
déroutèrent, m'affaiblirent durant des journées entières, mais je m'en
suis tenue à mes responsabilités.
Un jour une jeune Irlandaise fut amenée à l'hôpital pour une opération.
Vu la gravité du cas, le Dr. White fit appel à deux infirmières
diplômées. L'opération dura jusqu'à tard dans la soirée, puis la
patiente fut laissée sous ma garde. Les effets de l'éther l'avait rendue
vraiment malade; elle vomit violemment, et arracha les points de suture
de sa plaie, ce qui provoqua une hémorragie sévère. J'envoyai un appelle
urgent au Charity Hospital. Il me sembla que des heures s'écoulèrent
avant que le docteur et son équipe arrivent. Il n'y avait pas
d'infirmières cette fois-ci et je dus prendre leur place.
La journée avait été inhabituellement dure, et j'avais eu très peu de
sommeil. J'étais épuisée et je devais me tenir à la table d'opération
avec la main gauche pendant qu'avec celle de droite je passais les
instruments et les éponges. La table d'opération céda soudain et mon
bras fut attrapé. J'ai hurlé de douleur. Le Dr. White était tellement
absorbé dans ses manipulations que pendant un instant il ne réalisa pas
ce qui s'était passé. Quand il releva enfin la table et que mon bras fut
ressorti, on aurait dit que chaque os en avait été brisé. La douleur
était insoutenable et il ordonna une piqure de morphine. «On s'occupera
du bras plus tard. L'opération d'abord». «Non, pas de morphine,»
suppliais-je. Je me souvenais encore de l'effet qu'avait eu la morphine
sur moi quand le Dr. Julius Hoffman m'en avait donné une dose contre
l'insomnie. Cela m'avait fait dormir, mais au cours de la nuit j'avais
essayé de me jeter par la fenêtre, et il avait fallu toute la force de
Sasha pour me retenir. La morphine m'avait rendue folle, et il était
désormais hors de question que j'en prenne.
L'un des médecins me donna quelque chose qui eut un effet calmant. Après
que la patiente opérée eut été transportée dans son lit, le Dr. White
examina mon bras. «Vous êtes délicate et rondelette,» dit-il, «ça a
sauvé vos os. Rien n'a été cassé - juste un petit peu aplati». Il mit
une attelle à mon bras. Le docteur voulait que j'aille au lit, mais il
n'y avait personne d'autre pour veiller au chevet de la patiente.
C'était peut-être sa dernière nuit: ses tissus étaient tellement
infectés que les points ne tiendraient pas, et une autre hémorragie
s'avérerait fatale. Je décidai de rester à son côté. Je savais que je
n'arriverai pas dormir avec un cas aussi sérieux que celui-ci.
J'ai assisté toute la nuit à sa lutte pour la vie et, au matin, j'ai
envoyé chercher un prêtre. Tout le monde fut surpris de mon acte,
particulièrement la surveillante-chef. Comment pouvais-je, moi une
athée, faire une chose pareille, se demanda-t-elle, et choisir un
prêtre, par dessus le marché! J'avais refusé de voir les missionnaires
aussi bien que le rabbin. Elle avait remarqué que j'avais sympathisé
avec les deux soeurs catholiques qui nous rendaient souvent visite le
dimanche. Je leur avais même préparé du café. Ne pensais-je pas que
l'Église catholique avait toujours été l'ennemie du progrès et qu'elle
avait persécuté et torturé les Juifs? Comment pouvais-je être si
inconséquente? Je lui ai assuré que je pensais bien sur tout cela.
J'étais tout autant opposée aux Catholiques qu'aux autres Églises. Je
les considérais toutes identiques, ennemies du peuple. Elles prêchaient
la soumission, et leur Dieu était le Dieu des riches et des puissants.
Je haïssais leur Dieu et jamais je ne ferai la paix avec lui. Mais si je
pouvais croire à une religion parmi toutes, je préférerais l'Église
catholique. «Elle est moins hypocrite,» lui ai-je dis; «elle tient
compte des fragilités humaines et possède un sens de la beauté». Les
soeurs catholiques et le prêtre n'avaient jamais essayé de prêcher avec
moi comme l'avaient fait les missionnaires, le pasteur, et le rabbin
vulgaire. Ils avaient laissé mon âme à son propre destin; ils m'avaient
parlé de choses humaines, spécialement le prêtre, qui était un homme
cultivé. Ma pauvre patiente était parvenue à la fin d'une vie qui avait
été trop dure pour elle. Le prêtre lui donnerait peut-être quelques
moments de paix et de gentillesse; pourquoi est-ce que je n'aurais pas
du faire appel à lui? Mais la matonne était trop bornée pour suivre mon
raisonnement ou comprendre mes motifs. Je demeurais pour elle une «fille
bizarre».
