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(fr) UCL Bruxelles - Emparez-vous des hôpitaux! ...mais comment?
Date
Thu, 15 Feb 2024 11:22:04 +0000
Nous traduisons ici un article, «Seize the Hospitals! ...But How?«, paru
sur le site de Black Rose / Rosa Negra (BRRN) notre organisation soeur
aux États-Unis. ---- En mai 2023, plusieurs militant·es de Black Rose /
Rosa Negra (BRRN) travaillant dans le secteur de la santé ont participé
à la Health Autonomy Convergence (HAC) à Durham, en Caroline du Nord.
Voici leur réflexion collective et leur analyse de l'événement et des
perspectives d'organisation syndicale radicale dans le secteur de la
santé en général. ---- En mai dernier, 200 travailleur·ses
auti-autoritaires de la santé se sont réunis à Durham, en Caroline du
Nord, pour la première Health Autonomy Convergence. Beaucoup d'autres
travailleur·ses de la santé voulaient y participer mais n'ont pas pu,
car la capacité d'accueil a été atteinte en moins d'une journée après
l'ouverture des inscriptions. Cela n'est pas surprenant, étant donné ce
que nous avons vécu depuis le début de la pandémie, et les échecs du
système capitaliste raciste que nous voyons tous les jours lorsque nous
essayons de fournir des soins dans ce monde brisé.
Le fait qu'il s'agisse d'une conférence destinée spécifiquement aux
travailleur·ses de la santé, plutôt que d'un rassemblement pour discuter
des soins de santé de manière abstraite ou théorique, a été un élément
important. Nous pensons qu'il est essentiel d'encourager une orientation
vers l'organisation parmi les radicaux, ce qui signifie déplacer le
centre d'intérêt du QUOI (comme la question des soins de santé) vers le
QUI (comme les travailleur·ses de la santé). En tant que travailleur·ses
de la santé, nous avons besoin d'espaces pour nous connecter avec
d'autres personnes qui partagent les mêmes besoins et les mêmes luttes
que nous, et qui font face aux mêmes patrons de l'industrie de la santé
contre lesquels nous devons construire un pouvoir.
Parmi les anarchistes aux Etats-Unis, l'orientation vers l'organisation
est rare. Il est plus courant pour les anarchistes et les anarchistes
apparentés d'être orienté·es vers le monde activiste des projets basés
sur des questions et des collectifs idéologiquement fermés. Cela n'est
ni surprenant ni limité aux seul·es anarchistes, étant donné que la
plupart des communautés américaines sont aujourd'hui coupées de tout
souvenir de lutte collective durable et transformatrice. La norme dans
la gauche américaine est le spectacle: des manifestations ou des
marches, souvent organisées par des activistes professionnels, qui font
appel aux médias ou au «public» sans un engagement critique avec ceux
qui ont le pouvoir de répondre à nos demandes. Les anarchistes
américain·es peuvent élever ces manifestations d'un cran dans la rue,
mais beaucoup d'entre elleux n'ont toujours pas un sens cohérent de la
manière dont une manifestation peut construire un pouvoir pour la masse
des gens. Plus récemment, les projets politiques anti-autoritaires sont
largement axés sur une approche interne, mettant l'accent sur la façon
dont nous parlons et sur la façon de décoloniser nos pensées
individuelles et nos relations sociales. Il y a un sentiment de
résignation incontestable que la chose dont nous avons besoin - une
véritable révolution sociale anarchiste - est une vision désespérément
irréaliste à invoquer uniquement comme rhétorique, plutôt que quelque
chose vers lequel nous pouvons faire des progrès pratiques ici et
maintenant.
Parmi les travailleur·ses de la santé anti-autoritaires, les projets
politiques tendent vers des collectifs de médecins de rue, des projets
d'herboristerie artisanale, des efforts pour changer la façon dont nous
parlons à nos patient·es, ou peut-être un projet d'écriture et de
propagande avec d'autres travailleur·ses radicalaux de la santé. Ces
types de projets activistes ont également constitué la majorité des
sessions à HAC. Ces projets peuvent en effet apporter des contributions
utiles, mais sans un plan conscient sur la façon de les relier à un
mouvement plus large qui construit et utilise le pouvoir des
travailleur·ses de la santé, et sans un processus actif pour atteindre
et amener des travailleur·ses de la santé auparavant non politisé·es,
ces projets finissent souvent par créer une sous-culture insulaire:
séparée de la société, plutôt qu'engagée dans la lutte au sein de
celle-ci. Sans un mouvement de masse capable d'embrasser activement les
vastes pans de travailleur·ses de la santé insatisfaits en proposant une
véritable stratégie pour remettre en question les conditions horribles
auxquelles nous sommes confronté·es et, plus largement, pour attaquer le
système de santé capitaliste meurtrier qui crée ces conditions, nous
resterons isolé·es et largement impuissants.
