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(fr) A trop courber l'échine # 16

Date Mon, 16 May 2005 11:57:54 +0200 (CEST)


Voici le n°16 du bulletin acrate A trop courber l'échine...

Rupture
En terrain ennemi

Le prolétariat est une invention économiste. C’est à partir du moment où
le capitalisme se constitue qu’il constitue en même temps les classes
sociales. Par conséquent, la lutte de classes a consisté d’emblée à mener
la bataille à partir de cette invention et elle a contribué à donner une
orientation particulière à la révolte. Il s’avère qu’en formulant
l’origine, l’expression et l’aboutissement souhaitable de la révolte en
des termes de gestionnaires et d’économistes, elle imprime une orientation
qui, depuis son principe de départ (le constat de l’injustice qu’est
l’exploitation du travail) jusqu’à son but (la reprise en main de
l’appareil de production par les travailleurs eux-mêmes) se cantonne donc
dans l’activité propre au capitalisme. Se faisant, elle borne l’horizon,
elle fige le présent et elle étouffe tous les possibles de la révolte.
Le progrès représente aussi bien les avancées technologiques (au premier
plan desquelles nous trouvons les améliorations de la productivité) que
les conquêtes sociales et démocratiques. Quant on parle du progrès en
général, on entend cet ensemble à première vue disparate mais qui est
réuni par le jugement de valeur positif qu’on en fait. Ainsi se retrouvent
glorifié dans un même mouvement les congés payés et le droit de vote, la
sécurité sociale et le téléphone portable, la chirurgie esthétique et les
comités d’entreprises. Les partisans acharnés de la lutte de classes
applaudissent quand on permet aux travailleurs de bien gagner leur vie, de
consommer toutes ces marchandises qu’ils produisent. Les démocrates de
toute obédience apprécient de pouvoir choisir leurs représentants – voire
même de pouvoir briguer eux-mêmes un siège. Enfin, tout ce beau monde
réuni savoure la possibilité illimitée d’être tenu informé de tout ce qui
se passe dans le monde par des journalistes payés pour ça. Bien entendu,
pour parachever le tableau, il convient d’ajouter que des discordes
apparaissent, des conflits d’intérêts se jouent ici et là, et que tout
cela est toléré et même encouragé puisque si on chipote sur les détails et
les modalités de la gestion, on préserve l’essentiel : l’acceptation de la
gestion.


La gestion et l’économie finissent par se confondre. Elles désignent une
façon de voir le monde et les êtres qui le composent. Se faisant, elles
réduisent nos activités aux seuls impératifs que nécessite leur maintien :
la production et la consommation. Si le capitalisme se caractérise par
l’argent, l’exploitation salariale et l’Etat, une économie qui se voudrait
non capitaliste adopterait encore cette vision déformée du monde qui fait
de chaque chose du capital ou de la richesse et de chaque moment vécu une
composante de l’économie. Or, nous ne voulons pas de ce réductionnisme. Il
nous faut dépasser le stade de la gestion. C’est pourquoi nous souhaitons
que notre activité soit synonyme de maîtrise de soi, d’auto-organisation,
où les actes quotidiens ne sont pas des déclinaisons de la production ou
de la consommation (que manger ne soit pas consommer des denrées, que
faire pousser des légumes ne soit pas du travail). Voilà pourquoi le
travail, les modalités d’association et de communication entre nous sont
des questions essentielles dont nous devons débattre. Le monde que nous
souhaitons accomplir, et la voie que nous empruntons dans cette optique,
nous les appelons communistes. Ce mot indique une part d’héritage des
expériences passées, dont les victoires comme les défaites nous ont
formées. Il dit
également que notre démarche est collective, qu’elle inclut le libre débat
et la confrontation et qu’elle se reconnaît d’emblée des ennemis.




Pour n’avoir pas voulu ou pu sortir du monde de la gestion et de
l’économie, ce que l’on a appelé mouvement ouvrier s’y est totalement
enlisé. L’idéologie du progrès s’est imposée en imposant en même temps une
fausse alternative : choisir entre le progrès ou la conservation du vieux
monde qu’il fallait effectivement achever. Il s’avère que cette idéologie
est bien le point qui unifie les deux parties qui s’affrontent dans la
lutte de classes. Bien évidemment, au sein même de ces clans, des
oppositions se font jour. Du côté du prolétariat, diverses idéologies et
pratiques se sont confrontées et s’affrontent encore. C’est pourquoi
parler de mouvement ouvrier n’a pas vraiment de sens : d’abord parce que
tous les prolétaires ne sont pas a proprement parler des ouvriers, ensuite
parce que cette idée de mouvement sous-entend un regroupement
théoriquement homogène. Par mouvement ouvrier il nous faut entendre un
ensemble hétérogène et parfois même contradictoire, mais qui néanmoins se
caractérises par des analyses et des prétentions qui se rejoignent. Or, au
sein du parti du prolétariat, les libertaires (eux-mêmes divisés
d’ailleurs et si tant est qu’une telle appellation puisse définir
correctement quelqu’un) ont, par certains côtés, introduit des idées
intéressantes à plus d’un titre. Par exemple, le fait de prendre comme
sujet de la révolte l’individu qui s’oppose à l’autorité et non pas
seulement le travailleur ou le prolétaire qui s’oppose au patron et au
salariat, ce qui permet déjà d’atténuer l’aspect purement économique de la
révolte. L’idée de l’auto-organisation et de l’action directe comme
méthode pour exprimer sa révolte est également primordiale quand on veut
briser les modèles dominants d’association. Mais force est de constater
que tout cela n’est pas suffisant pour construire une force collective qui
vise à l’élaboration de mondes réellement libres.