Avant de mourir, ma patiente me demanda de la disposer pour la mort.
J'avais été plus gentille avec elle, me dit-elle, que sa propre mère.
Elle voulait savoir que ce seraient mes mains qui la prépareraient pour
son dernier voyage. Je la ferais belle; elle voulait être belle pour
rencontrer la Mère Marie et le Seigneur Jésus. Cela demanda peu
d'efforts de la rendre aussi jolie une fois morte qu'elle l'avait été en
vie. Ses boucles noires rendaient son visage d'albâtre plus délicat que
toutes les méthodes artificielles qu'elle avait utilisé pour rehausser
sa beauté. Ses yeux lumineux étaient maintenant clos; je les avais
fermés de ma propre main. Mais ses sourcils ciselés et ses longs cils
noirs rappelaient l'éclat qui avait été le sien. Comme elle avait du
fasciner les hommes! Et eux l'avaient détruite. Elle était désormais
hors de leur atteinte. La mort avait atténué ses souffrances. Elle
paraissait maintenant sereine dans sa blancheur de marbre.
Au moment des fêtes juives, je fus de nouveau appelée dans le bureau du
Directeur. Ma grand-mère m'y attendait. Elle avait supplié Ed à
plusieurs reprises pour qu'il l'emmène avec lui, mais il avait refusé
afin de lui éviter cette expérience douloureuse. Mais rien ne pouvait
arrêter cet être dévoué. Avec le peu d'anglais qu'elle baragouinait elle
s'était fait son chemin jusqu'au Commissaire des Peines, s'était procuré
un laisser-passer, et était venue jusqu'au pénitencier. Elle me tendit
un grand torchon blanc contenant du matzoth, du poisson gefüllte, et un
gâteau de l'Est préparé de sa main. Elle essaya d'expliquer au Directeur
quelle bonne fille juive était sa Chavele; en fait, meilleure que
n'importe quelle femme de rabbin, parce qu'elle donnait tout aux
pauvres. Elle était terriblement nerveuse quand vint le moment du
départ, et j'essayai de l'apaiser, la suppliant de ne pas craquer devant
le Directeur. Elle sécha bravement ses larmes et sortit en marchant
droite et fière, mais je savais qu'elle pleurerait amèrement aussitôt
qu'elle serait hors de vue. Sans doute prierait-elle son Dieu pour sa
Chavele.
Le mois de juin vit plusieurs prisonnières quitter l'infirmerie.
Quelques lits seulement restaient occupés. Pour la première fois depuis
que j'étais entrée à l'hôpital j'eus quelque temps libre, et j'en
profitais pour lire plus souvent. J'avais accumulé une bibliothèque
conséquente. John Swinton m'avait envoyé plusieurs livres, ce que firent
aussi d'autres amis, mais la plupart d'entre eux venaient de Justus
Schwab. Il n'était jamais venu me voir; il avait demandé à Ed de me dire
qu'il lui était impossible de venir me rendre visite. Il haïssait tant
la prison qu'il ne serait pas capable de me laisser derrière les
barreaux. S'il venait il serait tenté d'utiliser la force pour me
ramener avec lui, et cela ne ferait que causer des problèmes. À la place
il m'envoyait des piles de livres. Walt Whitman, Emerson, Thoreau,
Hawthorne, Spencer, John Stuart Mill, et plusieurs autres auteurs
Anglais et Américains que j'appris à connaître et à aimer grâce à
l'amitié de Justus. Au même moment d'autres auteurs vinrent à
s'intéresser à mon salut - des spiritualistes et des rédempteurs
métaphysique de tout poil. J'essayai honnêtement d'atteindre leur
pensée, mais j'étais sans doute trop terre à terre pour suivre leurs
ombres dans les nuages.
