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(fr) CNT-AIT - 14 décembre 1941:«Cent juifs, communistes et anarchistes seront fusillés ...»
Date
Sun, 25 Feb 2024 18:43:44 +0000
Texte tiré de la brochure (à venir): «Auschwitz, ne pas oublier. Des
anarchistes dans l'enfer concentrationnaire« ---- Le 14 décembre 1941
est une date fatidique et fondatrice dans le calendrier de la répression
nazie pendant l'occupation: 95 otages furent fusillés; 69 au Mont
Valérien, 13 à Caen, et 9 à la Blisière, près de Châteaubriant. Sur le
total de ces 95 fusillés, 83 avaient été arrêtés par la police Française
et 6 par la Gendarmerie Nationale. Seuls 6 avaient été arrêtées par les
autorités allemandes. ---- Ces exécutions sont les plus massives depuis
le début de l'Occupation en 1940 et de la mise en oeuvre, en aout 1941,
de «la politique des otages» des autorités occupantes. Mais elles
signent aussi un changement radical de stratégie des Nazis dans la
logique idéologique qui structure leur répression.
Du fait de la propagande résistentialiste du Parti Communiste
après-guerre, on a surtout retenu cette date comme celle où Gabriel
Péri, député Communiste d'avant-guerre, fut fusillé au Mont Valérien.
Mais cette propagande occulta deux faits importants: d'une part que les
anarchistes étaient également désignés par les nazis comme ennemis
idéologique à abattre, et d'autre part que cette date fut celle où les
nazis fusillèrent les premiers otages juifs, préludant ainsi à la
politique de leur déportation et massacre systématique.
L'avis publié par le Général commandant nazi en France
(Militärbefehlshaber, Commandement militaire des forces allemandes en
France, MBf), reprit par toute la presse annonce:
«Des soldats allemands ont été assassinés dans le dos et blessés. En
aucun cas les assassins n'ont été arrêtés. Pour frapper les véritables
auteurs de ces lâches attentats, j'ai ordonné l'exécution immédiate des
mesures suivantes: ... 100 Juifs, communistes et anarchistes, qui ont
des rapports certains avec les auteurs des attentats, seront fusillés.»
Comme le remarque Gaël Eismann dans son article «Le tournant de l'été
1941 dans la politique répressive du Commandant militaire allemand en
France»[1], «le terme «anarchiste» ne désigne pas, contrairement à ce
qu'on écrit parfois (voir notamment C. Cardon-Hamet, Mille otages, op.
cit.), ceux que le MBf et ses services désignaient comme «gaullistes».
Le «code des otages» distingue en effet clairement les «gaullistes» des
«communistes et des anarchistes»».
Le «code des otages» est un décret du MBf, publié le 28 septembre 1941,
qui fixe le prix du sang pour les attentats dont les auteurs n'auront
pas été retrouvés. Il réglemente la procédure du choix et de l'exécution
d'otages dans ses moindres détails. Ce texte, établissant une nouvelle
codification du concept d'otage qui n'avait concrètement plus aucune
base juridique internationale, fondait la caractérisation de l'ennemi
idéologique des nazis, accordant la priorité aux «communistes et
anarchistes».
Les anarchistes sont bien identifiés en tant que tels et considérés
comme une menace. Dans son rapport justifiant son choix quant à la
catégorie des otages à sélectionner, le Commandement militaire allemand
se justifie: «d'après les observations faites jusqu'à présent, on peut
supposer que les auteurs d'attentats proviennent des milieux terroristes
communistes ou anarchistes», même si le MBf ne dispose toujours pas de
preuve permettant de confirmer la piste criminelle communiste ou
anarchiste. Gaël Eismann d'ajouter: «En associant aux communistes les
«anarchistes», les hommes du Majestic[2]ont plutôt voulu inclure au côté
des communistes tous les militants et sympathisants de
l'anarchosyndicalisme, poursuivis en Allemagne même par le régime nazi
depuis 1933».
En effet, malgré l'interdiction en Mars 1933 - soit deux mois après
l'arrivée d'Hitler au pouvoir - de l'organisation anarchosyndicaliste
Allemande, la FAUD, les militants s'étaient organisés en un réseau qui
continuait son activité clandestine en Allemagne, distribuant tracts,
journaux et brochures. De plus, l'action des anarchosyndicalistes
allemands exilés en Espagne et leur participation aux combats contre les
fascistes et les nazis pendant la Révolution Espagnole était encore
fraîche dans les mémoires des services de sécurités Nazis. En effet, en
Juillet 1936 au déclenchement de la Révolution espagnole, le Groupe des
Anarchosyndicalistes Allemands en exil (DAS, Gruppe Deutsche
Anarcho-Syndikalisten im Ausland) à Barcelone a réalisé des
perquisitions et des expropriations dans les appartements de
sympathisants et militants nazis allemands, d'associations
politico-culturelles nazies (NSDAP en Espagne, Front du Travail
Allemand) ainsi que du Consulat allemand de Barcelone. Ils y ont saisis
de nombreux documents, publiés en 1937 ans un livre de «dénonciation de
l'impérialisme hitlérien», qui était diffusé sous le manteau en Allemagne.