La défaite camouflée en victoire

En termes de résultats, pour employer une formulation chère aux
gestionnaires, tout ce qui se présente sous les traits de la victoire pour
les classes laborieuses de l’occident s’avère être leurs plus cuisants
échecs. Les acquis sociaux ont certes permis d’adoucir pour une bonne part
l’exploitation salariale, mais celle-ci s’en trouve davantage confortée en
tant que principe essentiel et incontournable. Par conséquent, on
comprendra aisément pourquoi nous jugeons désuète la défense de tels
acquis. D’autant plus que le résultat le plus marquant obtenu dans la
marche du progrès est la légalisation de tout ce qui avait pu passer pour
subversif dans le passé : il en va ainsi de la grève, très bien encadrée
juridiquement. Dans le même sens, toutes les revendications afférentes à
la sécurité, au repos ou au pouvoir d’achat se sont retrouvées inscrites
dans le droit, donnant là à l’Etat l’occasion de mieux maîtriser encore
les conflits en fixant les limites convenues.
Mais le vrai triomphe de l’économie réside dans l’émergence, au sein des
pays occidentaux, de la classe moyenne. La classe moyenne, appelée parfois
classe intégrée, est le signe de la dictature de la marchandise et du
progrès. Cette classe ne désigne pas un ensemble cohérent de personnes.
Elle rassemble des individus divers et c’est la raison pour laquelle elle
ne ressemble pas aux classes telles qu’elles étaient identifiées
auparavant. S’y retrouvent des riches et des moins riches, des pauvres et
des moins pauvres, des serviteurs de la domination plus ou moins serviles,
des victimes de la domination plus ou moins dociles, tous réunis par le
mode de vie moderne occidental, lequel se caractérise par la religion de
la marchandise, le respect et la tolérance de tout ce qui ne nuit pas à ce
mode de vie consumériste, une neutralité et une passivité - parfois
déguisée en contestation - face à la domination et ses nuisances, le rejet
de la violence, de la radicalité et du négatif. Son lot quotidien est
fait d’indifférence face aux réels enjeux de l’époque, ses discussions
portent le plus souvent sur les tracas et préoccupations liés à son
confort. De ce fait, le plus pauvre peut applaudir à l’image dominante du
plus riche et admirer ceux qui ont réussi, parce qu’ils représentent pour
lui la possibilité virtuelle de sortir de sa propre condition, alors que
c’est précisément ce qui l’y maintient. Quand la marchandise prend une
forme humaine, les rapports humains prennent une forme marchande. Dit
autrement, cette classe sociale incarne ce que des amis ont si bien nommé
: le libéralisme existentiel, le fait que l'on admette désormais comme
naturel un rapport au monde fondé sur l'idée que chacun a sa vie, que
chacun est un moi-je parmi les autres moi je. Surtout, la partie dite
politisée de ce magma incohérent de gens sait bien se repaître de la
révolte quand celle-ci a perdu la bataille en transformant les questions
soulevées par les révoltés en problèmes rentables pour les gestionnaires
(voyez par exemple ce qu’elle a fait de la lutte contre le génie
génétique) Cette classe moyenne représente la fausse résolution de
l’ancienne contradiction entre les classes et symbolise la pacification
sociale généralisée.
Lorsque l’on sort des conflits et revendications liées au monde du travail
salarié, nous constatons le même processus à l’œuvre, avec les mêmes
répercussions. Depuis un peu plus de trente ans, une bonne partie des
organisations se référant à l’ancien mouvement ouvrier interviennent sur
des terrains où elles n’apparaissaient pas auparavant. Exemple le plus
significatif : l’écologie. Prétendant contrer l’Etat et les
multinationales, ces organisations n’ont fait qu’entériner là aussi le
principe du dialogue, de la négociation et donc, au final, de la gestion
de ces problèmes. Rares ont été ceux qui ont fait un lien entre le travail
salarié et la pollution qui en découle. Néanmoins, ne voulant pas sortir
du schéma économiste, refusant de dire clairement aux travailleurs que
leur fonction dans cette société était nocive (pas seulement pour les
autres mais aussi pour eux-mêmes puisqu’ils sont en première ligne) et
devait donc être abolie, et surtout restant aveuglés par la religion du
progrès, ces derniers n’ont pas poussé l’analyse jusqu’au bout pour enfin
tenter de sortir du monde de l’économie.
Il serait vain de prétendre pouvoir séparer au sein de la société
marchande les aspects économiques des aspects politiques. La forme adoptée
par le capitalisme pour se faire accepter et respecter partout est la
démocratie. Nous n’allons pas revenir sur les différentes formes que cette
démocratie peut revêtir (démocratie représentative démocratie directe,
participative, etc.) sachant pertinemment qu’elle peut désigner des
réalités – ou tout du moins des modèles idéaux – différents. Il n’en
reste pas moins que la démocratie induit des comportements qui, au final,
nuisent à la cause d’un monde libre. La démocratie, c’est encore une façon
de gérer les choses et les corps. En ce qui nous concerne, il s’agit en
fait d’un problème de communication et de prise de décision au sein même
du parti de la révolte. Nous avons pu voir à maintes reprises comment la
volonté toute démocratique d’esquiver les conflits et de préserver une
unité et une paix de façade empêche la prise de décision, interdit aux
assemblées qui adoptent scrupuleusement une organisation démocratique de
trancher et de faire éclater la vérité des enjeux du moment. Ce par quoi
nous pouvons mesurer l’ampleur de l’influence des valeurs démocratiques
(le respect, la tolérance, la séparation du privé et du public) qui
s’avèrent incompatibles avec un réel assaut contre le monde de la
marchandise. Trancher, attaquer la marchandise, signifie briser ces
valeurs qui servent d’alibi à la domination. Il ne s’agit pas seulement
d’être irrespectueux ou iconoclastes (tout pouvoir à ses fidèles bouffons)
mais d’achever un monde. Réellement et totalement.
Avec la lutte de classes et la critique de l’économie capitaliste, le camp
du prolétariat à fait de l’économie et de la gestion l’enjeu central, sa
préoccupation principale. Avec l’écologie, c’est encore la gestion et
l’Etat qui en sortent grandis. La même méthodologie charrie les mêmes
conséquences : le renforcement de l’ennemi solidement assis sur ses
principes de base dont on a seulement critiqué les modalités plutôt que le
bien fondé. Ainsi, on a répondu aux attentes du parti adverse en adoptant
ses critères comme lorsqu’on on oppose l’économie sociale et solidaire à
l’économie libérale, la décroissance à la croissance et que l’on parle de
gestion des risques, de commerce équitable, etc. ; on a réglementé
l’exploitation, fixé des seuils et des normes, bref, cadenassé la révolte.
Notre tâche actuelle est de briser ce carcan.