Parmi les livres que je reçus figurait la Vie d'Albert Brisbane, écrit
par sa veuve. La page de garde portait une dédicace reconnaissante à mon
intention. Une lettre cordiale de son fils, Arthur Brisbane, était
jointe au livre, dans laquelle il exprimait son admiration et l'espoir
qu'à ma libération je lui permettrai d'organiser une soirée pour moi. La
biographie de Brisbane me fit découvrir Fourrier et d'autres pionniers
de pensée socialiste.
La bibliothèque de la prison possédait quelque bonne littérature,
notamment les oeuvres de George Sand, George Eliot, et Ouida. Le
responsable de la bibliothèque était un Anglais instruit purgeant une
peine de 5 ans pour contrefaçon. Les livres qu'il me distribuait
commencèrent rapidement à contenir des billets doux rédigés dans les
termes les plus affectueux, qui s'enflammèrent bientôt avec passion. Il
avait déjà passé quatre années en prison, disait l'un de ses billets, et
l'amitié et l'amour d'une femme lui manquaient cruellement. Il me
suppliait de lui offrir au moins l'amitié. Pourrais-je lui écrire
occasionnellement à propos des livre que j'étais en train de lire? Il
n'aimait pas l'idée de s'engager dans un stupide flirt de prison, mais
le besoin d'expression libre et sans censure était par trop
irrésistible. Nous avons échangé plusieurs billets, souvent d'une nature
très ardente.
Mon admirateur était un splendide musicien et jouait de l'orgue dans la
chapelle. J'aurais aimé y assister, pouvoir l'écouter et le sentir à mes
côtés, mais la vue des prisonniers dans leurs uniformes rayés, certains
d'entre eux menottés, et par dessus tout avilis et insultés par le
sermon du pasteur, était trop épouvantable pour moi. J'en avait été
témoin une fois, le 4 juillet, quand des politiciens étaient venus pour
parler aux détenus des splendeurs de la liberté Américaine. J'avais du
passer par l'aile du bâtiment des hommes pour délivrer un message au
Directeur, et j'avais entendu la pompeuse déclamation patriotique sur la
liberté et l'indépendance adressée aux hommes rendus à l'état d'épaves
physiques et mentales. Un des condamnés avait été mis aux fers à cause
d'une tentative d'évasion. Je pouvais entendre le cliquetis de ses
chaînes qui accompagnait chacun de ses mouvements. Je ne supportais pas
d'aller à l'église.
La chapelle était située en dessous de l'infirmerie. Deux fois par
dimanche, assise sur l'escalier, je pouvais entendre mon admirateur
jouer de l'orgue. Le dimanche était presque une journée de vacances: la
surveillante-chef était de congé, et nous étions libérées de
l'irritation que nous causait sa voix brutale. Les deux soeurs
catholiques venaient parfois ce jour-là. J'étais charmée par la plus
jeune, qui n'avait pas vingt ans, très jolie et pleine de vie. Je lui ai
demandé une fois ce qui l'avait amenée à entrer dans les ordres. Levant
ses grands yeux au ciel, elle me répondit: «Le prêtre était si jeune et
si beau!» La «bébé nonne,» comme je l'appelais, pouvait babiller des
heures de sa jeune voix enjouée, me contant nouvelles et ragots. C'était
pour moi un soulagement après la grisaille de la prison.
De tous les amis que je me suis faits sur Blackwell's Island le prêtre
était le plus intéressant. Au premier abord je n'ai pas éprouvé beaucoup
de sympathie pour lui. Je pensais qu'il était comme le reste des autres
religieux prosélytes, mais j'ai rapidement compris qu'il voulait
uniquement parler de livres. Il avait étudié à Cologne et avait beaucoup
lu. Il savait que j'avais plusieurs livres et il me demanda si je
voulais bien en échanger quelques-uns avec lui. J'étais abasourdie et je
me demandais quelle sorte de livre il allait m'amener, à part le Nouveau
Testament ou le Catéchisme. Mais il vint avec des oeuvres de poésie et
de musique. Il avait libre accès à la prison à n'importe quelle heure,
et il venait souvent à l'infirmerie à neuf heures du soir et y restait
bien après minuit. Nous discutions alors de ses compositeurs favoris -
Bach, Beethoven et Brahms - et nous comparions nos points de vue en
poésie et nos idées sociales. Il m'offrit un dictionnaire Anglais-Latin
ainsi dédicacé: «Pour Emma Goldman, avec mon plus grand respect.»
