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(fr) Monde libertaire # 1397 du 5 au 11 mai 2005
Date
Sat, 14 May 2005 01:10:14 +0200 (CEST)
Sommaire :
Page 3, les pièges visibles et invisibles du référendum, par Philippe
Pelletier
Page 5, le « non » anarchiste existe, par le Furet
Page 6, l’abstention contre le rêve parlementariste européen, par Daniel
Page 7, l’abstention à la mode des Beatles et de Pouget
Page 8, les à-côtés de la lutte contre le cancer, par J. Aubel
Page 9, la droite chrétienne américaine dans tous ses états, par R. Greeman
Page 11, autour de Jean-Sol Partre, par Pierre Sommermeyer
Page 12, Elle est libre, par M-V. Louis
Page 14, actualité autour de Lucien Léger, par J-L. Ivani
Page 15, Décroissance aussi pour les touristes, par T. Libertad
Page 17, Jean-Marc Rouillan, dernière publication, par J-P. Levaray
Page 18, pensées pour Roland Lew, par J-J. Gandini
Page 19, Fassbinder sous l’œil averti de Heike Hurst
Page 21, Serge Utgé-Royo en concert, par S. Briant
Page 22, Radio libertaire
Page 23, Agenda et vie du mouvement
L’éditorial du numéro :
Premier Mai, fête du travail, mais pas celle des travailleurs, qui n’ont
même plus le goût d’aller manifester, ou alors sont dégoûtés de l’attitude
de leurs centrales syndicales qui, de journées d’actions en manifestations
encadrées, en passant par les grèves avortées, ne défendent plus les
intérêts des travailleurs. Il est symptomatique de voir que les grèves
réussies sont, ces derniers mois, celles qui ont eu lieu dans des
entreprises sans traditions syndicales, tel Carrefour.
Il faut dire que le monde du travail en prend un sacré coup dans la gueule
ces temps-ci : jours fériés supprimés, taux de chômage en hausse malgré
les divers tripatouillages dans les décomptes et dans les procédures de
radiation, licenciements à tout va, restructurations, délocalisations,
etc. Le patronat tient le haut du pavé, et les ouvriers ne sont pas prêts
à le ramasser, ce pavé, pour le leur foutre dans la gueule. Nous vivons
une époque réaliste, où l’utopie n’a plus sa place. Il suffit d’ouvrir son
poste de télé-vision, son quotidien ou d’aller surfer sur la vague
intergalactique du réseau des réseaux pour être transporté dans ce monde
réel qui nous entoure si cruellement. Plus personne ou presque ne remet en
cause la version qui nous est imposée de la réalité. Car il s’agit bien
d’une construction virtuelle de la réalité, qui nous est présentée, passée
au travers de l’idéologie dominante du libéralisme triomphant, qui, depuis
la chute du Mur, s’impose comme la seule alternative politique réaliste.
La misère, par exemple, nous est démontrée comme un mal inéluctable contre
lequel les charognards qui nous gouvernent prennent des mesures, tels des
croque-morts en manque de bière. La liberté d’entreprendre nous est
présentée comme le stade ultime de la liberté, celle qui prédomine dans le
traité constitutionnel. Les individus, eux, ne valent pas grand-chose face
à l’entreprise, à tel point que des patrons soiffards n’hésitent plus à
proposer à leurs ouvriers un reclassement en Slovaquie ou à Madagascar,
pour quelques dizaines d’euros par mois, tandis que le patron de Carrefour
se fait licencier avec une prime au départ de 32 millions d’euros. Tout
cela est naturel, dans la culture hypnopédique que nous distillent les
médias à la botte des capitaux financiers. Tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles.