Affirmons le négatif

Comme l’ont très bien écrit quelques camarades, quand le pouvoir établit
sa propre légitimité, quand sa violence devient préventive, il ne sert
plus à rien d’avoir raison contre lui. Il faut être plus fort et plus
rusé. C’est pour cela que nous nous organisons.
S’organiser, c’est penser et agir. Nous élaborons une critique du monde
dans lequel nous vivons, nous échafaudons des hypothèses et des théories
que nous expérimentons en pratique. Cela signifie que cette pensée est
mise quotidiennement à l’épreuve du débat, du conflit et de la réalité.
Elle est donc en tout opposée aux idéologies et religions. Elle est
vivante, va vers les autres et revient sans cesse sur elle-même.
Un premier acte sur le chemin du négatif est de sortir des impasses
théoriques, de la vision bipolaire qui suit et impose dans un même
mouvement le dogme économiste. Nous ne voulons plus nous laisser
mettre en classes. Nous n’avons pas à reprendre à notre
compte une classification qui sert les intérêts de l’ennemi parce qu’elle
réduit nos vies à de pauvres préoccupations de gestionnaires. Nous
entendons les voix qui, du côté des militants libertaires, se lèvent pour
nous dire que tout cela n’est pas incompatible, que leur lutte de classes
induit forcément une lutte contre la domination en général. Nous
rétorquons que la lutte contre la domination se passe très bien des vieux
clivages qui ne mènent à rien, dans la mesure où ils nous font dévier en
permanence de nos objectifs. Une fois encore, nous ne voulons pas gérer,
ni autogérer la société. Nous ne voulons pas être des
prolétaires sans patrons ni état, nous voulons briser tout ce qui permet
de nous définir comme prolétaires. Nous ne voulons pas être des
travailleurs libres et des consommateurs avertis mais nous voulons être
libres tout court. Gérer, c’est utiliser ce qui est là, c’est donc réduire
ce qui est là à un objet, c’est au final rendre autonome cette activité de
gestion par rapport à notre vie. Dans le même sens, nous ne critiquons pas
le pouvoir sur sa gestion. Nous critiquons le pouvoir pour ce qu’il est :
l’exercice de la domination.


Luddites à l’œuvre

Notre critique adopte donc un point de vue global. Néanmoins, nous nous
arrêtons sur quelques aspects particuliers de ce monde, non pas pour en
faire des points de spécialistes mais parce qu’ils représentent pour
beaucoup d’éventuelles solutions. La technologie et l’industrialisation en
livrent un exemple parfait. Nous avons déjà écrit à de nombreuses reprises
sur ce thème, parce que d’aucun considère que la technologie pourrait nous
débarrasser du travail et nous permettrait de communiquer librement. C’est
oublier que la technologie est le fruit et le moteur de l’expansion
capitaliste : elle permet d’une part d’accroître la productivité et,
d’autre part, avec son aspect éternellement novateur, elle trouve un
argument supplémentaire pour imposer ses marchandises. Qui plus est, elle
matérialise le progrès, selon elle, sa critique ne peut qu’être le fait de
conservateurs voire de réactionnaires. En somme, la technologie est une
religion à elle seule. Historiquement imbriquée dans le monde marchand,
elle parvient à s’en émanciper : voyez ces technophiles qui pensent
sincèrement que tout ce qui peut techniquement être conçu doit être
réalisé, par goût du défi, du record, du progrès… même si cela ne peut pas
se vendre, même si l’économie n’en tire aucun bénéfice. Quant à croire que
toutes ces machines induiraient d’autres comportements si elles étaient
entre des mains anti-capitalistes, nous avons déjà répondu qu’une telle
conception fait fi de l’aspect inhumain de la technologie, de sa
surdimension, de ses besoins énormes en énergie, de la sorte de
sociabilité qu’elle impose, etc. De nombreux progressistes, parmi lesquels
se comptent des écologistes et des critiques des médias, voient ainsi en
Internet un outil nous permettant de communiquer librement. Il faut être
aveugle pour ne pas voir le gigantisme des infrastructures nécessaires au
fonctionnement de ce réseau informatique : depuis les kilomètres de câbles
jusqu’au centrales qui produisent l’électricité en passant par les
ordinateurs, l’addition est lourde en termes de pollution, de saccage de
l’environnement par l’extraction intensive des matières premières et en
exploitation du travail.
Internet reste un média comme les autres, c’est-à-dire un intermédiaire,
même s’il donne l’impression d’une plus grande liberté. En vérité, la
surveillance électronique est désormais une arme de prédilection pour le
pouvoir qui peut recueillir ainsi une multitude de preuves contre ses
ennemis. La censure existe aussi sur le réseau informatique, de nombreux
exemples en témoignent. Enfin, Internet permet toutes les manipulations et
tricheries : si l’anonymat relatif qu’il autorise peut s’avérer bénéfique,
il peut tout aussi bien permettre l’infiltration ennemie, la confusion et
la désinformation.
La critique anti-industrielle passe souvent pour une idolâtrie du passé.
Ce qui nous intéresse dans le passé, ce sont les coups donnés à la
domination. Nous tâchons d’en comprendre le sens, de tirer profit de leurs
techniques, de leurs arguments, de leurs raisons et surtout d’analyser
leur échec. Pour reprendre à nouveau une formulation faite par des
camarades, ce n’est pas le passé qui nous pousse mais précisément ce qui
en lui n’est pas advenu. Il n’en reste pas moins que d’une certaine
manière nous sommes des conservateurs : nous désirons conserver en nous ce
qui rend possible la révolte. Car nous observons que les conditions
modernes d’existence parviennent à briser cette capacité de se révolter.
La technologie n’est pas innocente dans cette entreprise de domestication
puisque chacune de ses avancées est une servitude supplémentaire déguisée
en libération démocratique.