J'eus l'occasion de lui demander pourquoi il ne m'avait jamais donné la
Bible. «Parce que personne ne peut la comprendre ou l'aimer si on la
force à la lire,» me répondit-il. Cela me donna envie de la lire et je
la lui demandai. Sa simplicité de langage et son côté mythique me
fascinèrent. Il n'y avait pas de faux-semblant chez mon jeune ami. Il
était dévot, entièrement consacré à sa tâche. Il observait chaque jeune
et pouvait se perdre des heures en prières. Une fois il me demanda de
l'aider à décorer la chapelle. Lorsque je suis descendue, j'ai trouvé la
frêle figure émaciée dans une prière silencieuse, oublieuse de tout ce
qui l'entourait. Mon idéal, ma foi, était à l'opposée de la sienne, mais
je sus qu'il était aussi ardemment sincère que moi. Notre ferveur était
notre terrain d'entente.
Le Directeur Pillsbury venait souvent à l'hôpital. C'était un homme peu
commun pour son environnement. Son grand-père avait été geôlier et son
père et lui-même étaient tous deux nés en prison. Il comprenait ses
pensionnaires et les forces sociales qui les avaient créés. Il me confia
une fois qu'il ne pouvait supporter les «balances»; il préférait le
prisonnier qui avait de la fierté et qui ne s'abaissait pas à agir à
l'encontre de ses codétenus dans le but de gagner des privilèges pour
lui-même. Si un détenu affirmait qu'il s'amenderait et ne commettrait
plus jamais de crime, le Directeur était sur qu'il mentait. Il savait
que personne ne pouvait recommencer une vie nouvelle après des années de
prison et le monde entier contre lui, à moins qu'il ait des amis pour
l'aider au dehors. Il avait l'habitude de dire que l'État ne fournissait
même pas suffisamment d'argent à un homme libéré pour se payer les repas
de sa première semaine. Comment, alors, pouvait-on attendre de lui qu'il
«agisse bien»? Il racontait l'histoire d'un homme qui lui avait dit, le
jour de sa libération: «Pillsbury, la prochaine montre que je volerai je
vous l'enverrai comme présent.» «C'est mon type d'homme,» en rigolait le
Directeur.
Pillsbury pouvait faire beaucoup de bien pour les infortunés à sa charge
dans la position où il se trouvait, mais il était constamment entravé.
Il avait du permettre aux prisonnières de faire la cuisine, la lessive
et le ménage pour d'autres qu'elles-mêmes. Si la table damassée n'était
pas correctement roulée avant le repassage, la lavandière courait le
risque d'être envoyée au cachot. La prison entière était minée par le
favoritisme. Les détenues étaient privées de nourriture à la moindre
infraction, mais Pillsbury, qui était un vieil homme, n'y pouvait pas
grand chose. En outre, il faisait tout pour éviter un scandale.
Au plus approchait le jour de ma libération, au plus la vie en prison
devenait insupportable. Les jours s'éternisaient et je devenais agitée
et irritable. Même lire devint impossible. Je restais des heures perdue
dans mes souvenirs. Je pensais aux camarades du pénitencier de
l'Illinois graciés par le Gouverneur Altgeld. Depuis que j'étais arrivée
en prison, j'avais réalisé combien la commutation de la peine des trois
hommes, Neebe, Fielden et Schwab, avait joué pour la cause pour laquelle
avaient été pendus leurs camarades de Chicago. Le venin de la presse à
l'encontre de Altgeld pour son geste de justice prouva combien il avait
profondément touché les groupes d'intérêts, particulièrement par son
analyse du procès et sa démonstration limpide selon laquelle les
anarchistes exécutés avaient été judiciairement assassinés en dépit de
leur innocence prouvée du crime dont on les accusait. Chaque détail de
ces journées de 1887 se dressait comme un grand soulagement devant moi.
Je pensais aussi à Sasha, à notre vie ensemble, son acte, son martyr -
je revivais maintenant avec une réalité poignante chaque moment des cinq
années écoulées depuis que je l'avais rencontré pour la première fois.
Pourquoi Sasha était-il encore si profondément enraciné en moi? Mon
amour pour Ed n'était-il pas plus extatique, plus enrichissant?