Et en prime un article :
LES PIEGES VISIBLES ET INVISIBLES DU REFERENDUM
En tant qu’individu partie prenante d’une société, le vote ne me gêne pas
quand il faut prendre une décision. Le consensus est certes à maints
égards préférable, mais il n’est pas toujours commode. C’est la nature
même du problème à résoudre, et de la situation, qui conditionne la
modalité du choix décisionnel. En revanche, l’élection parlementaire prive
l’individu de son pouvoir d’action et de contrôle, de sa souveraineté
même. C’est pour cela qu’elle doit être remplacée par le mandatement
impératif, précis et révocable à tous les niveaux de la vie économique,
administrative et politique.
Cela dit, l’individu n’est ni omniscient, ni omnipotent, partout et sur
tout. Serait-il possible d’être ainsi, à l’instar d’un quelconque dieu,
qu’il faudrait le refuser car que faire d’un monde qui se transformerait
en combat de Titans ? D’où la solution du fédéralisme libertaire qui ne se
confond pas avec la subsidiarité social-démocrate ou chrétienne-démocrate,
laquelle cantonne le citoyen dans des sphères de décision mineure. Que
dire alors du référendum ? Certes, ce principe offre le mérite de la
simplification : prononcer oui ou non, c’est plus aisé que d’avancer des
arguments, écouter ceux des autres, trouver une solution, atteindre un
compromis comme cela arrive bien souvent dans la vie quotidienne (couple,
famille, groupe, association, équipe…). En politique, il est en réalité
beaucoup plus sournois ou pervers. Il s’assimile bien souvent à un
plébiscite au profit du tyranneau en place, à la recherche d’une
légitimité facile. Il semblerait même que ce soit une spécialité française
de Louis-Napoléon à Chirac… Sur le fond, c’est loin d’être la panacée :
que penser d’un référendum sur la peine de mort, les sans-papiers,
l’adoption des enfants par les homosexuels ? Les résultats seraient
désastreux…
Ce n’est pas qu’une position de principe théorique. On peut donner un
exemple concret : une collègue anthropologue m’expliquait combien le
nouveau statut de la Nouvelle-Calédonie issu du référendum de 1998 - à la
participation duquel des libertaires s’étaient d’ailleurs interrogés –
avait provoqué l’apparition catastrophique d’une couche de dirigeants
Kanaks arrogants, déconnectés des tribus, se comportant comme des nouveaux
riches. Dans une société où les logiques et les hiérarchies économiques
sont inchangées, la mise en place d’un apparent progrès peut se
transformer en impasse.
Le référendum : un résultat couru d’avance ?
En fait, le choix de la solution référendaire et le thème concerné
résultent moins, dans la société actuelle, de l’importance du sujet
lui-même que du rapport de force politique, et politicien. Les dirigeants
connaissent la réponse qu’ils voudraient voir entériner par le bon peuple.
Le prochain référendum sur l’Europe introduit néanmoins quelques
nouveautés, pour le moins curieuses d’ailleurs. Il s’agirait d’adopter une
constitution, même si des juristes nous expliquent doctement qu’il s’agit
en réalité d’un traité constitutionnel (pourquoi faire simple quand on
peut faire compliqué ?).
Or cette expression de constitution est abusive, affabulatrice même. Car
le projet en question n’est même pas issue d’une assemblée constituante –
laquelle répercute un tant soi peu les opinions du peuple, sinon ses
mandatements impératifs comme lors de la Révolution française – mais d’un
petit groupe techno-bureaucratique et politique présidé par un spécialiste
de l’autocratie. Ce n’est pas un texte court regroupant des principes
simples et fondateurs – à l’image de n’importe quel principe de base –
mais une somme faramineuse de sujets multiples et variés – dont certains
nous disent qu’il ne s’agit finalement que d’un « règlement d’équipes de
foot » (Giscard d’Estaing), d’un « règlement intérieur » (Michel Rocard)
ou d’un « règlement de copropriété » (Jacques Delors). Elle suppose que
tous les citoyens doivent lire ou liront ses 448 articles, et ses
centaines de pages… On peut d’ailleurs se demander combien de citoyens
français connaissent la Constitution de la Cinquième République, et en
quoi celle-ci est nécessaire pour vivre… Mais, chut, on touche du doigt un
point politiquement – au sens noble du terme – sensible…
Si l’on a bien compris, l’adoption du dit traité constitutionnel européen
dépassera les traités antérieurs sur l’Union européenne, son rejet nous
fera revenir aux traités antérieurs (Nice, lequel repose sur Maastricht,
etc.)… Donc, en fait, un cadre déjà tracé, et qui n’est amendable que sur
les marges.