Autonomie vaincra !

Puisque les conditions modernes d’existence sont les mots d’ordres
imposés par la domination, nous sommes résolus à nous doter de tout ce
qui pourra contribuer à nous assurer la plus large autonomie matérielle
et intellectuelle. A maintes reprises nous avons évoqué la
réappropriation de savoirs et de techniques que nous pouvons maîtriser
sans entrer dans le système d’interdépendance généralisée qu’est le monde
de la marchandise.
L’affirmation du négatif est d’autant plus pertinente et efficace qu’elle
ne s’obstine pas à répondre aux sollicitations de l’ennemi. En déclarant
ne pas vouloir s’adresser au parti de la domination en fonction de ce
qu’il fait ou veut faire de nous, nous nous délivrons déjà d’une première
entrave. En refusant le rythme qu’il impose, nous pouvons l’attaquer au
moment qui nous semble le plus opportun et créer plus facilement un effet
de surprise qui le déstabilisera. Par conséquent, nous n’attendons pas que
l’actualité nous dicte ce que nous devons dire et quand nous devons le
dire. Le rythme de la domination c’est l’urgence. Quand on répond à
pareille sollicitation, on entre en dépendance par rapport à l’ennemi qui
aura la maîtrise de la temporalité et surtout qui aura toujours un coup
d’avance. Notre rythme, c’est le quotidien. Nous ne partageons pas notre
existence entre des moments de lutte et le reste, l’ordinaire, l’habituel.
Notre hostilité contre ce monde est permanente, elle peut se manifester à
tout moment.



Dans le même sens, nous tâchons de lier le fond et la forme de nos
interventions. Nous avons abordé cette question avec notre critique de la
démocratie. Nous voulons signifier par là que la révolte, pour être
efficiente, exige de notre part une attention permanente à cette liaison
du fond et de la forme. Une critique qui ne se confronte pas au réel est
illusoire (et même confortable pour ceux qui la font). Une pratique qui ne
pense pas, qui ne prend pas le risque du débat public, est une autre
illusion, une simple agitation ou gesticulation.
Sitôt réalisées, les actions du parti du négatif sont livrées au public.
Les actes et leur publicité ne font souvent qu’un. L’idéal voudrait que
les gestes dévoilent d’eux-mêmes leur sens au monde, mais nous savons
bien comment l’information dominante se charge de les détourner ou de les
récupérer afin de mieux défendre l’ordre établi. L’autonomie, c’est faire
sa propre loi, commander et maîtriser sa propre conduite. Bien évidemment,
les forces autonomes hostiles à la société marchande totale ne peuvent
faire abstraction de cette dernière et des contraintes qu’elle impose.
Raison de plus pour ne compter que sur nos propres forces. Il convient
donc de mener le débat de manière intelligente, en répondant à toutes les
sollicitations, en sachant aussi mettre hors d’état de nuire la bêtise et
les mensonges de l’adversaire.
Nous ne cherchons pas à décréter les bons ou les mauvais moments pour
agir. Aucune révolte, aucune émeute ou insurrection, et encore moins
aucune révolution, ne se décrètent ni ne s’attendent. On est seulement
plus ou moins capable de s’y préparer, on est plus en moins en mesure de
saisir les meilleures occasions. La critique de ce monde se répand avec
ses propres moyens, elle est destinée à être critiquée à son tour afin
d’être renforcée, amendée ou abandonnée s’il le faut. Surtout, elle est
adressée à tous ceux et à toutes celles qui ont forcément un intérêt à
s’en emparer, quand bien même elle est mal comprise. Ainsi peut-elle
identifier clairement ses ennemis et laisser tout naturellement se
manifester ses alliés.




A l’heure où les nucléocrates remontent de plus belle au front afin
d’enfoncer plus loin le clou de la domination, à l’heure où ils ressortent
leurs armes de prédilection (mensonges, manipulations, discours d’experts)
le 14 mars 2005, un groupe d’individus anonymes a interrompu dès son
ouverture le séminaire européen SAGE qui se tenait à Paris. Les
nucléocrates présents ont été copieusement arrosés d’œufs pourris, de
purin et de peinture. Juste retour d’expérience, évidemment trop
symbolique, pour répondre à leur travail de défense de l’industrie
nucléaire. Le texte suivant à été laissé sur place :
« Retour d’expérience »


Aux experts nucléaristes européens et à leurs supplétifs réunis au CNAM
pour finaliser le programme SAGE*

Parce qu’il est inconcevable pour tout pouvoir d’assurer l’évacuation des
zones contaminées, la catastrophe de Tchernobyl a produit 8 millions de
cobayes condamnés à survivre sur des territoires dévastés à jamais.
Mais elle a aussi produit une nouvelle génération de nucléocrates, VOUS,
tout entiers dédiés au contrôle social.
Vous déclarez : « (…) vivre sous Tchernobyl, c’est réapprendre à vivre, à
vivre autrement, intégrer au quotidien la présence de la radioactivité
comme composante nouvelle de l’existence »… et vous organisez
l’invisibilité du désastre.
Avec les programmes ETHOS* et CORE*, conduits par l’industrie nucléaire,
vous avez, en Biélorussie, « aidé » les populations à faire comme si elles
pouvaient vivre normalement dans des conditions qui les tuent.
Vous appelez cela « le développement durable sous contrainte radiologique ».
Armés de compteurs Geiger et puant la bonne conscience, vous êtes allés
jusqu’à expliquer aux femmes enceintes qu’elles devraient se «
réapproprier leur environnement ».

