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(fr) Courant Alternatif #337 (OCL) - Avant de faire le tour du monde, faire le tour de l'atelier...
Date
Tue, 20 Feb 2024 11:14:53 +0000
C'est une maxime de Benoit Frachon, jeune ouvrier libertaire devenu
dirigeant du PCF, qui titre l'ouvrage publié par nos camarades du groupe
communiste anarchiste de Boulogne sur Mer. Et c'est bien ce dont il
s'agit dans cet ouvrage: redonner corps et voix à une classe ouvrière
trop souvent effacée, en faisant le tour de l'atelier, c'est à dire en
renouant avec l'enquête ouvrière. ---- Ce livre n'est pas une étude
sociologique ou statistique sur le salariat d'aujourd'hui. Au-delà du
témoignage ou du cahier de doléances, l'objectif poursuivi est
l'émergence d'une parole qui soit située dans la lutte des classes et
qui participe à la reconstruction d'un imaginaire commun, d'une
conscience de classe, ainsi que l'explique très clairement le premier
chapitre consacré à L'Enquête ouvrière: son histoire, sa nature, sa
portée et sa nécessité toujours recommencée au gré des mutations du
salariat.
Investie dans ce projet depuis 2017, au sortir de la lutte contre «la
loi travail» du quinquennat Hollande, La Mouette enragée a recueilli la
parole de salarié·es à travers un questionnaire en ligne (1) et sous
forme d'entretiens menés principalement dans le Pas-de-Calais, le Nord
et la Bretagne, à l'occasion de rencontres ou de luttes de boites.
Une fois posés le pourquoi et la nature de cette enquête ouvrière,
l'ouvrage est chapitré par secteurs d'activités: le secteur médical et
la santé (EHPAD, clinique privée, sage femme, ambulancier); la
logistique (Amazon, La Redoute, Vertbaudet); les centres d'appels; la
production agro-alimentaire... Mais il contient également des chapitres
transversaux traitant des mutations de l'exploitation capitaliste
contemporaine: l'ubérisation et l'auto-entreprenariat; l'emprise
managériale, l'intérim... Avec, en clôture, une synthèse d'éléments de
réponse au questionnaire qui livre un «regard sur les conditions
d'existence et de travail au coeur de la production ou des services par
les travailleurs eux-mêmes» et montre bien la cohésion d'un vécu commun
de l'exploitation au-delà des spécificités professionnelles des unes et
des autres..
Chaque chapitre est introduit par un point général sur le secteur
considéré, avec une priorité à montrer comment toute activité devient
essentiellement productrice de plus-value. Et comment, derrière les
termes de flux, de numérisation ou de robotisation... derrière ce
discours idéologique qui tend à évacuer l'élément humain du travail,
cette extorsion de plus value se fait toujours en dernier ressort par
une surexploitation encore plus cadencée et tracée des travailleurs de
la production ou des services.
Ainsi, la numérisation, le capitalisme de plateforme, ou l'ubérisation
du travail brouillent les repères entre producteur et consommateur et
conduisent à l'effacement du salariat au profit de nouvelles formes de
«travailleurs indépendants» ou «d'auto-entrepreneurs». Ces nouveaux
statuts de l'exploitation sont davantage producteurs d'idéologie que de
revenus: «90% des auto-entrepreneurs en France touchent moins de 90% du
SMIC, sans les acquis sociaux du salariat».
Centré pour l'essentiel sur les Hauts-de-France, bassin historique de
l'industrialisation de l'Hexagone, ce livre nous offre également des
pages remarquables sur l'incessante conversion industrielle de la
région. Au détour des entretiens, c'est l'histoire de familles ouvrières
qui émerge en fonction des modernisations, des concentrations, des "dé"
et "re"-territorialisations des entreprises. Elle montre comment «le
capital a instillé depuis longtemps un rapport social total dans les
sociétés majoritairement ouvrières». On comprend ainsi comment, du
textile ou des aciéries, jusqu'aux centres d'appels ou aux entrepôts
Amazon, s'établit une filiation des mécanismes d'exploitation toujours
plus intense du travail. Et ce pour le profit des quelques grandes
familles qui comptent dans les premières fortunes de France, alors que
Roubaix, siège historique de La Redoute, est aujourd'hui classée ville
la plus pauvre du pays.