Il s’agit donc pour le peuple français – quoiqu’on pense du mot peuple, du
mot français et de leur accouplement – non pas de se prononcer pour un
texte compliqué, fourre-tout et qu’il n’aura pas lu, mais pour une idée :
celle de l’unité contractuelle des peuples européens. Evidemment, certains
politiciens se complaisent à résumer l’enjeu ainsi car cela dramatise la
situation, cela empêche de faire des explications de texte, cela permet de
maintenir le peuple dans l’ignorance, la superficialité et le culte de la
peste émotionnelle. Du coup, le référendum revêt deux aspects : l’un
beaucoup plus politicien et l’autre symbolique.
Le symbolique et le politicien
Ne négligeons pas la symbolique, avec son sens éminemment synthétique.
N’oublions pas que Pierre-Joseph Proudhon ou Rudolf Rocker (celui-ci dans
les dernières pages de son ouvrage Nationalisme et culture écrites au
lendemain de la Seconde guerre mondiale) réclamaient le premier des «
Etats-Unis d’Europe », le second une « fédération des peuples européens »
avec abolition des frontières. Certes l’un comme l’autre l’envisageaient
de concert avec le fédéralisme libertaire et la gestion économique
directe, et dans la perspective d’une fédération universelle. Mais l’idée
est là quand même, avec sa part d’utopie pour l’époque. Comme
revendication de rupture de nos jours, on pourrait réclamer dans le même
état d’esprit une Union euro-méditerranéenne qui rassemblerait les peuples
situés autour de la Méditerranée, en attendant mieux !
Interrogeons-nous sur la dimension politicienne du « non » qui se profile.
Il est présenté par la plupart de ses partisans comme un coup d’arrêt à
l’Europe du capitalisme libéral et il oscille entre deux pôles : un coup
de grogne salutaire au minimum, un moyen de renverser la tendance au
maximum. Passons sur le coup de grogne : cela peut faire du bien dans
l’instant, se réjouir de la déconfiture des tenants du oui, avec leur
arrogance et leur certitude de faire entériner des décisions prises
d’avance. Mais l’instant sera bref, et pas forcément constructeur. Quelle
est, en effet, l’alternative de ceux qui en appellent au « non », les
Marie-George Buffet, Jean-Pierre Chevènement, Henri Emmanuelli, Jean-Luc
Mélenchon, Charles Pasqua, Philippe De Villiers ? Qu’ont fait tous ces
anciens ministres quand ils étaient au pouvoir ? Qu’ont-ils fait au moment
de la vraie bataille, celle de la défense du système de retraites par
répartition ? Que vont-ils faire demain ?
Et que peut donner un conglomérat électoral qui va d’Olivier Besancenot à
Jean-Marie Le Pen ? Non seulement il n’est nul besoin d’être expert en
politique pour dire « pas grand-chose », mais il faut souligner qu’un tel
amalgame est aussi porteur de dangers, comme il l’a d’ailleurs été aux
premiers temps du fascisme historique. Apparemment hétéroclite, ce camp du
« non » ne rassemble pas seulement les chômeurs, les miséreux, les déçus
du socialisme et les idéalistes du néo-socialisme. Il cultive aussi les
principes souverainistes, nationalitaires, corporatistes, poujadistes,
post-fascistes même. Il veut protéger les chasses gardées d’une classe
moyenne fragilisée, en mal de sécurité, ne sachant plus où aller
idéologiquement parlant, prête à donner sa voix à l’un ou à l’autre (de
Besancenot au premier tour des présidentielles de 2002, à Chirac au second
tour) au gré de son humeur, croyant que celle-ci est le reflet de son
nouvel individualisme alors qu’elle hérite d’une politique généralisée
d’abaissement des idées…
Derrière la contestation du « libéralisme » se profile le soutien à
l’autoritarisme de l’Etat, nostalgique pour les uns, relooké pour les
autres, qui ont tous intérêt à cultiver la confusion. Dans la mesure où
les vraies décisions – les économiques, celles des grandes entreprises et
de l’Etat – ne sont pas dans les mains de ce conglomérat, même si certains
aspirent à en récupérer les miettes économiques ou politiques, la
situation deviendra particulièrement confuse et nébuleuse.