Riche de votre expérience, la Commission européenne a maintenant besoin de
vous pour en appliquer les conclusions ici. Car les Etats européens se
sont rendus à l’évidence : le développement actuel du nucléaire « impose
d’envisager l’éventualité d’un tel accident ».
Le projet SAGE que vous finalisez vise à anticiper une telle « surprise »
en formant les habituels relais du pouvoir (professionnels de l’éducation
et de la santé) à « une culture de protection radiologique », véritable
guide de conduite pour apprendre à crever en comptant les becquerels.
Votre sale boulot prend tout son sens une fois mis en relation avec les
dernières décisions de l’Etat : en effet, les illusoires mesures de seuils
de radioactivité viennent d’être revues à la hausse, normalisant une
alimentation et une agriculture irradiées.
Vous n’êtes qu’un rouage de cette vaste entreprise de camouflage qui
consiste à accoutumer les esprits au fait accompli. Et, dans cette
scénographie, il ne manque pas d’écologistes collabos (ACRO…), de
scientifiques marginalisés (Belrad), pour jouer les faire-valoir de ce
projet négationniste.
Toute cette affaire vise à organiser l’acceptation et la « confiance
sociale » nécessaires à la relance actuelle des programmes nucléaires,
civils et militaires (EPR, ITER, uranium appauvri, laser mégajoule…).

Pour être pleinement efficace, votre travail de dissimulation experte se
double d’un spectacle télégénique où figurent gyrophares, blouses blanches
et tenues NRBC, la simulation.
Aujourd’hui, dans une station de RER, dans la cour d’un hôpital, sur une
base militaire, dans le « périmètre » d’une centrale, dans les champs, les
simulations sont partout. La mise en scène militaire de la défaillance et
de sa résolution par des praticiens « efficaces » sont les deux faces d’un
même projet de domination.
Fardée d’images et bardée d’experts, la catastrophe peut alors s’effacer
dans u quotidien ininterrompu « d’incidents significatifs », de «
disparitions [de sources radioactives] dans le nucléaire de proximité »,
d’ « actes de malveillance », de « retour d’expérience », d’ « accidents
domestiqués », de distribution de pastilles d’iode et d’ « amélioration
des méthodes d’interaction avec les populations ».

Bien sûr, cette habituation à laquelle vous travaillez n’a pas pour
finalité d’empêcher une catastrophe que l’armée est désormais
officiellement la seule « habilitée » à gérer. En réalité, elle est là
pour ajuster les rapports sociaux au désastre existant et aux suites des
catastrophes à venir.


Comme le conseille l’illusionniste prestigieux Jacques Lochard, « nous
devons occuper le terrain ». Nous avons tenu cette fois à suivre son
conseil et à venir couronner, comme il se doit, votre travail de
maquillage en faisant notre « retour d’expérience ».

Paris, les 14 et 15 mars 2005-04-22
Lonesome cobaye not so far away from Belarus

SAGE : Stratégies pour une culture de protection radiologique pratique en
Europe en cas de contamination radioactive suite à un accident nucléaire.
ETHOS et CORE sont des projets de réhabilitation des conditions de vie
dans les territories contaminés par l’accident de Tchernobyl.
Correspondance

Jean Picard, auteur du texte Sur la nef des fous, dont nous avons proposé
une critique dans le précédent numéro, nous écrit :

« La question qui nous préoccupe n’est pas la nécessité de détruire le
système actuel car nous sommes d’accord. Reste que pour arriver à cela, il
faut des luttes. J’observe que de votre propre aveu, la problématique des
revendications immédiates des sans-papiers agence une attitude radicale.
Au sujet de l’Italie des années 70, les luttes dites autonomes
présentaient un aspect radical autour de revendications (logement,
électricité, bouffe, transports, etc.) Ces luttes créèrent un climat
insurrectionnel mais miné par le travail des marxistes-léninistes,
l’attaque de la droite et du PCI, sans projet sociétal et sans doctrine
commune, elles s’effondrèrent. Quant à l’Espagne de 1936, force est de
constater que le travail syndical effectué en amont par la CNT permis de
forger un courant révolutionnaire dans le prolétariat, sachant au moment
propice passer de la défensive à l’insurrection. Ce fut pour nous le seul
exemple bénéfique d’une révolution libertaire. Comme en matière sociale
les choses sont contingentes, le contexte historique ne doit pas être
éludé. En conséquence, les anarcho-syndicalistes de la CNT déclarèrent que
gagner la guerre c’est gagner la révolution et vice versa. Hélas, la donne
interne et internationale, qu’ils ne pouvaient nier, produisit des
divergences tactiques. […]
Les questions de mode opératoire tant tactique que stratégique et
doctrinal sont crûment posées. Bref, comment passer de la résistance à
l’attaque, de la défensive à l’offensive, des revendications immédiates à
une transformation sociale ? Le syndicat de chômeurs de Caen, tout en
défendant des revendications immédiates pour les exclus, pose les germes
d’une critique du système, de la consommation, du malaise existentiel.
Ainsi, revendications, pratiques rupturistes, globalisme sont liés. La CNT
avance l’idée de répartition égalitaire des richesses et d’une production
socialement utile. […] L’optique des revendications immédiates dans le
prisme de l’anarcho-syndicalisme n’implique pas de défendre tout et
n’importe quoi : certaines revendications sont trop corporatistes, trop
social-démocrates et ne nous intéressent pas. Mais rejeter l’idée que par
le biais revendicatif un processus de conscientisation, de rupture, de
jonction des luttes dans la contestation puis le rejet du système ne
puisse exister est lourd de conséquences. Car si l’imaginaire et l’utopie
sont nécessaires, leur seule logique discursive ne peut suffire, elle ne
reste qu’un exercice de style rhétorique si elle ne se confronte pas à la
réalité, au sociologique. La CNT-AIT, selon son option globaliste, ne
néglige aucun terrain d’action, aucune lutte des exploités/opprimés, tente
d’unifier les combats, de proposer une alternative, cela sans dogmatisme,
tiédeur ni compromis. Il me semble qu’aucun changement ne peut avoir lieu
sans l’action du prolétariat, sans la force des salariés et a fortiori
contre eux. […] »