Peut-être était-ce son acte qui m'avait attachée à lui avec des liens si
puissants. Comme ma propre expérience de la prison était insignifiante
comparée à ce que Sasha était en train d'endurer dans le purgatoire
d'Allengheny! Je ressentais maintenant de la honte d'avoir pu, ne
serait-ce qu'un moment, trouver quelque dureté à mon incarcération. Pas
un seul visage ami dans la salle du tribunal pour être près de Sasha et
le réconforter - confinement solitaire et isolation totale, plus aucune
visite ne lui avait été autorisée. L'inspecteur avait tenu sa promesse;
depuis ma visite en novembre 1892, Sasha n'avait pas été autorisé à voir
qui que ce soit. Combien il devait avoir soif de la vue et du contact
d'un esprit affinitaire, comme il devait le désirer ardemment!
Mes pensées se précipitèrent. Fedya, l'amoureux de la beauté, si fin et
sensible! Et Ed. Ed - il m'avait fait embrasser tant de désirs
mystérieux, il m'avait ouvert de telles sources de richesse
spirituelles! Je devais mon développement à Ed, ainsi qu'aux autres qui
avaient traversé ma vie. Mais, plus que toute autre chose, ce fut la
prison qui s'avéra être la meilleure école. Une école plus douloureuse,
mais combien nécessaire. C'est là que j'ai pu approcher des profondeurs
et des complexités de l'âme humaine; c'est là, plus qu'ailleurs, que
j'ai côtoyé l'horreur et la beauté, la bassesse et la générosité. C'est
aussi là où j'ai appris à voir la vie à travers mes propres yeux et pas
au travers de ceux de Sasha, Most ou Ed. La prison a été le creuset qui
a mit ma foi à l'épreuve. Elle m'a aidé à découvrir ma propre force, la
force d'être seule, la force de vivre ma vie et de me battre pour mes
idéaux, contre le monde entier si cela était nécessaire. L'État de New
York ne pouvait pas m'avoir rendu un plus grand service qu'en m'envoyant
au pénitencier de Blackwell's Island!»
Emma Goldman
Index des noms
Berkman, Alexander, dit Sasha (1870 à Vilna ou Wilno, Russie - 1936 à Nice)
Il y a autant à dire qu'à propos d'Emma Goldman, alors... essayons de
résumer...
Anarchiste russe doué d'un grand sens organisationnel. Il écrit à douze
ans un pamphlet antireligieux qu'il avouera trois ans plus tard, ce qui
lui vaudra d'être publiquement réprimandé et rabaissé à une classe
inférieure du lycée. Il émigre aux USA en 1888, six mois après la mort
de sa mère. Il s'intègre au milieu anarchiste new-yorkais,
principalement composé d'émigrés allemands et russes. Il rencontre Emma
et devient son amant. Il collabore au Freiheit (voir Most) avant de
s'éloigner de lui et de participer, avec Emma, au groupe autonomie et de
commettre un attentat, raté, contre Henry Clay Frick. Il refusera
l'assistance d'un avocat, transformant son procès en tribune, et sera
condamné à vingt-deux ans de réclusion. Il passera 14 années au
pénitencier, la plupart du temps dans les quartiers d'isolement. Après
une visite d'Emma et une tentative d'évasion ratée il n'aura même plus
droit aux visites. Il sortira de prison en 1906. Il publiera un livre,
Prison Memoirs of an Anarchist, participera au journal Mother Earth
d'Emma Goldman, sera l'un des fondateur de l'école Ferrer de New York,
puis publiera avec sa compagne son propre journal, The Blast, à San
Francisco. En 1919 il sera expulsé vers la Russie avec Emma Goldman,
d'où, conscient de l'horreur en route et de la récupération de la
révolution, ils réussiront à partir et gagneront Berlin. Berkman
publiera alors The Bolshevik Myth et de nombreux articles. Il arrivera
en France en 1925, et se suicidera à Nice le 28 juin 1936, à la veille
de la révolution espagnole.