Un camarade hospitalier me disait, après la médiocre prestation
télévisuelle de Chirac devant un parterre de djeun’s made in Sofres, qu’il
se demandait si Chirac lui-même ne roulait pas pour le « non » tellement
il était peu convaincant, et que cela nous promettait quelque chose de
beaucoup plus dur. De fait, les récentes menace de nous donner une Europe
encore plus libérale si le « oui » l’emportait relèvent certes de
l’agitation électorale. Mais elles pourraient aussi tracer le vrai
programme pur et dur dont certains rêvent, notamment du côté des
Etats-Unis, et qui serait appliqué sans référendum aucun… Au-delà de
Chirac, ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que la gauche, celle
du « non » pour le coup, aurait joué au pompier pyromane.
Comment croire à une gauche radicale qui sortirait renforcée du « non » ?
Le « non » au référendum sera-t-il même favorable à une gauche rénovée,
qui serait plus sociale et plus radicale ? Certes, faire la nique à un
Parti socialiste qui, en deux décennies, nous a fait la démonstration
cinglante de la corruption, du cynisme et de la gabegie dont est capable
un pouvoir de gauche ne serait pas désagréable. Quant au rêve de ceux qui
imaginerait le faire éclater, laissons-le à quiconque pense qu’un
politicien ne cherche pas à se faire élire, et qu’il ne cherche pas à
capter le ventre mou d’un grand parti seul susceptible de le faire
arriver.
Mais croire qu’une autre gauche est possible, c’est se faire des illusions
sur la nature même du socialisme parlementaire et de son corollaire
historiquement nécessaire et récurrent, l’extrême-gauche plus ou moins
extra-parlementaire. Celle-ci peut être généreuse, active à la base,
sympathique, porteuse d’espoirs au côté de ceux qui luttent aussi. Mais
aux moments cruciaux, elle apporte toujours son soutien, c’est-à-dire son
bulletin de vote au moins, aux bureaucrates socialistes (elle peut même
appeler à voter Chirac…), tout simplement parce qu’elle aussi reste dans
une logique de délégation de pouvoir et de socialisme étatique. Enlevons
même le mot socialisme, et il reste l’Etat ! Quant à croire qu’une gauche
rénovée sur la base du « non » déborderait la vieille gauche
institutionnelle puis tout le reste, c’est tout simplement revenir au 10
mai 1981 quand certains, y compris moi, pensaient qu’on allait déborder
Mitterrand sur sa gauche… J’en ris encore, mais jaune… Plusieurs d’entre
nous ont déjà donné, mais la claque n’a pas un goût de revenons-y. Sans
parler du fait que le rapport de force populaire était tout autre à
l’époque, du moins a priori…
L’abstention au prochain référendum n’est pas la récitation ânonnée d’un
acte de foi ou d’un couplet qui se trouverait dans une improbable bible
anarchiste. Ce n’est pas un désintérêt de la chose publique ou un
haussement d’épaules. Ce n’est pas un retrait sur l’Aventin en dehors des
actions du quotidien ou des luttes. C’est un choix politique pensé,
explicable et légitime. Qui, sans excommunication aucune, n’empêche
personne de faire ses choix et de voter, ou de ne pas voter.
Philippe Pelletier.
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