La question cruciale du moment est bien la nécessité de la destruction du
système actuel. Et comme nous sommes d’accord, c’est bien cette question
que nous devons tâcher de régler. Il y a certes beaucoup de prétention à
parler de cette manière, mais le penser petit et la modestie ne mènent pas
très loin. Au contraire, ils ont tendance à nous paralyser sitôt qu’une
brèche est ouverte dans l’horizon. Bien sûr, les grandes prétentions, la
manifestation de désirs si intenses ne sont pas à confondre avec de
l’imprudence. On peut très bien agir subtilement pour une cause énorme.
La rupture avec ce système est donc une revendication immédiate. Le terme
d’exigence est d’ailleurs plus adapté que celui de revendication qui
comporte une notion de demande, de doléance au pouvoir. Or, nous ne lui
quémandons rien. Nous posons nos actes parce qu’il nous semble nécessaire
de les poser. Parfois, nos actes répondent à ceux du pouvoir. Le problème
avec les revendications, c'est que, formulant des besoins dans des termes
qui les rendent audibles par les pouvoirs, elles ne disent d'abord rien de
ces besoins, de ce qu'ils appellent de transformations réelles du monde.
Ainsi, revendiquer la gratuité des transports ne dit rien de notre besoin
de voyager et non de se déplacer, de notre besoin de lenteur Mais aussi,
les revendications ne font le plus souvent que masquer les conflits réels
dont elles énoncent les enjeux. Réclamer les transports gratuits ne fait
qu'ajourner dans un certain milieu la diffusion des techniques de fraude.
En appeler à la libre circulation des personnes ne fait qu'éluder la
question d'échapper, pratiquement, au resserrement du contrôle. (Appel)

Tu parles également de contexte historique et tu évoques l’Espagne de 1936
et l’Italie des années 70. En Espagne, le mouvement révolutionnaire a
longtemps été illégal. Avant 1936, les révolutionnaires – notamment les
anarcho-syndicalistes de la CNT – jouaient du revolver contre les
pistoleros à la solde du pouvoir. Il est vrai que l’organisation mise sur
pied par les libertaires espagnols, qui développèrent un réseau
d’athénées, d’écoles, de coopératives, etc. (tout ce qui n’est pas à
proprement parler syndical) permis de construire les solidarités
nécessaires et de préparer une bonne partie de la population à
l’insurrection. Il n’en reste pas moins que celle-ci n’a pas été décrétée
quand les révolutionnaires ont jugé le moment opportun. C’est le
soulèvement militaire des fascistes qui les y a poussés. Tu parles ensuite
de divergences internes au sein même de la CNT. Voilà bien le signe de la
limite de toute référence idéologique, de tout militantisme avec ses
luttes d’influences et ses rivalités de pouvoir. Enfin, la CNT s’est
d’emblée posée comme un gestionnaire de la société et c’est sans doute
l’une des raisons qui expliquent aussi ces divergences. Que l’on relise
les protestations devant les libertaires faites par un incontrôlé de la
colonne de fer, et l’on verra tout ce qui sépare le désir de révolution de
celui de gestion. Pour l’Italie des années 70, là encore, braquer le
regard uniquement sur l’aspect revendicatif te fait manquer ce qu’il y
avait d’essentiel dans cette époque : l’intensité du combat, l’irrespect
du pouvoir, le courage et la détermination des révoltés. Il est vrai que
les politiciens ont tout mis en œuvre pour enrayer ce mouvement. C’est
l’assassinat de Moro qui en déclenchera le déclin. Le pouvoir et son
information n’en demandaient pas tant pour justifier encore la répression
et finir de raisonner ceux qui prêtaient encore attention à quelques
valeurs démocratiques dont nous parlons plus haut.
Tu dis qu’aucun changement ne peut avoir lieu sans le prolétariat. Cela
est peut-être vrai des changements qui vont dans notre sens, parce que
pour le reste, tout change sans que nous ayons notre mot à dire. Mais
encore faut-il savoir ce que nous appelons prolétariat. Nous avons déjà
dit que la vieille séparation entre prolétariat et bourgeoisie n’était
plus opérante. Aussi, ce que nous entendons par prolétaire est-il
sensiblement différent de l’ancienne définition selon laquelle il s’agit
d’un travailleur louant sa force de travail contre un salaire. Il n’en
reste pas moins que nous sommes d’accord pour affirmer que ce sont bien
les prolétaires, ou les pauvres, ou les gueux, ou la plèbe qui peuvent se
soulever, qui fomentent des émeutes et des insurrections – à défaut de
révolutions – comme récemment encore en Algérie, en Argentine ou
aujourd’hui en Bolivie et en Equateur. Enfin, toujours au sujet de cette
distinction entre classes, un compagnon argentin, membre de la FORA (la
section argentine de l’AIT) nous disait que son organisation a toujours