En tant que membres du BRRN, nous avons été motivé·es de participer à la
HAC afin de partager ce à quoi peut ressembler une perspective
d'organisation au sein des soins de santé. Nous voulions montrer qu'il
existe une alternative au modèle militant par défaut, et partager la
façon dont les travailleur·ses de la santé peuvent prendre des mesures
simples pour s'organiser - une étape nécessaire dans une stratégie de
changement systémique et, en fin de compte, de révolution sociale.
À la HAC, le slogan choisi par les organisateur·ices de la conférence
était: » Emparez-vous des hôpitaux «. Nous sommes tout à fait d'accord,
tant sur le plan sentimental que sur le plan pratique. Nous sommes
d'accord parce que s'emparer des hôpitaux est quelque chose que nous
pouvons réellement faire, si nous sommes suffisamment puissant·es et
organisé·es pour y parvenir. Si nous voulons libérer notre système de
santé et en faire quelque chose qui soit contrôlé par les
travailleur·ses, les patient·es et les quartiers, alors, en tant que
travailleur·ses de la santé, nous devons nous emparer physiquement des
hôpitaux. Mais à la HAC, nous n'avons malheureusement pas vu comment ce
slogan pouvait devenir réalité, en dehors de quelques discussions
historiques sur les mouvements passés. L'idée d'un changement radical,
d'une action collective de masse, de la saisie des hôpitaux, d'une
révolution, reste un slogan abstrait s'il n'y a pas de lien explicite
avec ce que nous faisons ici et maintenant.
Pour construire notre vision de l'organisation collective dans les soins
de santé, nous avons mis en place un panel pour la convergence au cours
duquel les travailleur·ses de la santé ont partagé leurs expériences en
matière d'organisation sur le lieu de travail. Les participant·es ont
fait part de leurs expériences diverses - une infirmière syndiquée dans
un grand hôpital urbain a fait grève et s'est organisée pour transformer
le syndicat, une infirmière non syndiquée dans un établissement de soins
à domicile a parlé de ses premiers pas dans l'organisation, un
travailleur social a parlé d'une campagne réussie de syndicalisation
dans un État où le droit du travail est garanti, et une infirmière a
parlé des défis d'une campagne bloquée dans un hôpital universitaire du
sud - notre espoir était de donner des exemples pratiques de ce à quoi
peut ressembler l'organisation dans les soins de santé et de motiver à
démarrer quelque chose de similaire. D'après les conversations qui ont
eu lieu pendant l'atelier et les réponses qui ont suivi, il semble que
cela ait fonctionné: les participant·es ont pu établir des liens avec
leurs propres expériences sur le lieu de travail et ont demandé des
conseils pour faire face à leurs propres défis. Après avoir vu comment
d'autres travailleur·ses de la santé ont réussi à renforcer leur pouvoir
et à apporter des changements dans leurs hôpitaux, iels ont déclaré
qu'iels se sentaient plus inspiré·es et capables d'agir à leur tour.