À propos de la mort de Berkman l'ex-anarchiste Max Nomad parla
d'assassinat en se référant au fait que Berkman se soit tué en se tirant
dans le ventre et pas dans la tête et que sa compagne, Emmy, ait devant
lui fait une diatribe virulente à l'encontre de l'anarchisme et des
anarchistes. Il affirme aussi qu'Emma n'aurait pas invité Emmy à une
fête en l'honneur de Berkman et que lorsque celui-ci revint, Emmy lui
aurait tiré dessus (Max Nomad: Dreamers, dynamiters and demagogues, NY
1964). Jo Peirats, dans sa biographie d'Emma Goldman, conteste cela,
arguant du fait que Berkman n'était pas sorti vu son état de santé, que
l'histoire du ventre et de la tête est aussi valable dans le cas d'un
suicide que d'un assassinat et que Berkman a laissé une lettre disant
«Je ne veux pas vivre malade et dépendant des autres. Pardonne-moi,
Emmy, et toi aussi Emma. Toute ma tendresse pour vous... Aide Emmy - Sasha».
May Piqueray, dans son autobiographie, émet elle aussi des doutes quant
au suicide de Berkman: «Le connaissant bien, je ne pouvais y croire et,
aujourd'hui encore, si je pleure sa mort, un doute me tenaille le coeur».
Dans un article paru peu après la mort de son camarade, Emma Goldman
n'émet quant à elle aucun doute sur son suicide (cf. "Alexander
Berkman's last days", The Vanguard, aout-septembre 1936).
Brady, Edward, dit Ed
Anarchiste autrichien qui émigre aux USA après dix ans de prison pour
avoir publié de la littérature anarchiste illégale. Il vient juste
d'arriver lorsque qu'il rencontre Emma Goldman et devient son amant, peu
de temps avant son incarcération à Blackwell's Island. Il lui fait
découvrir d'autres horizons littéraires, tels les grands classiques de
la littérature anglaise et française. Ils resteront longtemps ensemble,
mais l'attitude d'Ed, qui voudrait qu'Emma cesse de s'occuper de
politique et de courir de meeting en meeting, les conduira à se séparer.
de Cleyre, Voltairine (1866, Michigan - 1912, Chicago)
Athée et libre-penseuse, puis anarchiste féministe. Elle commencera sa
carrière publique comme pacifiste et s'élèvera durant de nombreuses
années contre les méthodes révolutionnaires. Mais une plus grande
familiarité avec les idées européennes, la révolution Russe de 1905, la
croissance rapide du capitalisme dans son propre pays, avec tout ce que
cela comporte de violence et d'injustice, et particulièrement la
révolution Mexicaine, à laquelle elle se dévouera entièrement,
changeront son attitude. Elle rencontrera Emma Goldman. Les deux femmes
s'apprécièrent mutuellement mais ne devinrent jamais réellement amies.
Poétesse et auteur talentueuse, elle effectuera diverses tournées de
conférences en Amérique et en Europe. Elle aurait pu gagner renom et
fortune grâce à ses talents mais n'accepta même pas les plus simples
conforts au sein de ses activités dans le mouvement social. Elle mourra
de maladie.
Chicago's Eight, ou les 8 de Chicago, ou les martyrs de Chicago
Le samedi 1er mai 1886 est fixé, par les syndicats américains et le
journal anarchiste The Alarm, afin d'organiser un mouvement revendicatif
pour la journée de 8 heures. La grève, suivie par 340 000 salariés,
paralyse près de 12 000 usines à travers les USA. Le mouvement se
poursuit les jours suivants; le 3 mai, à Chicago, un meeting se tient
près des usines Mc Cormick. Des affrontements ont lieu avec les «jaunes»
et la police tire sur la foule, provoquant la mort de plusieurs
ouvriers. Le 4 mai, tout Chicago est en grève et un grand rassemblement
est prévu à Haymarket dans la soirée. Alors que celui-ci se termine, la
police charge les derniers manifestants. C'est à ce moment-là qu'une
bombe est jetée sur les policiers, qui ripostent en tirant. Le bilan se
solde par une douzaine de morts, dont 7 policiers. Cela déclenche
l'hystérie de la presse bourgeoise et la proclamation de la loi
martiale. La police arrête 8 anarchistes, dont deux seulement étaient
présents au moment de l'explosion (d'après Emma Goldman, trois d'entre
eux avaient parlé à la tribune). Mais qu'importe leur innocence; un
procès, commencé le 21 juin 1886, en condamne 5 à mort; malgré
l'agitation internationale, ils seront pendus le 11 novembre, sauf Lingg
qui se suicidera la veille, dans sa cellule.