considéré cette séparation comme étant le fait des capitalistes et que,
par conséquent, s’il fallait distinguer deux camps, se serait plutôt entre
celui qui est partisan de l’autorité et celui qui est anti-autoritaire…
Ce qui nous sépare encore, c’est le fait que tu te manifestes en tant que
militant. Bien évidemment, nous ne te ferons pas l’offense de te comparer
à tous les militants politiques et syndicaux. Si nous comptons des amis au
sein de ton organisation, c’est bien parce que la solidarité et la
convergence de point de vue sur des questions essentielles existent.
D’ailleurs, vos détracteurs disent de vous que vous n’êtes pas de vrais
syndicalistes, ce à quoi nous rétorquons que c’est la raison pour laquelle
nous pouvons faire des choses avec vous. Nous avons assez dit que nous ne
voulions pas gérer ce monde (en l’occurrence, nous ne voulons pas gérer le
désastre qu’est ce monde) et que nous récusons la façon dont les militants
le voient. Ces derniers nous montrent du doigt : pour eux, nous sommes des
ultra-radicaux, nous n’arriverons jamais à rien car nous resterons
toujours minoritaires. Cela nous fait rire car les militants sont des
minoritaires, même s’ils s’efforcent de croire le contraire. Il est vrai
que parler en lieu et place des gens leur permet de se donner ce genre
d’illusion. Cette étrange habitude de parler pour les autres leur fait
même croire que chacun peut endosser une étiquette politique particulière,
comme s’il suffisait de piocher parmi toutes les idéologies disponibles
sur le marché. Aussi, à l’inverse du militant, nous ne courrons pas
derrière l’urgence décrétée par le pouvoir, nous n’allons pas d’une lutte
à une autre – que ce soit pour la soutenir ou la dévier de son but. Nous
agissons là où nous sommes, profitant parfois d’occasions qui nous sont
données : une manifestation, une grève ou une assemblée. L’activisme
déprimant des militants est fatigant car il opère toujours en terrain
ennemi. Certes, il prétend parfois vouloir en sortir, mais comme selon lui
ça n’est jamais le bon moment, il s’enferme dans ce terrain, résigné au
réformisme radical. S’épuisant à aller de lutte en lutte, participant dès
lors au saucissonnage du politique en sphères séparées, il définit la
société tantôt comme capitaliste, tantôt comme raciste, et aussi bien un
autre jour il l’appelle patriarcale ou policière, quand de toute évidence
il suffit de dire ce qu’elle est tout simplement : marchande et
industrielle. Or, il faut remettre les choses dans le bon sens : partir
de l’apathie généralisée, du manque de conscience et de l’absence de
solidarité pour affirmer qu’il faille en passer par les petites luttes
parcellaires pour espérer arriver à l’improbable grand soir est faux. Nous
pensons au contraire que c’est le militantisme acharné des professionnels
des luttes partielles qui conduit à cette apathie et ce manque de
solidarité. Quant à vouloir répartir de façon égalitaire les richesses et
travailler utilement, pour ne pas retomber dans l’économie, il
conviendrait d’abord de s’interroger sur ce que l’on appelle richesses et
sur ce qu’on appelle travail.
Toujours est-il que nous ne voyons pas en quoi notre démarche ne se
confronterait pas à la réalité. Au contraire, nous partons du monde
sensible qui est là. Plutôt que d’échafauder des projets de gestion
alternative, nous élaborons une force, nous construisons des solidarités
tangibles, nous prenons position. Et ça, aucun militant ne parvient à le
comprendre tant il est obsédé par le développement de son organisation qui
préfigure la société de demain telle qu’il la voit. Ce même militant qui
nous accuse d’être en dehors du réel reste en tous les cas incapables de
construire quoi que ce soit à partir d’un acquis, ayant presque honte
parfois de rêver d’un avenir radieux. Ce faisant, l’espoir d’un futur
passionnant s’efface encore un peu plus (seules les religions semblent
encore capables de recruter sur cette base là) devant les impératifs de la
gestion et de la real-politik.
Nous profitons de cette occasion pour revenir sur Kaczynski. Tu nous dis
que tu restes perplexe sur son utopie et que tu ne penses pas qu’il soit
anarchiste. Soit. Dans le même temps, nous avons reçu une critique de La
société industrielle et son avenir faites par le syndicat CNT-AIT de
Paris. Si cette critique pointe du doigt les contradictions et quelques
idées avec lesquelles nous sommes en désaccord dans ce texte, elle rate ce
qui en fait l’intérêt pour nous : la critique du progressisme et du règne
de la technologie. Par ailleurs, il convient de rappeler que notre
hostilité à l’industrialisation ne saurait être confondue avec une
admiration béate pour Kaczynski, sa prose et ses bombes.