Pour faire cesser cette propagande clandestine, la Gestapo procède en
1937 à des rafles, détruisant ainsi le réseau de résistants
anarchosyndicalistes. Deux cents militantes et militants sont arrêtés.
«Les hommes arrêtés sont tous des partisans convaincus du mouvement
anarchosyndicaliste», écrit dans son rapport le policier chargé de
coordonner l'action. Il ajoute: «Ils sont tellement convaincus de la
justesse de leurs idées qu'ils ne pourront que difficilement être
rééduqués pour devenir des membres utiles à la communauté du peuple
allemand.».
Certains de ces militants allemands qui avaient combattus le nazisme en
Espagne se trouvaient en France depuis 1939, dans les camps où étaient
concentrés les anciens combattants de la Guerre d'Espagne. Profitant du
chaos de la capitulation, certains réussirent à s'enfuir. D'autres
rejoignirent les rangs de la Résistance anti-nazi. Ainsi Thomas HELMUT,
qui avait rejoint le maquis Faïta et qui fut exécuté le 27 juillet 1944
par des soldats allemands lors d'une action anti-partisans menée
conjointement avec la Milice française.
Mais la France hébergeait aussi des dizaines de milliers
d'anarchosyndicalistes espagnols ou italiens qui avaient fui après la
chute de la République Espagnole en 1939, et qui avaient connu l'épreuve
du feu pendant la Guerre civile espagnole, où certains avait démontré
des capacités certaines en matière de guérilla et d'action clandestine.
Ils représentaient donc une menace militaire réelle pour les forces
d'occupation allemandes.
Les nazis ne se trompaient pas de cible, car on estime que près de 30
000 espagnols antifascistes - dont de nombreux anarchistes - prirent
part, d'une façon ou d'une autre participèrent à la Résistance en
France, et ce dès 1940, sur un total de 200 000 résistants estimés au
début 144. On trouve des traces des anarchosyndicalistes espagnols dans
tous les maquis de France, notamment ceux du Limousin ou des Glières.
Pour ne citer qu'un exemple, le réseau Ponzan, du nom de son principal
animateur, militant de la CNT AIT espagnole, fut le plus grand réseau
d'évasion pendant toute la durée de l'occupation. Ponzan lui-même,
arrêté en 1943 à Toulouse, fut fusillé par les Allemands lors de leur
évacuation de Toulouse en juillet 1944.
Le 14 Décembre 1941, l'avis du Commandement Militaire allemand en France
annonce donc que «Cent juifs, communistes et anarchistes seront
fusillés». Depuis le début du mois de décembre 1941, les communiqués
officiels du MBf recourent à une image préfabriquée de l'ennemi, qui
assimile le communiste ou l'anarchiste au Juif. Les «mesures
expiatoires» allemandes sont désormais censées les frapper
indistinctement. La répression de la résistance s'enracine, à compter du
mois de décembre 1941, de manière plus évidente encore qu'auparavant
dans la persécution des Juifs. Le 14 décembre 1941, les représailles
allemandes annoncées publiquement par le MBf pour répondre à une série
d'attentats commis depuis la fin du mois de novembre en région
parisienne, sont pour la première fois dirigées plus spécifiquement
contre les Juifs, même si les opposants idéologiques ne sont pas
épargnés. Toutefois consciente de l'effet contreproductif de ces
exécutions sur la population française, les Autorités nazis introduisent
par ailleurs en France occupée une nouvelle forme de sanctions
collectives: la déportation de représailles des victimes «expiatoires»
de la résistance à l'occupant, amalgamant Juifs, communistes et
anarchistes, ce qui contribuera à la mise en route de la solution finale
en France.
Notes:
[1] Revue historique 2014/1 (n° 669), pages 109 à 141,
https://www.cairn.info/revue-historique-2014-1-page-109.htm#no26
[2] Hôtel ou se situait le siège du haut commandement militaire
allemand en France, MBF
http://cnt-ait.info/2024/02/22/14-decembre-1941/
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