Mais il n'est pas que l'avancée du rouleau compresseur d'un capital en
perpétuelle restructuration qui se révèle dans ce livre. Heureusement,
les entretiens nous entraînent aussi dans les mouvements de luttes et de
résistance dans les EHPAD (2018), les cliniques privées (2021), chez les
livreurs Uber (2021), chez Vertbaudet (2023), et d'autres encore. Ces
grèves nous montrent une classe ouvrière plus vivante que ne la laissent
apparaitre les médias, et une lutte des classes au plus près du
quotidien: «Depuis quelques années, l'encadrement cherche à semer la
zizanie entre les travailleurs du jour et ceux de la nuit. Après, il y a
les "pro-patrons" et les autres, mais plus tu as un bas salaire moins tu
es "pro-patrons"! Depuis la grève, le clan pro-direction et
pro-encadrement s'est cristallisé; auparavant les représentants du
personnel étaient pro-patrons...» (2) Des grèves qui souvent concernent
les salaires, mais qui s'imposent aussi en fonction des conditions de
travail, et en premier lieu l'usure des corps toujours plus sollicités
«Des personnes sont abîmées mais n'osent pas partir. Il y a beaucoup de
problèmes de santé via les canaux carpiens, les épaules, les genoux. A
Wattrelos, on porte beaucoup (...) sachant qu'il n'y a que des
transpalettes manuels. Au prélèvement, on marche entre 22 et 25 kms par
jour. (...) Donc la retraite jusqu'à 64 ans? On nous tue déjà à petit
feu» (3). Mais les entretiens témoignent aussi des processus
d'aliénation propre au travail: «(...) "maintenant je suis mon propre
patron, je peux prendre des congés ou partir en vacances quand je
veux"[déclare ce livreur de plateforme]. Son propre patron, mais il
spécifie se démener pour "trois plateformes en même temps"! Trois
patrons pour le prix d'aucun est-ce vraiment réellement une affaire?
D'autant que s'il "gagne autant qu'à l'usine, il paie l'URSAFF et ne
cotise pas pour la retraite" (...)» (4) C'est donc un livre riche
d'humanité comme d'analyses que nous propose aujourd'hui La Mouette
enragée, et qu'il convient de lire. Mieux encore, si ce travail pouvait
inspirer à son tour d'autres groupes, il permettrait d'affiner notre
compréhension de l'exploitation capitaliste et des modes de résistances
possible, afin de mieux construire la «science de notre malheur». (5)
C'est ce à quoi s'emploient maintenant les camarades de Boulogne en
organisant une tournée de débats autour de la présentation de cette
enquête. N'hésitez pas à les solliciter, leur adresse est en page 2 de
Courant Alternatif.
Et pour la suite ils ne manquent pas de perspectives, particulièrement
avec un très intéressant projet de cartographie ouvrière qu'ils
présentent en annexe. Car si «la géographie ça sert d'abord à faire la
guerre», à l'heure du grand réarmement capitaliste annoncé par le
Président Macron, il nous faut toujours de nouvelles armes pour la
guerre de classes.
Saint-Nazaire janvier 2024
La Mouette Enragée. -Avant de faire le tour du monde faire le tour de
l'atelier...
Enquête ouvrière - Témoignages - Réflexion 2017-2023
Editions Acratie (en librairie ou à commander sur
«https://editionsacratie.com »; )
Notes:
1- cf le site laclasse.noblogs.org]
2 - p.57, Témoignage collectif, établissement de Santé privé, grève de
juin 2020
3 - p.109, Témoignage d'Anaïs, gréviste de Vertbaudet
4 - p.92, Au hasard des déambulations in «Réflexion sur la grève des
livreurs Uber Eats à Boulogne»
5 - Selon le mot de Fernand Pelloutier, cheville ouvrière de la
Fédération des Bourses du Travail: "Ce qui lui manque (à l'ouvrier),
c'est la science de son malheur; c'est de connaître les causes de sa
servitude; c'est de pouvoir discerner contre quoi doivent être dirigés
ses coups" Le Musée du travail in L'ouvrier des deux mondes, 1er avril 1898
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4082
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