Le tract suivant à été distribué lors du « forum social libertaire » qui
s’est tenu à Rouen le 12 mars. Les « débats » auxquels nous avons
participé furent l’occasion de confronter assez vivement notre pensée au
vide idéologique sidéral et sidérant des militants « libertaires »
présents. Une lettre ouverte à ces derniers, suivie des échanges suite à
sa diffusion au sein du mouvement anarchiste officiel, sont disponibles
sur simple demande (merci d’envoyer des timbres pour l’expédition)



A NOS CAMARADES PRESENTS ET A VENIR

Ce monde est un désastre. Il semblerait que même nos ennemis ne puissent
plus se soustraire à cette évidence si commune. Face à ce constat, ce qui
paraît le plus étrange, c’est la faiblesse de la contre-attaque. De notre
contre-attaque. Pour qui s’attache encore à l’idée d’en découdre avec une
telle époque, il n’est plus question de prolonger les éternels pugilats de
chapelles où s’affrontent dans le ciel des idées les différentes
orthodoxies idéologiques. Car cela même est un dispositif qui nous
affaiblit.
Nous voulons élaborer la force qui pourra défier et vaincre le capital.
Que nous y parvenions ou non, les cyniques et les moqueurs auront à
ravaler leurs gloussements car l’époque veut qu’il n’y ait rien entre la
domination ou nous.
Parmi ce qui nous paralyse, il y a ce que nous pourrions appeler le
dispositif Temps. Alors que le passé se vide en devenant une mythologie
bien lointaine, il nous écrase contre un futur « grand soir » non moins
confortable. Ce qu’implique cet étouffement dans l’histoire, c’est une
disposition à se perdre dans un présent où plus rien ne se joue, dans une
existence devenue, elle aussi, à force de ne s’accrocher à rien, de
réellement se concilier à tout, libérale. Notre tâche, aujourd’hui, est
donc de faire consister ce présent, de ressurgir. Maintenant.
Nous ne voulons plus entendre parler d’anarchisme ni de transition vers le
communisme. Nous voulons vivre le communisme et répandre l’anarchie.
Encore une fois, maintenant. Et ceux qui voient dans cette nuance un jeu
de langage ou une malice rhétorique ne disent que trop qu’ils ne veulent
finalement ni de l’un ni de l’autre.
C’est en cela que nous ne voulons plus de séparation entre la lutte et la
vie. Le politique nous le voyons justement comme une manière de vivre qui
coïncide avec une manière de lutter. Et il n’y a que cette articulation
qui puisse tenir à distance du militantisme dépressif et du mensonge des
modes de vie « alternatifs ».
Vivre-et-lutter, cela consiste pour nous, aujourd’hui, à déserter tout en
nous rendant offensifs. Dans des squatts, dans des maisons collectives,
dans des fermes et même parfois dans des arbres, nous désertons la misère
et la tristesse de la vie individuelle afin de recomposer ce dont nous
avons été si intensément dépossédé : du commun. Nous faisons consister des
contre-mondes au sein desquels nous pouvons nous réapproprier les moyens
de notre autonomie comme de nos assauts. Tout ce qui peut concourir à
constituer un tissu éthique ennemi de celui du capital l’entame. En cela
nous pouvons dire que faire pousser des carottes est un acte aussi
offensif que défensif. Les conditions de cette désertion, c’est ce qu’il
est pressant de discuter ensemble. Nous devons inventer une forme de
guerre telle que la défaite de l’Empire ne sera plus de devoir nous tuer,
mais de nous savoir vivants, toujours plus VIVANTS.
De contre-mondes en contre-mondes, élaborer une circulation des corps, des
affects, des idées et des rêves qui soit si intense qu’aucun retour en
arrière ne soit plus jamais souhaitable. De sabotages en émeutes propager
les techniques et les pratiques qui entament l’ennemi tout en nous rendant
plus forts. Rendre plausible un nous indélimitable et inassignable, le
nous d’une position.
Cette position, ce parti pris dans la guerre en cours, nous les voulons
anonymes, pour des raisons stratégiques mais aussi pour en finir avec ce
qu’il y a de gauchisant à vouloir se faire l’interlocuteur de la
domination. Si nous reconnaissons l’ennemi, ce n’est pas pour lui discuter
les modalités de notre aliénation, mais pour le détruire. C’est en cela
qu’une telle position se place au-delà de toutes les prétentions de
management de la misère : d’une gestion plus équitable ou décroissante de
l’économie à la revendication des transports gratuits ou autre revenu
minimum garanti. Le citoyennisme, aussi libertaire qu’il puisse se
prétendre, revient toujours à prolonger l’Etat de notre dépendance. Il n’y
a pas à trouver sa place au sein du libéralisme des idéologies. Juste une
guerre à livrer. En tâchant de ne pas la perdre.
Certes, ce chemin que nous empruntons n’est pas sans risque et s’avère
étroit. Il exige de notre part une volonté déterminée de ne plus retomber
dans les pièges du passé mais aussi et surtout de communiser les lieux,
les moyens et les pratiques. Il n’y a d’intelligence que collective. Nous
sommes très peu intéressés par la célébration du folklore anarchiste et de
sa culture, c’est pour cela que nous venons ici en camarades et non en
militants. Ceci est un appel. Un appel à discerner une ligne de front. Le
temps est venu de trouver les amitiés comme les inimitiés.

A lire

Coordination Nationale de Répression du Scientisme : Etats généraux de la
servitude, Irresponsabilité et ignominie du milieu scientifique suivi de
Totem et tabous
Ce recueil de textes et de documents a pour objet d’exposer le point de
vue de quelques opposants aux états généraux de la recherche,
aboutissement du mouvement des chercheurs de l’année 2004. Il ne prétend
pas rendre compte de la totalité des manifestations d’hostilité qui ont eu
lieu pendant une semaine à l’encontre de ce jubilé de la domination
techno-marchande. Les auteurs de cette brochure faisaient partie des
indésirables qui se sont introduits dans le Centre Alpes Congrès à
Grenoble pour y perturber la première journée des Assises nationales de la
recherche, le 28 octobre 2004, et tenter d’y briser l’invraisemblable
consensus qui avait entouré jusque-là le mot d’ordre « Sauvons la
recherche ! » S’ils se sont donné la peine d’écouter, sans se mettre à
hurler, les horreurs proférées par le maire de Grenoble et les ministres
présents à cette occasion, c’est qu’ils tenaient à faire savoir
publiquement et bruyamment que les chercheurs ont des ennemis. Et ceux-ci,
bien sûr, ne sont nullement à chercher au sein du pouvoir d’Etat ou du
patronat, mais dans les fractions qui n’ont pas perdu tout espoir de
s’opposer de manière cohérente à la société marchande totale.
A commander à ACNM – B.P. 178 – 75967 PARIS cedex 20 ou directement à
notre adresse.

Los amigos de Ludd, n°8
En espagnol, nombreux articles et recensions de textes relatifs aux
combats anti-industriels.
Ecrire à : Apdo. 103 – 05400 Arenas de San Pedro (AV.) – Espagne



Où trouver A trop courber l’échine ?

A Rouen :
-Librairie Elisabeth Brunet – 70 rue Ganterie – 76000 Rouen
-A l’occasion des banquets organisés dans le hall de la faculté de
sociologie à Mont Saint Aignan

A Paris :
Librairie Actualité – 38 rue Dauphine – 75006 Paris

A Grenoble :
Infokiosque – Squat des 400 Couverts – Traverse des 400 Couverts – 38000
Grenoble

A Nancy :
La Casbah – 20 rue Villebois Mareuil – Quartier Mon Désert

Vous pouvez envoyer des timbres, des enveloppes, des sous (chèques à
l’ordre de STA – Rouen CCP 6 591 39 J) mais aussi vos idées, vos tracts,
journaux, dessins et autres. Echange de publication bienvenu. Si vous
connaissez des lieux ou des librairies dans lesquels ce bulletin peut être
déposé, faites-le nous savoir.
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