Cet événement aura un fort impact sur la jeune Emma Goldman et sera
l'élément déclencheur de sa prise de conscience et de son engagement
dans la lutte sociale et politique.
Trois ans plus tard, en 1889, le congrès de l'Internationale Socialiste
réunie à Paris décidera de consacrer chaque année la date du 1er mai
«journée de lutte à travers le monde».
Le «1er mai» sera d'abord récupéré par la révolution bolchevique, puis
par les nazis, et enfin par le régime de Vichy qui le transformera en
«Fête du travail», sans jamais réussir totalement à lui enlever son
origine libertaire.
Fedya
Peintre et illustrateur. Ami et colocataire d'Emma et Sasha, un moment
amant d'Emma. Il ne s'engagera pas politiquement comme ses amis, mais
soutiendra toujours Emma moralement ou financièrement, même si leurs
«mondes» finiront par diverger grandement.
Fielden, Samuel
Un des 8 de Chicago, et un des trois qui ne furent pas pendus (condamné
à perpétuité).
Frick, Henry Clay
Directeur de la «Carnegie Steel Company» (appartenant au magnat de
l'acier Andrew Carnegie), quintessence du patron capitaliste dur,
responsable en juin 1892 du massacre d'ouvriers en grève à Homestead qui
fera 35 mort et 400 blessés du côté des ouvriers, et 7 du côté des 316
mercenaires contractés par Frick et armés de pistolets et de winchester
(d'après Lockout, Leon Wolff, Harper and Row, New-York 1965. May
Piqueray parle d'un bilan bien moins lourd, mais je ne m'y fierai pas,
son livre comportant par ailleurs quelques erreurs sur les dates, les
faits...). 8000 gardes nationaux sont entrés dans Homestead, la loi
martial est instaurée, et 2000 jaunes travaillent dans l'usine. Des 4000
ouvriers qui y travaillaient précédemment, 800 seulement seront repris
(d'après May la réfractaire, de May Piqueray, Los Solidarios, 2003). Le
22 juillet de la même année Berkman s'introduit dans le bureau de Frick
et lui tire cinq coups de revolver avant d'être maîtrisé par des
ouvriers. Frick n'en mourra pas, Berkman échappant ainsi à la peine de mort.
Most, Johann (1846, Bavière -1906, USA)
Propagandiste anarchiste allemand, ouvrier relieur puis journaliste, élu
en 1874 député social-démocrate au Reichstag(parlement allemand),
plusieurs fois emprisonné pour ses activités d'agitateur et ses discours
particulièrement enflammés avant d'être exilé de son pays par les lois
antisocialistes de 1878. Il se réfugie en Angleterre, puis est expulsé
du parti pour indiscipline en 1880. Il publie le journal Freiheit
(Liberté), est condamné à 16 mois de travaux forcés suite à un article
glorifiant l'attentat contre le Tsar Alexandre II. Il émigre aux USA en
1882, où il reprend la publication du Freiheit, journal qui participa
grandement à la formation idéologique d'Emma, et qui la poussera à
quitter sa famille et son mari pour venir voir Most à New York. Il
rencontrera les jeunes Emma et Sasha, qui l'admirent, et deviendra un
temps l'amant d'Emma. Ce fut Most qui poussa Emma à devenir oratrice et
qui lui organisa ses premières tournées. Il finiront par se séparer
violemment, Most prenant même position contre l'acte de Berkman, le
discréditant dans la presse, et Emma le fouettera publiquement au visage
durant l'un de ses meeting.
Neebe
Un des 8 de Chicago, et un des trois qui ne furent pas pendus (condamné
à 15 ans).
Schwab, Justus
Intellectuel ami d'Emma, dont le salon était le plus fameux centre des
radicaux new-yorkais. Comme dit Emma c'était «La Mecque des Communards
français, des réfugiés espagnols et italiens, des militants russes, et
des anarchistes et socialistes allemands qui avaient échappé tant bien
que mal au talon de fer de Bismarck» (Living my life, chapitre 11).
Schwab, Michael
Un des 8 de Chicago, et un des trois qui ne furent pas pendus (condamné
à perpétuité).
SOURCE: Infokiosques.net
https://www.socialisme-libertaire.fr/2023/09/emma-goldman-un-an-au-penitencier-de-blackwell-s-island.html
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