Nous avons associé ce panel sur les expériences d'organisation à un
atelier décrivant les étapes de l'organisation sur le lieu de travail
dans le secteur de la santé et montrant comment il s'agit d'une partie
essentielle de la lutte révolutionnaire. L'organisation sur le lieu de
travail ne fait pas partie de l'expérience de la plupart des
travailleur·ses de la santé à une époque où le taux de syndicalisation
est au plus bas et où l'activisme en ligne prend souvent la place des
mouvements sociaux enracinés. Nous pensons qu'il est important de
réintroduire les travailleur·ses dans des outils de base tels que la
cartographie du lieu de travail, les tête-à-tête et la création d'un
comité d'organisation, et de pratiquer ces outils ensemble afin que nous
puissions surmonter les angoisses liées à la réalisation de ce travail
difficile avec nos collègues. Cet atelier s'est déroulé de manière un
peu plus inégale. Quelques participant·es à l'atelier ont exprimé leur
malaise face au modèle d'organisation en tête-à-tête, lorsque nous avons
des conversations intentionnelles avec nos collègues pour les écouter,
les agiter et les inviter à passer à l'action. Leur préoccupation était
qu'il semblait manipulateur d'entamer une conversation avec un objectif
et avec l'intention de demander à quelqu'un·e de se joindre à une
campagne d'organisation. Étant donné que nous ne pouvons pas faire
grand-chose dans la vie sans demander à d'autres personnes de faire des
choses avec nous, cette réponse leur a semblé décevante et
déresponsabilisante. Mais d'autres participant·es à l'atelier ont
déclaré qu'iels avaient trouvé les compétences d'organisation utiles et
pratiques.
Non seulement ces compétences ne sont souvent pas accessibles aux
radicalaux, mais lorsqu'elles le sont, elles sont généralement
déconnectées de tout projet révolutionnaire. Les syndicats utilisent et
enseignent les techniques d'organisation, mais le plus souvent pour
développer leurs propres bureaucraties descendantes, et iels séparent
nettement ces techniques pratiques de tout contenu politique. Notre
intervention à l'HAC visait à démontrer comment les techniques
d'organisation peuvent être utilisées pour construire une
auto-organisation démocratique, et comment elles peuvent être combinées
avec l'éducation politique et les luttes de classe pour créer des
mouvements qui défient l'Etat et le capitalisme.
La participation à la HAC nous a également permis de comprendre les
conditions des travailleur·ses de la santé à travers le pays, ainsi que
les opportunités et les défis en matière d'organisation. Nous avons
appris qu'il existe un fort désir d'organisation radicale et militante
au sein du secteur de la santé. Nous avons vu qu'un groupe de
travailleur·ses de la santé était prêt à consacrer des mois de travail à
l'organisation de cette conférence de trois jours, et que des centaines
de personnes étaient enthousiastes à l'idée de venir de tout le pays
pour y participer. Nous avons rencontré quelques camarades qui
organisent des mouvements avec des syndicats ou des campagnes comme la
Do No Harm Coalition et DPH Must Divest. Cependant, la majorité des
participant·es à la conférence sympathisant·es de l'anarchisme n'étaient
pas orienté·es vers l'organisation de masse ou la construction
stratégique du pouvoir, que ce soit par manque d'intérêt ou par manque
d'opportunité.
Nous considérons cette orientation comme le reflet d'un énorme besoin
non satisfait de construire des structures pour l'organisation de masse,
pour l'organisation en dehors de nos cercles sociaux étroits, pour
l'organisation qui vise à construire le pouvoir. Nous pensons qu'il faut
continuer à développer et à promouvoir des exemples concrets de modèles
d'organisation radicale dans les soins de santé, afin de montrer comment
l'organisation peut être à la fois un moyen plus durable de développer
une culture de soutien et un moyen de construire et d'exercer notre
propre pouvoir. Par ailleurs, le nombre relativement faible de
participant·es syndiqué·es témoigne du faible taux de syndicalisation
dans le secteur de la santé (même s'il est plus élevé que dans d'autres
secteurs). Nous devons nous organiser dans des espaces comme celui-ci où
nous atteignons les travailleur·ses de la santé non syndiqué·es, tout en
nous organisant dans des espaces réservés aux membres de syndicats comme
Labor Notes.
En abordant la convergence avec notre orientation vers l'organisation de
masse pour le pouvoir, nous avons vu les tendances de l'activisme de
gauche et anarchiste reflétées à la HAC, ce qui est inquiétant et donne
à réfléchir. En même temps, nous considérons l'existence d'une telle
conférence, et le travail que les organisateur·ices et les
participant·es étaient prêt·es à faire pour qu'elle ait lieu, comme un
signe d'espoir quant au potentiel des travailleur·ses de la santé à
lutter ensemble pour un avenir révolutionnaire. Nous espérons que la HAC
s'inscrit dans une tendance croissante à l'organisation militante dans
le secteur de la santé.
https://bxl.communisteslibertaires.org/2024/02/14/emparez-vous-des-hopitaux-mais-comment/
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