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(fr) Alternative Libertaire #346 (UCL) - Interview: «N'importe quel idéal révolutionnaire peut être jugé terroriste»
Date
Wed, 21 Feb 2024 17:17:24 +0000
Les familles et les comités de soutien ont été parties prenantes du
procès, en soutien des inculpé·es. Quelques semaines après le verdict
nous avons pu échanger avec Yo, frère d'une des prévenu·es, le lendemain
de leur passage devant le juge d'application des peines. ---- Comment le
procès a-t-il été vécu par les inculpé·es et leurs proches? ---- Yo: Le
procès a été choquant pour tout le monde. À plusieurs moments, on se
demandait «qu'est-ce qu'on fout là?» devant le contraste entre la
sévérité du tribunal et la faiblesse du dossier, avec plusieurs moments
lunaires. Les avocats et journalistes présents sur place nous ont fait
part du même sentiment. ---- Quelle a été votre réaction lors du
délibéré? ---- Le délibéré a été un choc général devant la lourdeur des
peines. Certaines peines prononcées sont plus lourdes que celles
requises, on a du mal à y voir autre chose qu'une affirmation politique,
d'autant que la juge a refusé de détailler les motivations du jugement,
et a rejeté en bloc toutes les demandes de la défense. De nombreux
points du dossier ont été remis en cause ou interrogés par les avocats
lors des audiences, qui ont demandé l'accès à certains documents comme
les vidéos des gardes à vue. Le rejet de toutes ces demandes montre une
volonté claire de couvrir les pratiques de la DGSI.
Des lois et jurisprudences sécuritaires adoptées à l'origine dans le
contexte des attentats de 2015, ont été appliquées ici tel quel, malgré
l'absence d'attentat ou même de projet. La logique du jugement
sous-entend en fait que n'importe quel idéal politique révolutionnaire
peut-être jugé terroriste. Lors du délibéré la juge a déclaré en parlant
de Libre Flot qu'elle considérait que «ses intentions terroristes sont
matérialisées à plus ou moins long terme». Les autres inculpé·es sont
jugé·es coupables d'avoir participé aux intentions de Libre Flot, même
sans en avoir conscience.
Cette logique se base sur une jurisprudence qui date des attentats
commis par Mohamed Merah: une personne lui ayant vendu des armes sans
connaître ses intentions avait été reconnue coupable d'association de
malfaiteur à caractère terroriste. Le tribunal considérait alors que la
connaissance du projet terroriste de Merah n'était pas nécessaire pour
caractériser l'infraction. Dans le cas des inculpé·es du 8 décembre, au
final le simple fait d'avoir fréquenté Libre Flot devient donc suffisant
pour justifier les condamnations, alors qu'en l'occurrence il n'a même
pas été possible de démontrer l'existence d'un projet concret.
L'accès à l'enquête semble avoir été cadenassé par le tribunal. Comment
la défense s'est-elle passée dans ces conditions?
Les avocats avaient demandé l'accès à certains scellés comme des disques
durs saisis chez les inculpé·es. Les avocats voulaient contextualiser
certains points: l'accusation est par exemple beaucoup revenu sur le pdf
d'une brochure des cellules de feu retrouvée sur un disque dur, mais il
aurait été important de pouvoir montrer que ce n'était qu'un document au
milieu de centaines de gigaoctets d'autres brochures et documents, et de
connaître l'historique de consultation du fichier. Les téléphones saisis
n'ont pas non plus pu être consultés, alors que leur contenu aurait pu
permettre d'amener des éclairages sur la réalité des relations entre les
inculpé·es. La juge finira par déclarer qu'elle considère que «la
qualité du débat ne rend pas nécessaire d'accéder aux scélés».
Les avocats ont aussi demandé l'accès à l'ensemble des enregistrements
des sonorisations, dont moins de 1 % a été utilisé et versé au dossier
par la DGSI. La demande a, là aussi, été refusée avec comme prétexte la
«préservation de la vie privée»...
À chaque demande des avocats, le tribunal répondait reporter sa réponse
au délibéré, empêchant concrètement à ces éléments d'avoir une influence
sur le procès. Au final toutes les demandes seront rejetées en bloc. On
y voit vraiment une intention de faire obstacle à la défense. La
présidente n'a d'ailleurs toujours pas transmis à ce jour la copie du
jugement aux avocats, empêchant de préparer l'appel dans de bonnes
conditions, on s'attend à ce qu'elle la communique le plus tard possible.
Quelles sont les nouvelles après le passage devant le juge d'application
des peines (JAP)? Quelle est la situation actuelle des inculpé·es?
La JAP a décidé que l'appel était suspensif, à l'encontre de la demande
du tribunal, et ce pour tou·tes les inculpé·es. En conséquence, il n'y
pour le moment pas de mise en détention ou de bracelet électronique.
Par contre, cela est accompagné d'un sursis probatoire qui induit
plusieurs mesures de contrôle: obligation de travail, obligation de soin
pour certaines addictions supposées, et rendez-vous réguliers avec les
services pénitentiaires d'insertion et de probation. Ils ont également
l'interdiction de communiquer entre eux pendant trois ans.
Enfin, l'inscription au FIJAIT n'est pas levée, avec les obligations
qu'elle entraîne. Cette inscription dure 10 ans, renouvelable une fois.
Surtout, nous ne savons pas comment de nouvelles lois sécuritaires
pourraient faire évoluer ce statut dans les années qui viennent sous
l'argument de l'anti-terrorisme.
Quelles sont les perspectives maintenant?
Les choses sont encore en train de se dessiner, mais 6 inculpé·es sur 7
font appel. Pour le moment les choses se font un peu au jour le jour,
les avocats eux-même sont pris au dépourvu par certains points comme la
non transmission de la copie du jugement. Pour les mis en examens, il va
falloir mettre en pratique les différentes obligations induites par le
jugement, et se reconstruire en terme de santé, de stabilité, de
logement et de revenus.
Les différents comités de soutien doivent encore débriefer et évaluer
les perspectives mais de nouvelles campagnes pour des soirées de
discussion, d'information et de soutien devraient être organisées. C'est
très important pour soutenir financièrement les familles, précarisées
par ces procédures, entre les frais de justice, et les divers frais liés
aux incarcérations et au procès. Après avoir beaucoup porté ça ces
dernières années, les proches ont besoin de relais pour pouvoir dégager
du temps et être présent·es pour les inculpé·es. Plus largement, on
voudrait aussi que ces évènements puissent être l'occasion de partager
nos expériences de la répression pour que les milieux militants
s'emparent plus largement du sujet. On est ouvert à toutes les
initiatives de soutiens, n'hésitez pas nous contacter.
Propos recueillis par N. Bartosek (UCL Alsace)
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Interview-N-importe-quel-ideal-revolutionnaire-peut-etre-juge-terroriste
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